A quoi sert la nouvelle “démarche qualité” de la Région wallonne?

Olivier De Doncker
Oct 25, 2017 · 6 min read

Après plusieurs mois d’une attente allongée par un changement de gouvernement en Wallonie, on connaît enfin les détails de la nouvelle certification qui prend la suite de feu le label Rentic.

Focalisée sur la « démarche qualité » des prestataires, cette labellisation vient d’être dévoilée sur le nouveau site www.label-entreprises.be et permettra aux consultants homologués d’activer les nouveaux chèques entreprises lancés plus tôt cette année par la Région wallonne.

Disons-le d’entrée, la FeWeb déplore autant la méthode que les dispositions que contient cet agrément.

Note : cette position de la FeWeb ne vise que la partie qui intéresse au premier chef les membres de notre fédération professionnelle, c’est à dire les chèques à la « transformation numérique ». Nous laissons aux autres métiers concernés le soin de se positionner sur ce nouveau système d’agrément.

D’abord, la méthode. Nous observons que cette homologation, fruit des travaux du Cequal (émanation de l’Union wallonne des entreprises), a été élaborée dans une opacité regrettable.

La FeWeb, principale fédération des métiers du digital en Belgique, n’a été malheureusement consultée à aucun moment de la préparation de cette réforme et nos demandes d’information auprès du Cequal sont restées lettre morte.

A l’heure où, dans de nombreux pays d’Europe, l’intervention de l’Etat cherche à être plus efficace et plus centrée sur les besoins des entrepreneurs, ce manque de collaboration avec les représentants de l’économie réelle est à rebours de l’air du temps. Et la caution que représente l’Uwe ne nous ôtera pas de l’idée qu’une véritable concertation avec les acteurs de terrain aurait été profitable à toutes les parties.

Des questions sans réponses

Ensuite, le contenu du dispositif. Même si on en sait désormais davantage, certains éléments, et non des moindres, demeurent inconnus à ce stade.

Qui sont les personnes en charge de l’évaluation des dossiers de candidature ? Quelle est leur connaissance du monde du digital ? Combien coûtera cette labellisation ? Pourra-t-on être remboursé des frais de dossier si sa candidature est rejetée ? Le mystère est complet…

UPDATE 30/11/17 : le Cequal vient de mettre à jour la FAQ de son site où l’on y apprend que la labellisation coûtera, au minimum 1000 EUR HTVA. On peut également y lire que ce montant ne sera pas refusé en cas de rejet de la candidature.

Au-delà de ce défaut de transparence, les obligations à remplir pour l’obtention de ce nouveau label laissent tout aussi perplexe. Le processus administratif que le candidat devra suivre est en effet très lourd au vu du nombre de documents à inclure dans le dossier de candidature, jugez-en par vous-même (et ne soyez pas trop désespéré).

En outre, certaines exigences se révèlent parfaitement inutiles (exemple : le CV doit être remis au format Europass), voire franchement intrusives (exemple : le montant que le consultant a facturé pour ses missions de référence doit figurer dans son dossier de candidature).

On peut légitimement se demander si un procédure aussi fastidieuse ne se révélera pas contre-productive en dissuadant des certains experts aguerris de mettre leurs compétences au service des entreprises wallonnes, faute d’envie et de temps à investir dans la soumission d’un dossier de candidature aussi chronophage.

Dans ce même ordre d’idées, remarquons que cette labellisation exclut de facto les consultants expérimentés mais en train de lancer leur entreprise, puisque le dossier de candidature doit contenir « les comptes annuels des trois derniers exercices ». Vous avez dit “absurde” ?

UPDATE 30/11/17 : dans sa FAQ mise à jour, le Cequal cite l’arrêté du Gouvernement wallon du 23/02/2017 qui se limite à demander « une expérience de 3 ans dans le ou les domaines souhaités et réalisée sur les années précédant directement la demande » de l’agrément. Et le Cequal de poursuivre : “Il n’y a donc pas de réponse immédiate à cette question ; c’est sur base de vos différentes expériences (entre autres) que le Centre de Référence et le Centre d’Avis rendront une recommandation quant à votre labellisation.” Vous avez dit “contradiction”?

La qualité en digital, une affaire de normes et de décrets ?

Quant à la « démarche qualité » telle que conçue par le Cequal, trois éléments la constituent principalement :

  • Les normes internationales EN 16114 et ISO 29993 (si vous voulez accéder aux textes, il faudra les acheter sur le site des organismes émetteurs de ces normes).
  • Le respect d’une charte qui fixe certains principes déontologiques de base (et qui sont, pour la plupart, une redondance du code de conduite que s’engagent à suivre les membres de la FeWeb).
  • Au surplus, le candidat doit également connaître « suffisamment les dispositions du décret du 21/12/2016 et de l’arrêté du 23/02/2017 ».

Voilà comment, en Wallonie, on envisage la “démarche qualité” dans la transformation digitale des entreprises.

On se pose ici immédiatement une question évidente : en quoi le respect de décrets, d’arrêtés et autres normes ISO donne-t-il une quelconque garantie de « qualité » au bénéficiaire de l’aide ?

Quand on aborde la problématique, complexe, de la transformation digitale, une entreprise n’attend pas qu’un consultant externe suive scrupuleusement des réglementations, fussent-elles adoptées au niveau régional ou international.

Ses dirigeants attendent davantage que cet expert lui apporte des solutions à ses défis grâce à son expérience accumulée sur d’autres projets, à sa maîtrise de l’environnement digital, à sa capacité à générer de nouvelles lignes de chiffre d’affaires et et à sa connaissance du secteur où évolue l’entreprise.

Cette valeur ajoutée, aucune codification ne peut la produire.

Labellisation ou ordre professionnel?

Mais il y a plus…

Cette nouvelle labellisation instaure aussi le Cequal comme instance de médiation en cas de conflit entre le prestataire et le bénéficiaire de l’aide.

Etant donné que, ici également, l’identité des personnes en charge de cette conciliation n’est pas indiquée, introduire un dossier de candidature à l’agrément revient donc, pour l’instant, à signer un chèque en blanc auprès d’un organisme qui s’auto-proclame apte à résoudre des différends commerciaux sans pouvoir démontrer, à ce stade, sa compétence en la matière.

Enfin, ce système d’agrément ne se limite pas à certifier la « démarche qualité », contrairement à ce qui avait été annoncé voici quelques mois. L’avis rendu par le Cequal au sujet d’un candidat se doublera en effet d’une opinion sur les « compétences métier » de l’intéressé(e). Dans le cas qui nous occupe (les chèques « transfomation numérique »), ce deuxième avis sera rendu par l’Agence du Numérique.

Sur base de quel référentiel les compétences seront-elles évaluées ? Qui seront les personnes chargées de rendre cet avis ? Comment cet organisme va-t-il jauger les compétences alors que le paysage digital change en permanence? Ici également, le flou est malheureusement total.

En somme, cette réforme va plus loin que la simple attribution d’un agrément. On décèle ici la tentation de créer une sorte d’ordre professionnel régi par les pouvoirs publics. Et on ne saurait être plus éloigné de la culture propre à l’économie digitale, dont un fondement important reste l’ouverture et non le verrouillage par des filtres, règles et autres cadenas.

Sortir de la logique “top-down”

En conclusion, il serait temps que la Wallonie cesse ces réformes « top down » où le politique et l’administration décident seuls, en vase clos, sans demander l’avis des professionnels concernés.

Cette façon de faire n’est plus adaptée à l’économie du 21e siècle, ni à la dynamique de l’économie digitale telle que la vivent quotidiennement les membres de la FeWeb. Réaliser ce changement culturel représenterait d’ailleurs un beau défi pour le cabinet Jeholet qui vient de prendre ses quartiers à Namur.

Il serait même urgent de sortir de cette approche unilatérale qui consiste à :

  • imposer des normes déconnectées de la réalité au lieu de les co-construire avec les agents économiques .
  • freiner l’investissement dans l’innovation technologique par des procédures administratives inutiles au lieu d’encourager l’essor d’un écosystème digital ouvert et dynamique par un accès aisé aux aides publiques.
  • vouloir contrôler l’économie à travers de multiples agréments et règlements au lieu de chercher à faciliter la vie des entrepreneurs.

L’urgence n’est pas un mot trop fort. Rappelons qu’actuellement, le secteur du numérique représente à peine 1,4% du PIB en Wallonie, contre 2,6% en Flandre et 7,6% à Bruxelles.

On doute que cet énième verrou administratif contribue à résorber le retard d’une région qui, pourtant, ne manque pas de talents.

Olivier De Doncker

Written by

Président de la FeWeb (FR) — Consultant en stratégie digitale.

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