La place idéale des “anciens” au Sénégal, entre discours et réalité

Une dame dans la ville de Ziguinchor en Casamance, au Sénégal.

“Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.” Dans les écoles du Sénégal, cette citation de l’écrivain Amadou Hampaté Ba est écrite sur les murs de presque toutes les salles de classe. Dans la famille sénégalaise, la personne âgée joue un rôle central. Toutes les cérémonies sont organisées et orchestrées par les vieilles personnes. Elles sont les gardiennes des valeurs ancestrales, du savoir-faire, du savoir être. Ce sont elles que les petits-enfants écoutent.

Pourtant, la représentation idéale de la personne âgée est remise en cause par l’urbanisation et le boom démographique. À l’instar des autres pays du continent africain, la population sénégalaise vieillit, et vieillit vite. Dans les trente prochaines années, l’espérance de vie sur le continent africain va passer de 60 ans à 71 ans.

À Dakar, nous avons rencontré le Docteur Mamadou Coumé, premier gérontologue agrégé du pays, et Sadio Ba Gning, sociologue et spécialiste des questions liées au vieillissement. Les deux spécialistes nous ont parlé de la place essentielle des personnes âgées dans la famille sénégalaise, mais aussi de la transformation récente de leur rôle dans la société.

Docteur Coumé, face au vieillissement de la population sénégalaise, vous parlez “d’urgence silencieuse”. Pourquoi êtes-vous inquiet ?

Mamadou Coumé : Le Sénégal, comme les autres pays africains, est en train de vieillir, c’est inéluctable et c’est un des plus grands défis des prochaines années. Je le qualifie d’urgence silencieuse. Urgence, car on vieillit rapidement et, si la population est encore jeune (5% de la population a plus de 60 ans environ), nous sommes dans un effet de rattrapage rapide. Au niveau mondial, de 2005 à 2015, la population mondiale a gagné 3 ans d’espérance de vie en moyenne. En Afrique, on a gagné 6 ans, c’est le double ! Et cela va continuer jusqu’au milieu du XXIe siècle, l’espérance de vie au Sénégal va atteindre 71 ans. C’est une urgence silencieuse, car, concrètement, la transition démographique n’est pas une priorité des politiques.

Selon vous, quelle place occupent les personnes âgées dans l’imaginaire collectif ?

Sadio Ba Gning : Il y a un grand écart entre les discours et la réalité. Quand on parle des personnes âgées on évoque souvent la place idéale qu’elles sont censées occuper, à l’instar de la citation célèbre de l’écrivain Amadou Hampaté Ba : “Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.” On reste très attaché à ces représentations, mais leur réalité est remise en cause par l’urbanisation et le boom démographique. Dans la réalité de leur vécu, la situation est très précaire pour la majorité des personnes âgées. Quand ils partent à la retraite, trois choses leur tombent dessus : leurs revenus baissent, leur santé se fragilise, alors qu’en même temps, leur charge familiale reste tout aussi importante.

Mamadou Coumé : Dans la tradition sénégalaise, les personne âgées sont les maîtres des cérémonies spirituelles, les gardiennes des valeurs ancestrales. C’est toujours d’actualité, mais on est confronté à un double dilemme. Une masse critique de jeunes demandent du boulot et bravent la mer pour en trouver. Il faudra savoir répondre à la demande pressante des jeunes sans ignorer ce phénomène inéluctable qu’est le vieillissement. Il y’a un risque de conflit de générations pour l’accès aux ressources, à l’argent public, aux politiques sociales. Cela peut amener un bouleversement de la culture traditionnelle.

Une grand-mère et son petit fils, dans le village de Bakayoko, Sénégal.

Peut-on déjà voir les prémisses du changement de rôle social des personnes âgées ?

Sadio Ba Gning : Beaucoup des personnes âgées sont des chefs de famille de 30 à 40 personnes — au Sénégal, 40% des ménages sont polygames. Les aînés doivent nourrir les bouches de la famille dans un contexte de fort chômage des jeunes, on leur demande de prendre des décisions difficiles… Et en même temps, l’autorité de l’aîné est renégociée. Avant, sur un interdit du chef de famille, tout le monde se soumettait. Aujourd’hui, chaque décision est négociée, notamment concernant le choix du conjoint de leur enfant.

Mamadou Coumé : Les anciens sont les dernier remparts pour former les jeunes à leur identité culturelle. Traditionnellement, l’éducation des petits-enfants est assurée par les grands parents. La petite fille considère son grand-père comme son “mari”. Le petit-fils considère sa grand-mère comme sa “femme”. De tels liens peuvent se créer dans une concession qui rassemble des familles à trois générations. Mais avec l’exode rural, les jeunes s’installent dans des HLM, sur le modèle français, avec de petits studios de deux ou trois pièces. La personne âgée n’a plus sa place et les familles se “dénucléarisent”.

Le Sénégal a-t-il mis en place des politiques publiques pour mieux prendre en compte la situation des personnes âgées ?

Mamadou Coumé : Il y a 650 000 personnes âgées de plus 60 ans au Sénégal. Parmi eux, 30% seulement bénéficient d’une pension, les haut fonctionnaires et les salariés du privé. Les 70% restant n’ont aucune couverture sociale et ne peuvent compter que sur la famille. C’est dans ce cadre que nous avons mis en place le Plan Sésame en 2004, des soins gratuits pour les personnes âgées qui ne bénéficient pas de pension.

Sadio Ba Gning : Tant qu’on est vieux, actif et utile, on garde sa position sociale. Avec la perte d’autonomie, ce rôle est remis en cause, on devient une force improductive et la dette intergénérationnelle s’applique. Mais cette aide est sous tension, un arbitrage intergénérationnel peut se mettre en place entre les “sortants” et les “entrants”. La personne âgée a un vécu, on considère qu’elle a fait son temps.

Qui s’occupe des personnes âgées dans les familles ? Les femmes ?

Sadio Ba Gning : Le statut d’aidant est en recomposition. Traditionnellement les femmes s’occupent des tâches domestique et des soins. On attend des hommes un transfert financier. Mais aujourd’hui, la femme sort de l’espace domestique et travaille. Elle pèse sur les décisions du couple, notamment relatives à la prise en charge des aînés. Pour l’hommes, l’autorité devient alors un espace qu’il partage avec sa femme. Socialement, le couple laisse croire que c’est l’homme qui joue pleinement le rôle financier. Mais, en interne, la femme y contribue de plus en plus et est en position de faire passer ses revendications.

Mamadou Coumé : Il n’y a qu’un seul EHPAD au Sénégal, et celui-ci est privé. Les personnes âgées restent dans la famille. Les familles ne sont pas préparées à la dépendance et cela peut mener à de la maltraitance. Pour anticiper, il faudrait créer des maisons de retraite, organiser des soins à domicile, adapter la ville au vieillissement. Le Sénégal est bien avancé dans les textes, mais seulement dans les textes.

Un regroupement de femmes luttent pour sauver la mangrove, Sine Saloum, Sénégal.

Quelles sont les personnes âgées les plus vulnérables ?

Sadio Ba Gning : Dans les esprits, bien vieillir, c’est avoir beaucoup d’enfants. Les enfants sont une richesse que l’on peut mobiliser plus tard : ceux qui travaillent soutiennent le foyer financièrement, ceux qui n’ont pas de revenus assurent une aide physique. Mais si une femme âgée perd son mari, dont elle dépend financièrement, et n’a pas d’enfant, elle n’a qu’une solution : se tourner vers la famille élargie. Or celle-ci ne peut pas vraiment entrer dans son intimité, par exemple si elle a une maladie cognitive ou qu’elle souffre de problèmes d’incontinence. Le fait d’être entourée n’exclut pas l’isolement relationnel. On peut être au milieu d’une foule et être extrêmement seul.

Dans le cas des familles polygames, la situation de la dernière femme du mari est particulièrement préoccupante. Celle-ci a souvent 20, 30 ans de moins que son mari. Quand il vieillit, elle fait tout le travail de soin. En même temps que son mari ne peut plus l’aider financièrement et n’a plus de relations sexuelles avec elle, la famille lui enlève son pouvoir de décision, car c’est justement la dernière épouse.

Enfin, même dans les familles où il y a de l’argent, il peut y avoir un malentendu entre générations. Les enfants qui ont réussi veulent refléter leur position à travers la prise en charge de leurs vieux parents. Les personnes âgées se retrouvent alors en ville, dans un appartement perché au quatrième étage d’un immeuble, avec un smartphone… La vieille personne préfèrerait rester dans sa maison de village, même vétuste, dans son “chez soi” historique et affectif.

Concrètement, comment le Sénégal peut-il répondre aux défis du vieillissement ?

Sadio Ba Gning : L’un des résultats majeurs des études sociologiques que j’ai menées, c’est que les personnes âgées ont plus de réseau que les jeunes. Après la retraite, les femmes arrivent à se refaire une vie sociale et à exister en tant qu’individu. L’entrepreneuriat social est un terreau fertile à l’émergence de ce type de leader féminin. Les tontines sont une bonne façon de se constituer un réseau. C’est un système de solidarité où les membres cotisent une certaine somme, qui va être redistribuée à tour de rôle entre les participants. Quand ça prend de l’ampleur, elles se mettent en Groupements Féminins d’Intérêt Economique et peuvent ainsi accéder à de plus gros financement de la part d’organismes de développement. L’État peut aussi les appuyer.

Mamadou Coumé : Il faut résoudre un problème de ressources. L’État a transféré la compétence santé et éducations aux collectivités, il faut qu’elles investissent, acceptent d’ouvrir des lignes budgétaire pour le vieillissement. On est pionnier en Afrique sur les engagements politiques, mais dans les faits, pas assez de moyens sont alloués à l’adaptation au vieillissement.