Comment ça, le Japon ?

Il s’agit de l’épisode 1. Je ne sais pas trop ce que je raconterai dans le deuxième. Ce qui est sûr, c’est vous n’apprendrez rien sur Tokyo.

- COMMENT ÇA, LE JAPON ?!

- Alain…
- Quoi “Alain” ? QUOI ? Je lui obtiens un poste au développement urbain de la ville de Paris, et ton fils préfère le Japon ! Et pourquoi pas la CHINE tant qu’on y est ?!
- …

- MARTINE ?!

- …
- Mais dis QUELQUE CHOSE Martine !

C’était chaque fois la même chose.

Trente ans que ces deux-là étaient mariés, trente ans que ma mère n’avait pas pipé mot, et trente ans que mon père s’en battait les reins.

Tout cela dura une bonne demi-heure. Ma mère se rongeant frénétiquement les ongles et mon père assénant un interminable et moralisateur sermon-diatribe qui, s’il n’allait rien résoudre, cultivait son ulcère.

Il était drôle mon père quand il s’énervait.

C’était un petit homme court sur talonnettes, à l’allure rondouillarde. Le type même du roquet nerveux, la cinquantaine angoissée et le front dégarni.

Il y a encore cinq ans, j’aurais tout tenté pour apaiser son courroux et m’épargner les hurlements. Je craignais mon père depuis tout petit. Ses colères, ses accès de rage, sa façon d’accumuler rancœurs et frustrations, puis d’exploser aux moments les plus inattendus. Il n’y a rien que j’appréhendais plus que de l’entendre terminer une engueulade en m’envoyant dans ma chambre. Ne JAMAIS lui tourner le dos. Je l’imaginais, je SAVAIS qu’il allait me mettre un coup de pied au cul, je ne savais juste pas quand et cette attente me terrifiait.

Et puis le temps a passé. J’ai appris de ma mère comment dompter silencieusement la bête, désamorcer. J’ai grandi et lui a commencé à vieillir. S’il s’est assagi ? Non, bien sur que non. Mais bien contre son gré, mon père vieillissait et dû faire le deuil d’une bonne partie de ses cheveux qu’il tentait désormais, maladroitement, d’étaler le plus possible sur son crâne.

Ce que cela a à voir avec son tempérament ? Je me souviens précisément du jour où tout a basculé.

C’était la veille de mes vingt ans, et il m’avait surpris en train de fumer un bédo avec mon frère. Il commença par se mordre les lèvres et déglutir lentement alors que les traits de son visage se tiraient. La tête inclinée, il serra les deux poings. Il était rouge de colère. Et là, je fus témoin de toute la scène au ralenti. Mon père se mit à hurler. Et pendant qu’il agitait les bras et la tête en tout sens, je l’ai vue. On ne voyait qu’elle. Cette mèche de cheveux qui rebondissait mollement sur son crâne dégarni.

Il aurait d’ailleurs suffit de lui en faire la remarque pour décupler sa colère, mais je n’avais pas osé. “Pauvre vieux” m’étais-je dit. C’était la fin du règne par la peur et je vis pour la première fois mon père tel qu’il était : un vieux monsieur, un peu ridicule, mais touchant. Plus un tyran.

Mais voilà, j’étais coupable. J’avais trahi l’Eglise du Saint Piston. Pourtant, mon père avait raison sur un point : j’avais toujours rêvé de travailler au développement urbain de la ville de Paris. Mais Tokyo, TOKYO comme dans Tokyo, la première hyper métropole du monde, Tokyo et ses 37 millions d’habitants répartis sur 7000 m2, Tokyo et Shibuya, Tokyo et Totoro, One Piece et toute la bibliothèque de mangas de mon père que j’avais dévoré étant gamin. Mais la vérité, celle au-dessus de toutes les autres, c’est que quand on a 25 ans et un billet sans retour pour Narita International tout fucking frais payés, on laisse Martine ronger les ongles de ses deux mains, mon père cultiver sa batterie d’ulcère, et on compte les jours. Quarante cinq jours plus exactement. Quarante cinq jours qui passèrent en un claquement de doigt.

1,

2,

3,

C’était allé aussi vite que cela. Le 1er juin 2035, l’AF 276 s’était posé sans encombre à Tokyo. Il était 8h et le soleil venait à peine de se lever. La file aux douanes commençait à s’allonger, et j’énumérais mentalement les premières formalités à remplir à mon arrivée quand l’officier me fit signe d’approcher :

- お早うございます。! お元気ですか。?

Devant mon regard incrédule, l’officier tapota son oreille en souriant :

- Tracker ?

Je mis quelques secondes à comprendre avant, confus, de plonger la main dans mon sac à la recherche de mon tracker.

En quelques années, ces petites “oreillettes-écrans intelligentes” avaient envahi la planète ajoutant chaque jour de nouvelles prouesses à leurs déjà nombreuses fonctions.

Pour les tracker natives, c’était devenu l’interface obligatoire avec le monde. Mais la véritable révolution remontait à deux ans. La mise à jour du tracker en V3 ajoutait la traduction orale et écrite simultanée.

Babel ressuscitée, rien que ça.

Login : Louis Priest. Confirmé.
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Tracker connecté @Narita International.(NRT)
Basculer la langue principale vers Japonais (Japon) ?

- Voilà, pardon. Vous disiez ?

Fin de l’épisode 1

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