La fin du travail, le début d’une illusion

Le travail serait, dit-on, en voie de disparition, mais considérons un instant qu’il soit juste tombé dans un piège sémantique, qu’il puisse en sortir et retrouver un sens.

PHOTO CREDIT: nickehret | via Flickr
Un résumé de ce papier est publié dans Le Monde du 23 févier 2017 sous le titre L’« illusion tragique de la fin du travail » (version PDF).

Tentons de démonter les mécanismes du piège sémantique dans lequel le travail semble être tombé en examinant les discours.

On parle indifféremment du marché du travail et du marché de l’emploi, si bien que les deux termes — travail et emploi — semblent synonymes. Dès lors on se demande pourquoi inscrire les deux mots dans l’appellation du Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation, etc. ? Certes il existe de nombreuses expressions où les deux mots ne semblent pas équivalents. Par exemple on parle du monde du travail et pas du monde de l’emploi. Inversement, on dit offre d’emploi, non pas offre de travail. Alors quoi ?

Peut-on compter sur les institutions pour clarifier les choses ? Pas pour le moment semble-t-il. Le Gouvernement a imposé une loi travail alors qu’elle semble ne concerner que l’emploi. De même, on a souvent tenté de réglementer, non pas la durée de l’emploi, mais la durée du travail alors qu’il ne s’agit que d’emploi.

Il faut dire que le discours juridique n’aide en rien. Il se réfère depuis des lustres, non pas à un code de l’emploi mais à un code du travail sensé réguler l’emploi. Selon ce code, il semble qu’un travail ne soit considéré comme un emploi que si le travailleur est lié à un employeur par un contrat de travail. C’est clair ? Pas vraiment, mais on suppute que la réalité du travail ne serait avérée que s’il existe un lien de subordination avec un employeur.

Bref, tout se passe comme si les institutions prenaient soin d’organiser une confusion qui laisse planer dans les esprits l’idée selon laquelle le travail serait réduit au seul emploi, autrement dit : seul un travail fournissant une rémunération serait un vrai travail. De fait, cet imaginaire dominant exclut du monde du travail, voire symboliquement du monde tout court, une large part de la population, si ce n’est sa grande majorité.

On peut soupçonner que cette confusion qui pollue tous les subconscients et revient à la surface dans toutes les conversations, serve bien les affaires du Capitalisme. Il se pourrait même qu’elle soit le rideau de fumée empêchant de constater trop crûment que dans le monde de la finance, ce n’est pas pour rien que l’on dit que l’argent travaille. Ceux qui tirent des revenus du capital ou bien ceux qui “jouent” en bourse n’ont à l’évidence pas d’emploi, pas plus qu’ils ne touchent le salaire correspondant.

Aujourd’hui, il est de notoriété publique que le Capitalisme est entré en crise. Le rideau de fumée semble n’avoir jamais été aussi dense, néanmoins quelques rayons de lumière commencent à percer. Certes les banques continuent de créer de la monnaie ex-nihilo par le mécanisme du crédit, mais de cette création qui ne requiert que peu de travail, plus personne n’en veut, en tout cas pas dans “l’économie réelle”.

Certes, siéger dans un conseil d’administration en touchant des jetons de présence et autres, est encore considéré comme un travail, mais il devient un peu voyant que cela ne requiert pas d’autre compétence que celle de savoir maintenir les apparences. Certes il y a bien encore quelques chargés de clientèle, quelques traders ou analystes dont les emplois consistent à gérer des fonds, à spéculer sur les marchés, ou à faire des prévisions, mais ces activités sont en voie de disparition, remplacées de plus en plus par des Intelligences Artificielles qui, elles, peuvent travailler jour et nuit.

Si le Capitalisme est à l’origine de la pseudo valeur travail et du mythe du plein emploi, il est clair que cela ne tient plus debout.

Alors faut-il aller chercher un nouveau sens du travail dans le discours de la technique qui semble à l’origine des mutations en cours ? Là aussi, la réalité est confuse. Les informaticiens avouent à mi-mots que leur travail consiste à automatiser certaines tâches afin de supprimer des emplois. Depuis quelque temps, cela va bien au delà ; c’est la consistance même du travail qui est touchée par les réseaux dits “sociaux”, au point que l’on a créée l’expression digital labor pour désigner le travail que chacun produit sans le savoir en livrant ses données personnelles et ses conversations aux Géants du net. 
Dans les rares cas où cette activité est reconnue comme un travail, elle ne l’est jamais comme un emploi, y-compris quand les travailleurs reçoivent une rémunération au clic.

Désormais, les plus hautes valeurs boursières (Google, Facebook, etc.) tirent leur matière première de personnes réputées ne pas travailler et qui ne sont donc pas payées. Le travail des robots remplacent des cohortes d’employés déjà sous payés en Chine et ailleurs. Plus inquiétant encore, on voit poindre des Intelligences Artificielles qui menacent de faire de même pour les médecins, les avocats, les informaticiens eux-mêmes.

Toutes ces formes d’appropriation ou de remplacement du travail sont devenues le modèle économique dominant, au point d’être encouragées à grand renfort d’argent public par les gouvernements censés défendre l’intérêt des populations. Notons que dans le même temps, un modèle alternatif lui aussi nourri de travail gratuit mais le reversant systématiquement au bien commun, a construit ce que beaucoup considèrent comme les plus hautes valeurs sociétales(1) qui soient aujourd’hui (Linux, Wikipedia, Openstreetmap, etc.). Constatons aussi que ces réalisations ne doivent rien aux États.

Face à ces tendances, de nombreux économistes et commentateurs parlent, non plus de la crise de l’emploi comme c’était le cas il y a encore dix ans, mais ni plus ni moins de la fin du travail. Je pense qu’il s’agit d’une illusion tragique.

Non seulement, les plus hautes valeurs économiques et sociétales de notre temps sont bien le fruit du travail comme nous venons de le voir, mais le sens commun permet d’observer que c’est l’emploi rémunéré qui disparaît, pas du tout le travail.

Le simple bon sens rappelle en effet qu’une femme qui accouche, travaille ; que soigner ses enfants est un vrai travail bien que cela ne soit pas considéré comme tel ; que celui qui travaille sur lui-même pour maintenir ou améliorer sa santé physique ou mentale, effectue un véritable travail ; enfin que celui qui au contraire s’abandonne à toutes sortes de passions dévastatrices travaille lui aussi comme il le peut pour trouver l’éventuel socle de sa nature humaine.

Selon ce point de vue, il apparaît que tous les humains, qu’ils aient ou non un emploi, travaillent d’une manière ou d’une autre. Il est tout aussi clair que certains bénéficiant d’un emploi rémunéré n’ont pas forcément le sentiment de travailler car ils ont du mal à trouver un sens à ce qu’ils font. De même, les machines ne travaillent pas, elles fonctionnent !

Hannah Arendt avait anticipé dès les années 1960 :

Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.

Elle a sans doute raison si l’on entend le mot travail dans son sens pathologique usuel et si l’on fait l’hypothèse que les humains sont incapables de s’en extraire dans leur grande majorité.

Par contre, Hannah Arendt ne semble pas avoir anticipé l’explosion du Capitalisme que nous vivons actuellement, qui porte soudainement autant de potentiel d’exacerbation de cette pathologie que de possibilités d’apaisement des pressions sociales et de reconstruction du sens du travail.

Du côté de l’exacerbation, « Le pire », prend un tour particulier lorsqu’il est évoqué par Hannah Arendt qui s’est longtemps intéressée à la psychologie des criminels nazis (2). Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un kamikaze belge ou français, si ce n’est l’un de ceux auxquels on a soufflé durant toute son enfance de travailler pour trouver un emploi, et qui faute d’y parvenir et se retrouvant exclu, s’en est inventé un de toutes pièces au hasard de ses rencontres ; celui consistant à se faire exploser au milieu de la foule pour le compte de quelque organisation fantasmatique ? De même pour la multitude, la croyance en la soi-disant fin du travail va signifier l’impossibilité définitive de donner sens à sa vie et probablement entraîner toutes sortes de comportements suicidaires. La fin du travail est une formule criminelle.

Du côté de l’apaisement et de la reconstruction, il semble que de grands pas aient déjà été franchis. Alors que dans le parler courant, privé d’emploi a longtemps été synonyme de privé de travail, par la force des choses les gens comprennent de plus en plus que cela ne veut rien dire d’autre que privé de revenu. Petit à petit, les regards et les interrogations convergent donc vers la source des déséquilibres, à savoir la monnaie, comment elle est créée, comment elle est répartie.

Malheureusement, l’apaisement social et la reconstruction du sens du travail ne sont guère aidés par les vieilles générations de politiciens toujours sur le marché. Ceux “de droite” font encore mine de rêver au plein emploi (non pas au plein travail). Ils entretiennent la confusion en disant vouloir remettre la France au travail par la création d’emplois, tout en augmentant la compétitivité, ce qui revient à supprimer des emplois. Ceux “de gauche” font encore mine de croire qu’ils vont soulever le peuple contre la propriété lucrative des moyens de production.

Pour sortir de ces contradictions, d’autres politiciens plus aventureux proposent un monde libéré du travail et avancent l’idée de taxer les robots afin de contribuer à financer un Revenu Universel. Clairement, ces dernières propositions sont plus positives que les autres ; on peut y distinguer un peu de lumière, mais il y persiste un reste de confusion.

D’une part, selon l’analyse qui vient d’être faite, un monde libéré du travail n’a aucun sens — on y reviendra en conclusion. D’autre part, l’idée de taxer les robots, sans doute louable dans ses intentions, montre que la réflexion politique ne s’est pas encore portée sur le nœud du problème identifié plus haut, à savoir la monnaie.

Constatons en effet que le “père de tous les robots” en amont de tous les autres et sans lequel les Intelligences Artificielles et tous les moyens de production en général n’existeraient pas, c’est le “robot monétaire” situé pour le moment dans les banques qui crée de la monnaie par le mécanisme de la dette. C’est donc l’algorithme, le code source de ce robot qu’il faut hacker plutôt que construire une usine à gaz fiscale et redistributive avec son lot de détournements et de contrôles. Pourquoi ne pas limiter la création monétaire qui est réalisée aujourd’hui au profit des robots destructeurs d’emplois (et de la spéculation...) ?

Pourquoi ne pas créer un “robot monétaire libre” capable de créer un dividende monétaire attribué à tous, ce qui permettrait à chacun non seulement de vivre mais aussi de travailler pour des projets créateurs de valeur sociétale ?

Il existe de nombreuses expérimentations en cours pour réformer le “robot monétaire”, ceci en dehors des circuits classiques de la recherche publique, comme de celle privée des startups et des grandes compagnies du net. Certes, ces expériences sont autant porteuses d’espoir que de périls, mais n’est-ce pas une voie de recherche suffisamment intéressante pour être mieux reconnue ?

Au lieu de cela, nous sommes abreuvés de discours des acteurs industriels de la Silicon Valley en pleine fièvre transhumaniste. Écoutons ce qu’ils nous disent en substance :

Pour ce qui est de l’emploi, on annonce que les êtres humains devront s’hybrider avec la technologie sous peine de devenir obsolètes. Pour ce qui est du travail et de sa pseudo fin, on clame que le Revenu Universel est inévitable (dans une version financée par redistribution des taxes au niveau local des États).

On imagine bien en effet que ce type de Revenu Universel serait une bonne solution pour permettre aux Géants du net de continuer à capter le travail gratuit à l’échelle mondiale.

Ces propos édifiants montrent qu’il est grand temps de faire valoir une conception humaniste du travail qui échappe à la machinerie économique. Affirmons-le haut et fort : s’il existe un marché de l’emploi, le marché du travail, lui, n’a aucun sens ! Il n’y a aucune fin du travail en perspective ! Le travail ne manque pas, sa tâche est immense pour reconstruire notre société autour des biens communs. Nous devons mettre en place une inversion de perspective qui va consister à passer du travail pour la monnaie, à de la monnaie pour le travail. Cela ne conduit pas à une dévalorisation du travail, au contraire.

On ne naît pas humain, on le devient (3)

C’est là le vrai travail, le plus noble qui soit, que chacun peut accomplir.

_______

NOTES
(1) Un définition de la “valeur sociétale” pourrait faire appel aux catégories usuelles de la valeur enseignées en économie, à savoir la “valeur d’usage” et la “valeur d’échange”. Aujourd’hui, ces valeurs sont en voie de disparition au profit de la “valeur d’otage”, celle qui fait qu’il est difficile de quitter Facebook et qui fait aussi que Facebook vaut des centaines de milliards. Wikipedia, linux, openstreetmap, etc. ne valent rien d’un point de vue monétaire, mais ils ont une forte “valeur sociétale”, terme qui pourrait regrouper la “valeur d’usage” et la “valeur d’échange” et incorporer aussi une “valeur de sens” qu’il revient à chacun de définir.
(2) Le temps passe. Qui sait, peut-être est-il utile de rappeler aux les jeunes lecteurs la “blague” des nazis à propos du travail ?
ARBEIT MACHT FREI
(Le travail rend libre)
Et pour les images, vous pouvez en trouver sur votre collecteur habituel de travail gratuit.
(3) Citation imaginaire dérivée de celles de :
Tertullien (~200), Erasme (1519), Beauvoir (1960).
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