Interview — Brésil : devenir vieux dans un pays jeune

Les jeunes et les moins jeunes de la Casa de Santa Ana, dans la Cidade de Deus (RJ, Brésil). (OLDYSSEY)

On en parle comme d’un “pays jeune aux cheveux blancs”. Le Brésil connaît un processus de vieillissement très récent — commencé à la fin des années 1980 — et surtout extrêmement rapide. Les progrès de la science, de meilleures conditions sociales et économiques, mais aussi un contrôle rigide des naissances ont propulsé le pays au rang des plus “vieux” en 50 ans à peine : d’ici 2025, le Brésil sera le 6e pays à compter le plus de personnes âgées, ils seront alors 32 millions à avoir plus de 60 ans.

Du coup, le pays a du s’adapter… rapidement. En 2003, le statut de “personne âgée” a été créé pour conférer aux vieux Brésiliens un certain nombre de droits. Mais aussi, chose inédite, des “conseils des aînés” ont été mis en place pour permettre aux vieux de faire des propositions de loi, et surtout de montrer qu’ils existent. Dans les faits pourtant, les mentalités évoluent lentement et leurs droits naissants ne sont pas toujours respectés.

Nous nous sommes entretenus avec la gérontologue Sandra Rabello, qui a présidé le Conseil de défense des droits des personnes âgées au Brésil de 2014 à 2016. Elle nous a expliqué ce que c’est de devenir vieux dans le pays du Carnaval, des paillettes et des corps sculptés.

Le processus de vieillissement au Brésil est très rapide. Comment le pays arrive-t-il à s’adapter à cette nouvelle donne démographique ?

Les vieux ont rapidement revendiqué leurs droits et c’est grâce à eux que les choses ont commencé à bouger. En 1994, les retraités sont allés à Brasilia, au Congrès, où il existait un projet de loi qu’ils ont réussi à faire transformer en loi : la loi 8.842 sur les personnes âgées. Cette politique nationale a donné naissance à un statut officiel, celui de “vieux”, qui confère des droits fondamentaux aux personnes âgées de plus de 60 ans.

Par exemple, les transports en commun sont gratuits, avoir une place assise est un droit et pas un simple signe de courtoisie. Les espaces publiques ont initié une démarche d’inclusion des vieux pour encourager les personnes âgées à sortir de chez elle et à se montrer, dans un pays où c’était nouveau d’être vieux. Cette évolution sociale a été significative : les vieux ont commencé à se montrer et à revendiquer leur droit à profiter de la vie, à faire des voyages, à retourner à l’université…

Comment les vieux Brésiliens peuvent-ils revendiquer leurs droits concrètement ?

La société civile participe dans la formation et la garantie des lois à travers la représentation de « conseils de droit » : conseil des personnes âgées, conseil des femmes, conseil des personnes LGBT, conseil de la question raciale, conseil des personnes avec des déficiences. Ces conseils ont été créés au début des années 1990. Ils sont paritaires — ils sont composés à 50% de membres du gouvernement, et à 50% de représentants de la société civile — et délibératifs : ils proposent des lois au gouvernement pour les segments qui les concernent. Tous les quatre ans, une conférence nationale délibère les actions qui doivent être préconisées par les gouvernements municipaux ou fédéraux.

Le conseil permet aussi de pénaliser les manques de respect à ces populations. Par exemple, les violences faites aux personnes âgées, la maltraitance ou l’abandon doivent être dénoncés au ministère public.

Cette organisation est propre au Brésil, où le processus de mouvement social et de militantisme et très intéressant. Le peuple défend les questions liées à son histoire. Mais les pays voisins, qui ont eu des histoires similaires avec des épisodes de dictatures militaires, de re-démocratisation, et l’adoption de nouvelles constitutions, emboîtent le pas.

Les anciens de la Portela, la meilleure école de samba du Brésil (OLDYSSEY)

Ces tout nouveaux droits gagnés par les vieux sont-ils respectés dans les faits ?

Depuis 2003, le Brésil commence à s’organiser pour inclure les vieux, mais tout est arrivé plutôt rapidement — 15 ans, pour un processus de vieillissement, c’est peu. Le respect des droits des personnes âgées est toujours difficile à mettre en place, dans les faits. On ne leur laisse pas toujours la place dans les transports, on ne les invite pas systématiquement à passer devant dans une file d’attente. Mais la loi est là, elle existe.

Au fil des ans, on s’est aussi aperçu que la perception qu’ont les vieux de leurs propres droits passe surtout par la question du loisir et du divertissement, plus que par la revendication de droits fondamentaux. Par exemple, au Conseil des personnes âgées de l’Etat de Rio, les vieux ne viennent pas pour débattre des questions qui, pourtant, les concernent : la santé, les traitements de maladies chroniques, de maladies neurodégénératives… Pourtant, au Brésil, nous avons déjà un grand nombre de personnes qui ont la maladie d’Alzheimer et il n’existe pas de politique publique spécifique pour ces personnes. Le gouvernement devrait tenter d’organiser cette assistance, mais n’a pas de proposition solide pour l’instant.

Comment les mentalités peuvent-elles changer chez les générations plus jeunes ?

La jeunesse n’a pas eu le temps d’assimiler le processus de vieillissement, et les mentalités n’ont pas vraiment évolué. Dans l’inconscient collectif, les vieux ne servent à rien. Cela peut sembler préoccupant, car c’est cette même jeunesse qui va vivre jusqu’à 100 ans et arriver en 2050 sans se rendre compte que le vieillissement est un fait naturel.

Mais les choses vont finir par évoluer, lentement certes, mais elles vont évoluer. Les vieux d’aujourd’hui ne sont pas les vieux d’il y a 20 ans. Aujourd’hui, les vieux sont jeunes, ce sont des “vieux-jeunes”, qui portent en eux cette contemporanéité et la possibilité d’aller de l’avant. Ces “vieux-jeunes” ont une nouvelle forme de compréhension, qu’ils peuvent transmettre, petit à petit, aux générations d’en dessous, jusqu’à toucher les “jeunes-jeunes” et leur faire atteindre une certaine maturité sur ces nouveaux enjeux.

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