De la déception des articles Medium

et autres plateformes de contenu “inspirant”

Bien souvent, les titres des articles Medium sont très prometteurs. Histoires farfelues à la limite du fantastique, récits de vie frappants impliquant une prise de conscience miraculeuse ou encore manuel destiné au parfait [insérez ici votre métier] sans lequel vous serez relégués à la médiocrité de la profession (ceux qui n’ont pas Medium); la plateforme grouille d’articles tous plus attrayants les uns que les autres. La leçon de vie du gourou qui changera le reste de votre existence se trouve à portée de clic.

Face à toutes ces promesses, il n’est pas étonnant que, bien souvent, le lecteur soit déçu par la chute de l’article : les derniers mots, à la manière de l’Aleph de Borges, sont censés contenir le précieux sens, de l’infini ultime aux secrets de l’univers en passant par la vision divine de tous les angles. On commence déjà à comprendre la stérilité de l’attente démesurée que l’on projette sur une banale suite de mots alla serif gris souris.

“Anticipation has the habit to set you up for disappointment”

Les TED Talks possèdent cette même capacité à inspirer les gens en quête de spiritualité, de renouveau, ou tout simplement de bonheur. Ces “ideas” qui “worth spreading” sont ainsi généralement distribuées sous la forme d’une vidéo de quelques dizaines de minutes à la fin desquelles l’individu est inspiré ou remboursé. D’ailleurs, sur le site, on peut même trier ces Talks selon les traditionnels “newest”, “oldest”, mais aussi “jaw-dropping” (carrément), “persuasive” (à la mode des influenceurs), “ingenious”, “inspiring” –bien sûr– ou encore “fascinating” (si après tout ça on a envie d’un peu de sobriété).

Quand tu écris un article Medium (Silicon Valley)

Le contenu décevant est donc unanimement nommé cancer d’Internet. Le clickbait (“putaclic” pour les intimes) est l’ennemi de chacun, seulement voilà : lorsque l’on s’en rend compte, il est déjà trop tard. Quelle est donc la solution, résilier son accès Internet ? S’enfermer dans une box of shame pour toutes les fois où on a cliqué sur un “Bikini haul !!” (satanée miniature), pour toutes les après-midi passées à switcher entre les 25 onglets ouverts de notre navigateur contenants tous les articles Mediums qui ont osé passer sous notre curseur ?

Rendez l’argent aux abonnés bon sang (Despicable Me)

Non. Voyons plutôt les choses autrement. Et si le plus important dans l’article Medium n’était pas la sensation de satiété que procurent les derniers mots du texte, dévoilant ainsi la chute tant attendue mais plutôt… Le titre ?

Disclaimer : Je sais.

Ça ressemble à s’y méprendre à quelque chose que vous avez déjà dû entendre des centaines de fois, certainement sur Medium ou autres plateformes inspirantes :

“It’s not about the destination, it’s about the journey”.

Ma théorie.

L’épiphanie tant attendue ne se trouve pas dans le texte en lui-même, mais dans notre imaginaire. Toute la mythologie du life-changing article inspirant n’appartient en fait qu’à nous. Dès la seconde où notre cerveau a intégré le sens du titre alléchant et relâché sa dopamine (la même que celle qui accompagnerait un macaron à la pistache), tout est déjà fini. L’article et son issue sont voués à la déception.

Le titre inspirant fait résonner en chacun de nous quelque chose de différent lié à nos histoires et psychologies personnelles. Chacun comprend ce qu’il doit comprendre de chaque titre-miracle, dans un quart de seconde totalement mystique et imperceptible. Vous avez déjà pris ce que vous aviez à prendre de la promesse d’un contenu que vous seul avez pu imaginer, dans toute sa perfection, dans tout son caractère révolutionnaire. À la seule lecture du titre, votre cerveau a déjà analysé tout ce que l’article aurait pu être, ce qu’il aurait être, sorte de cadavre exquis venu d’un univers parallèle. Ma théorie est que l’intérêt de l’article se trouve en nous dans la mesure où chacun y voit ce qu’il veut y voir et la simple existence de la déception finale prouve que l’on s’était imaginé quelque chose qui n’existe en fait que dans notre tête. Si vous arrivez à saisir la mécanique de vos pensées pendant cet instant, vous saurez tirer profit de n’importe quel contenu, aussi piètre soit-il.

Pour mieux comprendre ce moment de grâce, pensez à un super film d’enquête ou de science-fiction. L’intrigue à la jouissive complexité déployée par les scénaristes est pleine de promesses et le spectateur trépigne d’impatience : il veut connaître la fin, dénouer le noeud de l’intrigue. A chaque nouvel événement contradictoire qui surgit dans le film, on est chaque fois un peu plus sceptique sur l’issue. Parfois,(souvent) la fin n’est pas à la hauteur des attentes construites par le mystère inextricable du film. A ce moment précis, on comprend que finalement, le plus intéressant dans l’expérience, le plus palpitant, était en fait l’énigme en attente de révélation.

Désolée

Le meilleur contenu, le consistant, l’original, se trouve rarement là où on l’attend et c’est sûrement la faute des attentes échafaudées par le preview, le sneak peek, la miniature, le trailer, le titre (appelez-le comme vous voulez). Vous pouvez à présent ajouter cet article à la liste de tous ceux qui vous on fait perdre votre temps en ne vous apprenant ni la formule du bonheur, ni à parler mandarin et pas non plus à apprendre à coder en trois exercices d’une simplicité déconcertante, ou autre super-pouvoir que votre cerveau a déjà imaginé pour vous.