Son personnage

Au premier regard, elle ressemble à toutes les adolescentes. Elle a la peau noire, le visage large et les joues rondelettes, ce qui lui donne encore un air enfantin qu’elle tente de dissimuler maladroitement derrière des attitudes de femme. Elle porte des baskets en toile usées, un jean serré et délavé, un teddy noir aux manches blanches et une écharpe en mailles apparentes. Elle est habillée comme toutes les adolescentes de son âge.

Le pas mal assuré par les soubresauts du train et le casque vissé sur les oreilles, elle avance prudemment et finit par s’assoir en face de moi. Je suis une forme indéfinie, je n’existe pas. Elle glisse ses mains dans ses poches et pose son regard dans l’étendue vide des rails qui défilent au-delà de la fenêtre.

Indifférente au monde et aux stations qui défilent, elle observe chacun des passagers avec désintérêt. Son regard ne se pose pas, il passe simplement sur chacun d’entre eux. On la croirait hautaine, mais tout est maitrisé. Elle s’invente des attitudes, une assurance encore frêle, mais qui ne demande qu’à s’affirmer. L’adolescence est cruelle pour les incertains.

Un instant, elle s’arrête sur mon crayon qui s’agite en noircissant la page. Je relève la tête, et lui souris, parce que j’écris sur elle et que je lui dois ces mots. Je crois déceler un arrondi dans ses joues, celui de l’enfant qui sourit par réflexe lorsqu’on lui adresse un sourire. Nous échangeons un bref regard, cela ne dure qu’un instant. La seconde d’après elle cille, sort son téléphone de la poche, glisse, tap, swap. Le son déborde de ses écouteurs comme une dose anesthésique. Les basses martèlent cet infime instant d’un naturel incontrôlé jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

Elle sort à Pantin.