Inquisition

L’escouade de paladins se dirigeait vers la forêt, procession de faucheurs en armures noires ornées de croix lumineuses. Les diodes se réfléchissaient dans les gouttes de pluie. Leurs mains à la hauteur de leur coeur, tenant des lances d’un bon mètre et demi ne semblant que trop barbares face aux fusils à accélération de masse accrochés au dos de leurs exosquelettes de combat. Les Inquisiteurs étaient les seuls membres du corps militaire des Templiers à manier de telles armes, et malgré leur apparence rétrograde, seul un inconscient aurait la folie de s’essayer aux talents martiaux d’une Lance de la Loge.

Ayant pénétré les bois, les paladins en tête de formation retournèrent simultanément leurs lances comme un seul et même individu et, pics dirigés vers le sol humide, les enfoncèrent sèchement dans le sol. Un vrombissement sourd se fit entendre et la terre se mit à trembler alors qu’une fumée noire de jais s’échappait lentement des feuillages et brindilles. Tous restèrent immobiles. Le vrombissement s’intensifiait pour devenir de plus en plus oppressant. La terre grondant telle une divinité enragée… puis plus rien. Une poignée de secondes de silence absolu suivie d’une explosion noire engloutissant arbres et animaux sauvages dans un raz-de-marée dissolvant tout sur son passage.

Quand la fumée se dissipa, tout avait disparu. Les paladins se tenaient sur une grande étendue de terre, parfaitement dégagée, sans aucune forêt à déclarer sur plusieurs centaines de mètres. L’un des paladins, le seul à avoir une armure blanche, enleva son casque pour dévoiler un sourire narquois :

« Rien de mieux pour déloger les insectes qu’un bon coup d’aérosol. » Il se tourna vers le soldat à sa droite. « Aria. Rappelle-moi où est la prochaine position à nettoyer. » La jeune femme enleva à son tour son casque et se tourna vers l’homme chauve.

« C’était la dernière position, commandant… mais vous savez que les hérétiques de cette région sont… différents.

–Bah, un hérétique reste un hérétique, ils pourront utiliser tous les tours de passe-passe du monde, au final, ils ne feront que retarder l’inéluctable. » Il regarda sa subordonnée droit dans les yeux. « L’oeil de la justice ne se laisse pas duper par de ridicules illusions.

–Ah oui ? Et est-ce qu’il se laisse duper par un camouflage thermoptique de troisième série ? »

L’escouade se tourna vers la source de cette phrase, un homme se tenant bras croisés derrière eux. Ce dernier était torse-nu, bras chromés et lueur bleuâtre émanant de ses yeux. Ses longs cheveux noirs mouillés par la pluie. Le visage goguenard. Il portait un pantalon de treillis, mais il était facile d’imaginer les jambes augmentés sous ce dernier. Un rictus de dégoût se dessina sur le visage du commandant :

« Regardez ce que la forêt vient de nous vomir… un foutu câblé, à moitié à poil et seul, face à un détachement de Lances. Tout ce temps à bouffer des racines et des baies lui ont fait griller son circuit imprimé. » L’escouade se mit à ricaner, et l’augmenté se joignit à l’élan d’hilarité.

« Mais c’est qu’il rigole avec nous ? Tu viens de te rendre compte du ridicule de la situation dans laquelle tu viens de te fourrer ou j’ai quelque chose sur mon crâne ?

–Vous savez, c’est amusant que vous parliez de racines et de plantes. Vous pensez qu’on se perche dans les branches des arbres et que vous n’avez qu’à raser ces derniers pour nous raser. Je suis sûr que vous êtes fiers de vos grosses lances à nanites… Après tout, le Grand Maître vous les a délivrées de main propre, avec le laïus sur le fait que vous êtes vous aussi des armes destinées à purifier ce domaine par le feu sacré ou je ne sais quoi, je me trompe ? Comme vos lance, comme vos âmes, vous pensez que la forêt est notre arme. Un outil de guerilla. » Se visage se fit soudainement sérieux. « C’est là que vous vous trompez. Cette forêt n’est même pas notre abri, mais bien une extension de notre être. Vous avez décidé de vous attaquer à ses membres, mais ces derniers repousseront… comme les nôtres.

–Très onirique, mais je doute fort que ta tête repousse quand je l’aurai arrachée de mes propres mains, insecte.

–Vous parliez de racines… regardez à vos pieds. »

Le commandant et ses hommes baissèrent les yeux pour voir des trous dans le sol, tout autour de leurs bottes. Le faucheur blanc lança un regard furieux à son interlocuteur, mais avant qu’il n’aie le temps d’éructer, une gerbe de sang jaillit de la gorge du soldat derrière lui, recouvrant la croix brillant dans son dos. Le camouflage thermoptique s’estompa, dévoilant l’assassin masqué qui rétracta la lame dans son bras augmenté.

« Pour repousser, les racines vont devoir absorber des nutriments. »

Le bruit d’une vingtaine de camouflages optiques se dissipant se fit entendre.