Des nouvelles de la France islamisée.

Le 14 juillet 2016, à 22:40, Mohamed Lahouaiej Bouhlel attaque au camion-bélier la Promenade des Anglais à Nice, causant quatre-vingt-cinq morts. A 23:05, deux hommes non identifiés déboulent sur le Champs de Mars, arme de guerre à la main et ceinture d’explosifs au bassin, résultat: soixante-treize morts. A 23:17, l’Elysée est pris d’assaut par une armée sortie de nulle part, François Hollande est décapité sur place. Quelques conseillers réussissent à s’échapper mais finissent mitraillés rue du Faubourg Saint-Honoré.
BFM et iTélé ne savent plus où donner de la tête. L’hertzien sature, les écrans noircissent. Reclus chez eux, les Français paniquent.
A 00:20, Abou Bakr al-Baghdadi marche sur les Champs-Elysées. Les drapeaux tricolores sont brulés et remplacés par des drapeaux noirs. Deux jours plus tard, on proclame le Califat français.

Dieu merci, ce scénario a pu être évité grâce aux nombreuses mesures prises par le gouvernement français depuis novembre 2014. Par contre, ce qui n’a pu être évité, ce sont de nouveaux attentats et un début de guerre civile.
Le terme « guerre civile » renvoie ici au livre de Michel Mohrt dans lequel l’auteur explique que toute guerre est une fêlure qui n’oppose pas seulement les nations les unes aux autres mais qui peut aussi opposer, de façon plus ou moins larvée, un peuple à lui-même pendant des siècles, une fêlure qui passe parfois au cœur des êtres eux-mêmes.
Si on en croit Emmanuel Todd, les réactions face aux derniers attentats contre Charlie Hebdo sont le fruit du mal-être d’une France laïque perdue face à la recrudescence d’un phénomène religieux latent. Xénophobie, racisme et nationalisme convergent désormais en un point: l’islam.
Cet été 2016 marque la concrétisation de cette hostilité face aux musulmans avec la volonté unanime de la classe politique de réformer l’islam « de France » et le passage des discours à la voie légale en interdisant les « burkini ».

Valls et le Pacte avec l’islam: La Fondation pour l’islam de France.

Dans sa tribune pour le JDD du 31 juillet 2016, Manuel Valls annonce publiquement sa volonté de « reconstruire l’islam de France » en instituant un nouveau mariage entre la République et la deuxième religion de France.
Mais avant toute chose, peut-on parler d’ « islam de France » ? Comme le rappelle le Premier Ministre dans sa tribune, le sunnisme est le courant dominant de l’islam en France. L’essence même du sunnisme est le rejet de tout clergé, et il s’agit là de son opposition originelle face au chiisme. Or, l’appellation « islam de France » renvoie bel et bien à une institutionnalisation de la religion, représentant l’islam comme une organisation déjà établie avec une hiérarchie propre qui la distinguerait de l’islam présent dans un autre pays. Ce n’est évidemment pas le cas, l’approche du gouvernement est d’ores et déjà maladroite.

Outre ces imprudences de langage, le fond même de la démarche n’en est pas moins critiquable. Tout d’abord, Manuel Valls pointe du doigt la communauté musulmane comme responsable de la radicalisation en France: « Il faut une mobilisation générale de tous les acteurs publics et de la société civile dans son ensemble (dans la lutte contre la radicalisation). Mais, au-delà, nous le voyons bien, ce qui est posé, c’est la question de la construction de l’islam de France. Et les musulmans ont donc une immense responsabilité à assumer. » En faisant porter le poids sur une communauté précise, le chef du gouvernement bafoue un enseignement essentiel de la Révolution de 1789: l’individualisme. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la France sous l’emprise du terrorisme: on demande à une communauté de présenter ses excuses pour des actes d’individus isolés puis de faire profil bas. De même, en suivant cette logique on réduit des français à leur appartenance religieuse au lieu de les considérer comme de simples citoyens. Et on ose ensuite demander à ces mêmes personnes de se sentir avant tout françaises, avant même d’être musulmanes. Il est bien là le paradoxe qui peut être la source du désamour et de l’incompréhension entre la France et ce qu’elle considère comme des citoyens de seconde zone.

Manuel Valls alimente ce dialogue désaccordé en infantilisant les musulmans français: « Il faut se garder de tout paternalisme mais il faut avoir la lucidité de reconnaître qu’il y a urgence à aider l’islam de France à se ­débarrasser de ceux qui le minent de l’intérieur. Pour cela, il nous appartient de bâtir un véritable Pacte avec l’islam de France, donnant à la Fondation une place centrale. Comme les pères de la loi du 9 décembre 1905, nous devons inventer un équilibre avec l’islam de France aux termes duquel la République lui offre la garantie du libre exercice du culte. Si l’islam n’aide pas la République à combattre ceux qui remettent en cause les libertés publiques, il sera de plus en plus dur pour la République de garantir ce libre exercice du culte. » Cette dernière phrase peut être interprétée comme un ultimatum, ne laissant pas le choix aux musulmans: collaborez ou vous serez délaissés ! La logique gouvernementale localise l’épicentre du radicalisme dans l’islam et permet au pouvoir en place de se dédouaner de toute responsabilité. Au-delà de l’état d’urgence inefficace, l’échec du pouvoir face au radicalisme trouve son origine dans deux catastrophes politiques perpétrées par les différents gouvernements: l’éducation et l’emploi. Lorsqu’on étudie les profils des différents terroristes, on se rend compte qu’il s’agit de jeunes français sans diplôme ni emploi, connu pour la plupart des services de police. Leur relation avec l’islam n’est que récente et se calcule en mois. Le radicalisme est une issue, comme on en trouve d’autres, pour les jeunes en manque de repères. L’absence de moyens efficaces pour la réinsertion sociale des ces personnes relève de la responsabilité des pouvoirs publics. Au lieu d’avoir la prétention de vouloir reconstruire je ne sais quelle religion, le gouvernement devrait plutôt se focaliser sur ce qui est en son pouvoir et qui s’avère être la mère de cette crise.
Cette Fondation pour l’islam de France n’a aucune chance de survie face à une religion qui n’a jamais connu de clergé et où les croyants ont pu librement exercer leur culte sans être sous influence gouvernementale. Elle est d’autant plus une mise sous tutelle des musulmans français puisque le gouvernement aurait fait appel à Jean-Pierre Chevènement pour la présidence de cette fondation. Ca tourne très vite au ridicule ! On placerait à la tête d’une fondation pour l’islam un politique fossile ni musulman, ni expert en islam. Ainsi, on confisque la représentativité, la légitimité et la parole des musulmans. On transpose les systèmes de contrôle coloniaux en métropole. D’ailleurs, Marwan Muhammed, directeur du CCIF, critique cette hiérarchisation: « (…) je trouve aussi que choisir à chaque fois une seule personne, comme un leader providentiel qu’il n’est pas, fait injustice à la richesse et à la diversité des communautés musulmanes. On peut faire beaucoup mieux et beaucoup plus légitime, ensemble. » Cette richesse montre que chaque individu est son propre ambassadeur et que la mise en place d’une quelconque organisation ne fait qu’accentuer l’incompréhension du gouvernement face à la situation.

Enfin, on finit toujours par brandir la laïcité, l’étendard ultime de la République: « La laïcité a été la réponse à une longue guerre civile. Au moment où le projet des terroristes est de raviver ces divisions en prenant appui sur l’islamisme radical, la laïcité doit être le bouclier de la République. » Doit-on rappeler à Manuel Valls la violence dans laquelle cette laïcité s’est instaurée ? Va-t-on revivre les mêmes humiliations subies par les chrétiens au début du XXe siècle ? On parle bel et bien de guerre civile. Les paroles du Premier Ministre font écho au fantasme qui court les rues depuis des années. Certains auraient entendu l’arrivé d’un nouvel envahisseur, d’autres disent qu’il est déjà là et que l’islamisation de la France est en marche.
L’islam a fait renaitre les vieux démons des laïcards. Depuis les années 1960 et la dé-christianisation de la France, la laïcité a dû se suffire à elle-même, ce qui a provoqué un mal-être vivace. Avant, la laïcité se définissait par rapport à la chrétienté et se nourrissait de cette opposition. Désormais seule, il fallait bien que la laïcité trouve une communauté vis-à-vis de laquelle elle puisse délimiter sa nouvelle place. Face à l’échec de la loi du 9 décembre 1905 et aux nouvelles tensions, on passe d’un système laïc mort-né à un athéisme d’Etat qui rejette toute spiritualité et qui s’accorde d’autant plus avec le modèle capitaliste et individualisant dans lequel nous vivons: chacun pour soi car Dieu est mort ! Ce rejet présent dans le conscient français, nourrissant les prémices de cette guerre civile, a en partie été légiféré par la loi du 15 mars 2004 sur le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles, collèges et lycées publics, qui a vu son domaine d’application s’élargir grâce aux jurisprudences de la Cour de cassation et du Conseil d’Etat. Aujourd’hui encore, on crée de nouveaux scandales similaires et on tente de restreindre au plus l’expression religieuse; le dernier en date étant celui du « burkini ».

Burkini et milice républicaine du fashion faux-pas.

Après le voile, la burqa, le halal, le Coran et leurs multiples dérivés qui occupent le débat français depuis déjà quelques années, on nous propose cet été le « burkini ». Cette jolie contraction de « burqa » et « bikini » fourvoie en réalité le lecteur car la tenue en question ne couvre pas le visage mais seulement le corps et la tête de la femme. C’est une sorte de voile aquatique. Mais ce néologisme n’est pas choisi par hasard car d’emblée il fait penser à la « burqa », vêtement interdit par une loi de 2010 en vigueur depuis avril 2011, et prédispose donc le burkini à l’illicéité.

Ce dernier point ne s’est pas fait attendre puisque le 28 juillet dernier, le maire (LR) de Cannes David Lisnard émet un arrêté interdisant le port du burkini sur ses plages. Le 12 août, saisi par le CCIF, le Tribunal administratif de Nice confirme l’arrêté. Ce dernier juge que la mesure prise n’était pas « disproportionnée » par rapport au but poursuivi, « l’affichage de signes religieux ostentatoires, en l’espèce sous la forme de tenues de plage affichant leur religion » est de nature « à créer ou exacerber des tensions et un risque de trouble à l’ordre public. » « Le port d’une tenue vestimentaire distinctive, autre que cette tenue habituelle de bain, peut en effet être interprétée comme n’étant pas, dans ce contexte, qu’un simple signe de religiosité ». La justice française s’accapare à son tour de cette logique discriminatoire sous couvert d’état d’urgence et du contexte local (les attentats de Nice). Ces musulmanes, par leur présence, créeraient donc des tensions qui constitueraient un trouble à l’ordre public. Encore une fois, les libertés fondamentales et individuelles ne sont pas prises en compte et sont délaissées au profit d’une islamophobie de plus en plus décomplexée.
Il aura fallu attendre l’ordonnance du Conseil d’Etat du 26 août pour annuler les arrêtés anti-burkini et que le juge administratif reconnaisse « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». Toutefois, certains maires veulent faire face à cette décision, qui fait pourtant jurisprudence.

Dans un entretien accordé le mercredi 17 août au quotidien régional La Provence, Manuel Valls s’empare de cette polémique et déclare que le port du burkini « n’est pas compatible avec les valeurs de la France et de la République». Rien que ça ! Malgré l’ordonnance du Conseil d’Etat, le Premier Ministre continue de braire au fondamentalisme et à la radicalisation et énonce que « dénoncer le burkini, ce n’est en aucun cas mettre en cause une liberté individuelle. Il n’y a pas de liberté qui enferme les femmes ! C’est dénoncer un islamisme mortifère, rétrograde. » Sous la pression de certains leaders de droite, Manuel Valls parle même « d’une loi de circonstance » pour interdire le burkini. Cela révèle une crise au sein des institutions de la République puisque l’on n’accepte plus le jeu démocratique et les décisions de justice ce qui est extrêmement grave et qui aboutira à une crise de confiance majeure.

Après les politiques, c’est au tour des intellectuels de s’accaparer de cette affaire. Certains sauteront même sur l’occasion pour faire du burkini un instrument du wahhabisme. C’est le sujet de la tribune d’Aalam Wassef , éditeur égyptien, du 17 août 2016 pour Libération. Selon lui, le burkini ferait partie de la mode vestimentaire (avec le voile) exportée par l’Arabie Saoudite, qui s’en servirait comme outil de propagande. Ce qu’on appelle burkini n’est qu’un dérivé du voile qui permet aux musulmanes de pouvoir concilier loisir et pratique religieuse. Cela reviendrait à dire que le voile est propre au wahhabisme, ce qui est complètement faux. La société française a encore du mal à se débarrasser de l’ethnocentrisme qui la hante et à admettre que cet uniforme relève d’un choix. C’est d’ailleurs ce qui la régresse face à ses voisins allemands ou encore anglais.
Dans The Funambulist, Léopold Lambert met en parallèle l’interdiction du burkini et la politique coloniale française qui poussait les femmes en Algérie à se dévoiler. Aujourd’hui encore on utilise les mêmes raisons qui font principalement référence à la libération des femmes du patriarcat. On trouve donc toujours cette même logique d’infantilisation de la femme musulmane qui aurait besoin du libérateur occidental car, sans lui, elle ne saurait réfléchir et prendre ses propres décisions.

Après avoir interdit le voile dans les écoles, les lieux publics, pour les accompagnatrices des sorties scolaires et maintenant au sein des plages, jusqu’où ira l’acharnement ? Car c’est bien de cela dont il est question, il serait complètement inconscient de parler d’hasard ou de victimisation. A l’occasion de l’anniversaire des dix ans de la fameuse loi du 15 mars 2004, Michel Collon a établi un bilan de cette législation votée pour 1250 jeunes filles, dont 10 % ont été contraintes de quitter l’enseignement public, sans parler des dégâts qualitatifs. Deux ans après, ce bilan s’alourdit, des femmes sont humiliées, licenciées et maintenant contraintes de payer des amendes parce qu’elles sont musulmanes et portent le voile.

Une islamisation d’en haut, une radicalisation d’en bas.

La course à la présidence fait que la gauche concrétise et réalise ce que les droites ont toujours fantasmé. Il n’existe plus de parti politique contre l’islamophobie, tous réalisent un concert d’idées nauséabondes pour arriver à un athéisme totalitaire. Cela passe par ce que l’on pourrait appeler une islamisation d’en haut, c’est à dire que l’on cristallise tous les débats autour de la question de l’islam. C’est pourquoi il ne se passe pas un jour sans entendre/lire les mots « islam », « voile » et leurs substituts dans les médias. On habitue les Français à ce climat de tension pour qu’ils s’en imprègnent et assimilent des discours dangereux pour qu’ils puissent à leur tour passer à l’acte: c’est ce qu’on pourrait appeler une radicalisation d’en bas. L’islamophobie et les actes islamophobes atteignent des records depuis les attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015. Cela témoigne de la mise en marche d’un dessein qui se nourrit d’une double violence. Marx ne l’avait pas prévu, et pourtant la bourgeoisie et le prolétariat ont désormais un ennemi commun. Ce qui n’est rien d’autre qu’une victoire bourgeoise qui détourne l’ensemble de la population des réels problèmes actuels.
Cette fin d’été est marquée par le retour des ratonnades avec les événements de Sisco en Corse. De même, le 27 août, deux musulmanes n’ont pas été servies au restaurant Le Cénacle car, selon le patron de l’enseigne, « les terroristes sont musulmans et tous les musulmans sont terroristes ». Il n’est question de rien d’autres que de la matérialisation de la tension qui règne depuis un certain temps. Il ne serait malheureusement pas étonnant que ce type de scènes se normalise dans les prochains mois.

Il est donc clair que le gouvernement fait fausse route en souhaitant légiférer sur tout et n’importe quoi. L’interdiction totale n’est plus une solution et ne l’a jamais été. La laïcité doit s’appréhender par la cohabitation de toutes les croyances et non-croyances car on ne peut être croyant à mi-temps. L’Etat ne peut s’immiscer dans la garde-robe des citoyens, encore moins au nom de la laïcité. Il est évident que pour une meilleure conciliation des communautés ethniques et religieuses en France, il faut que celles-ci puissent s’affirmer tout en intégrant l’ensemble des valeurs communes et des lois de notre pays, c’est tout bonnement le concept d’intégration. Or, en supprimant toutes les différences, on emprunte le chemin de l’assimilation, qui est une erreur étant donné le cosmopolitisme déjà présent. Sur le long terme, en interdisant toutes distinctions relatives aux croyances, il est tout à fait normal de se retrouver avec une société qui rejette tout contraste. Contre cet avenir monochrome, les Français doivent faire valoir leurs droits et libertés, de gré ou de force, pour faire pression sur un pouvoir qui n’écoute et ne répond pas à leurs réelles problématiques.

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