Une autre pratique du numérique est-elle possible dans le secteur public ?

Noémie Buffault
Jul 2 · 4 min read

Durant des décennies, les institutions publiques ont disposé du monopole de la parole légitime. Mais le numérique a changé la donne. Avec les réseaux sociaux, chacun.e peut s’exprimer, donner son avis, commenter, contester et produire des discours alternatifs.

Aujourd’hui la légitimité des institutions doit s’obtenir dans “un monde ouvert, irrespectueux, bruyant et désordonné. Certains y voient un immense bazar incontrôlable et dangereux” [1]. Horizontalité, transparence et instantanéité ont bouleversé les habitudes de travail et les modes de faire.

Dans ce contexte délicat, la transition numérique du secteur public n’est pertinente que si elle est porteuse de sens. Pour qu’elle le soit, voici trois principes sur lesquels je m’appuie en tant que professionnelle du numérique experte du secteur public :

  • Valoriser les communs : logiciels libres & coopération
  • Prendre en compte l’impact environnemental des pratiques numériques
  • Pratiquer et diffuser un discours lucide à l’égard des réseaux sociaux

Valoriser et préserver les communs : logiciels libres, accessibilité et partage de la connaissance

L’idéal numérique est fondé sur la conviction que les communautés, rendues puissantes par le partage des connaissances pourront changer le monde. C’est d’ailleurs sur cet idéal que repose encore aujourd’hui Wikipédia, encyclopédie universelle libre et collaborative. Cet idéal fondateur -qui n’est rien de moins qu’une utopie politique- continue de guider notre action. Les alternatives aux géants Google et Amazon existent (elles sont parfois plus anciennes que les modèles présentés comme neufs), et c’est notre rôle de les faire connaître et de diffuser leur adoption. C’est pourquoi nous nous appuyons régulièrement sur le SIIL, le Socle Interministériel de Logiciels Libre, pour identifier des alternatives libres aux plateformes privées. Pour garantir une compréhension par toutes et tous des contenus publiés sur les sites web de collectivité ou de service publics, nous encourageons l’adoption du FALC, un langage facile à lire et à comprendre. Enfin, nos supports sont systématiquement enrichis des découvertes issues de la lecture éclairante de Dominique Pasquier, l’Internet des familles modestes.

Limiter notre impact environnemental

Équipements toujours plus micro, cloud, dématérialisation, invisibilité des effets rebonds… tout cela nous conduit à sous-estimer les conséquences de notre activité connectée. Les impératifs de communication nous poussent à explorer des formats variés et multimédia, alors même qu’ils sont les plus énergivores et destructeurs pour la planète… A titre d’exemple, la pratique de l’auto-play, qui consiste à lancer les vidéos de façon automatique et arbitraire, est complètement irresponsable. Dans cette étude, des chercheurs ont mis en évidence que l’arrêt du système de lecture automatique des vidéos de musique de Youtube pourrait réduire l’empreinte écologique de 323 000 tonnes de CO2. Les pouvoirs publics ont le choix (sans doute plus encore que d’autres acteurs) : ils peuvent négocier une transformation numérique en douceur, respectueuse de l’environnement.

Selon le rapport du Shift Project “pour une société numérique”, le scénario selon lequel les investissements massifs dans le numérique conduiront à une augmentation de notre empreinte environnemental est déjà validé. Et qu’Internet, s’il était un pays, serait le 3e plus gros pollueur au monde. Ce constat nous oblige. Dès lors, nous sommes tenus d’adopter une pratique sobre et raisonné des plateformes numériques. Voici 6 pistes pour inventer une pratique du numérique responsable qui serve l’intérêt général. Elles ne sont pas exhaustives :

  • pratiquer une analyse critique des réseaux sociaux
  • diffuser de la connaissance (savez-vous combien de co2 émet l’écoute en streaming de votre chanson préférée ?)
  • identifier des objectifs de communication précis et n’utiliser que les réseaux sociaux qui servent ces objectifs
  • privilégier des outils libres quand ils existent,
  • limiter le recours aux publicités et aux vidéos sur les réseaux sociaux,
  • alléger nos sites web

Pratiquer et diffuser un discours lucide à l’égard des plateformes privées

Les réseaux sociaux et autres outils numériques sont devenus des vecteurs d’information incontournables, mais ils sont détenus par des acteurs privés américains, dont le fonctionnement est opaque et le pouvoir semble illimité. Conscients de cela, les acteurs publics peuvent prendre acte de cette tension entre nécessité de communiquer et inconvénients des réseaux sociaux. Cela pour parvenir à tirer le meilleur parti de ces mutations.

Les questions qui nous animent sont les suivantes : comment faire coïncider l’intérêt général et l’intérêt des plateformes privées ? Les collectivités dépendent-elle aujourd’hui de Facebook pour établir une relation avec les citoyens ? Existe-t-il une autre voie possible, à l’abri des GAFAM ? Comment redessiner les organisations publiques pour les faire répondre aux enjeux soulevés par les bouleversements numériques ?

Si nous partageons notre enthousiasme sur le numérique, nous tenons tout autant à sensibiliser nos interlocuteur.ices aux limites des réseaux sociaux. De même, nous suggérons un usage raisonnable des plateformes en limitant la production de contenus toujours plus nombreux et plus sophistiqués. Enfin, nous modérons les discours angéliques sur la révolution numérique en apportant un éclairage sur son contexte et ses enjeux.

Et si toutes ces pratiques raisonnables et alternatives, qui ne semblent pas grand-chose, pouvaient, une fois agrégées, contribuer à un autre numérique ?

Des communautés se penchent déjà sur le sujet, saluons notamment le travail gigantesque des shifteurs, ou celui du collectif RESET…mais les acteurs publics ne sont pas (à notre connaissance) encore saisis du sujet. Or, nous pensons qu’une autre pratique du numérique est possible et que les acteurs publics pourraient contribuer à l’inventer. Avec vous ?

Le sujet vous intéresse ? Discutons-en.

[1] selon les mots de Dominique Cardon dans son ouvrage, Culture numérique (2019, Les presses de SciencesPo)

Noémie Buffault exerce comme consultante formatrice auprès des collectivités, des institutions publiques et des ONG : noemiebuffault.fr

Noémie Buffault

Written by

Digital strategy consultant for public institutions, media and NGOs | Former Head of the social media team at the French Ministry of Foreign Affairs.

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