Soupir. Assis devant mon écran, mon regard se perd dans les lignes de code. Les lettres et les chiffres sont d’incompréhensibles symboles, chaque bug est une infranchissable montagne. Ma chaise de bureau devient un puit dans lequel je veux m’enfoncer sans fin, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Même pas la peine de boire mon thé, je n’ai plus la force de lever le bras de ma souris.

Sort de derrière mon écran une fine main blanche. Elle tient une fleur jaune. Que fait-elle là? Je me prend au songe, envoûté par la beauté de ce qui vient d’apparaître devant moi. Me voilà encore à rêvasser​, misère.

Si seulement je pouvais m’évader pour un instant. Un instant, seulement. Dans mon travail d’horloger informatique, je dois livrer la marchandise. J’aurais beau prendre une pause, une marche, le temps ne s’arrête pas pour autant. Je dois revenir à la programmation, à piocher sur ma machine cadencée à 300 millions d’opérations par seconde. Dans ce monde où tout doit être précis, déterminé, je m’éforce de faire des petits miracles entre deux microsecondes. La machine, elle, a déjà compté jusqu’à 300.

Pressé par ma prochaine échéance, je regarde la main, toujours là. Et si je m’envolais, entre deux tics? Je ne peux arrêter le temps, mais puis-je le ralentir? On dit que chaque jour est important. Chaque jour est composé de 24 heures. Je viens d’en passer une à regarder mon ordinateur tourner à une vitesse folle. Est-ce que je peux entrer dans un de ces minuscules intervalles, m’y faufiler pour y rester un peu? Je ne dérangerai pas le cours du temps, je le promets. Je veux juste m’y blottir pour le contempler un peu, le temps d’un soupir. Qui sait ce que j’arriverai a faire de cet intervalle, ce moment? Ma machine en a tellement, elle pourrait m’en donner un? Je suis créatif, je pourrais en faire beaucoup de choses, vous savez… Le temps est une drôle de chose. On a souvent l’impression qu’il passe lentement, mais on peut parfois faire tant de choses en si peu de temps. Et si, entre ces deux tics, entre deux battements de coeur, je plantais une semence. Ça ne prend pas de temps, planter une semence. Et pourtant, elle pourrait ensuite prendre son temps pour grandir, faire ses racines, étirer ses branches, déployer ses feuilles et… fleurir.

Mon regard n’a pas quitté la main. Elle et la fleur ne font qu’une. Elles sont si belles. Soudainement, je réalise que cette main, c’est à moi qu’elle tend la fleur. Je lève la mienne de la souris, prend doucement cette beauté jaune. La main disparaît juste quand je songe à la prendre, elle aussi. Elle revient aussitôt avec une écharpe de soie. D’un geste simple mais si délicat, elle me la passe autour du cou. Je me laisse prendre à son jeu, amadoué par le frôlement du tissu sur ma peau.

Que suis-je en train de faire? Cette main, je la connais très bien. Je m’étais promis de ne pas me laisser tenter. Et me voilà presque endormi sur mon bureau, prêt à partir à nouveau. Je serre la plume entre mes doigts, celle qu’a déposée la main justement. Et décide de plonger. Cette fois, ce sera pour moi. Avec mes conditions. Cela fait des lustres que je n’ai pas écrit pour moi-même.

La rêverie m’entoure de son écharpe et je m’y laisse dériver, m’envolant à la recherche de ce court lapse de temps, de ce moment précieux. Suis-je en train de me leurrer? Suis-je encore le suiveur, l’amadoué? Non. La preuve: j’écris dans ma propre langue. J’y retrouve toute sa beauté, ses subtilités, mon monde intérieur. J’en sui heureux. Je l’étreins, cela faisait si longtemps.

Le problème, c’est que je veux toujours trop écrire, je rêve à de grandioses projets que je ne termine jamais et je perd mon temps. Cette fois ci sera différente. Je serai bref, autant que possible. Je compterai chaque mot, comme chaque jour est compté. J’utiliserai ma plume tel un pinceau fait d’un unique cheveu, comme les peintres Mughals. D’un seul fil de soie, je tisserai une écharpe dont les motifs floraux émerveillent de leur subtilité.

Le fil de soie commence sa route sur une rue de San Telmo, à Buenos Aires. Je marche dans la noirceur de la rue et un orage se prépare. Pourquoi suis-je là? Peut-être est-ce parce que c’est ici que j’ai commencé une histoire inachevée pour la dernière fois. Si mon écriture est encore bien présente dans ces rues, je vais bientôt apercevoir un meurtre à la prochaine intersection. Pas de meurtre. Au lieu, je passe devant un arbre dont les fleurs jaunes se mettent à tomber sur l’asphalte, poussées par le vent levant de la tempête qui approche. Je suis dans un rêve et la chronologie est déréglée: ce n’est pas à Buenos Aires que j’ai vu cette scène, mais à Saigon.

Je continue mon chemin, au hasard. Mais qu’est-ce que je cherche? Les rues parfaitement quadrillées sont autant de voies possibles, qui se ressemblent toutes, mais ne sont pas les mêmes. Comme des univers parallèles. Comme les tics parfaits de l’horloge de ma machine qui maquillent notre compréhension d’une réalité en fait insaisissable: le temps. Ces blocs uniformes sur la carte, on le regarde différemment depuis la rue. Dans la troisième dimension, ils font en fait huit, douze étages. Chaque étage compte peut-être des dizaines d’appartements et autant de familles. Ces familles ont toutes des vies différentes. J’ai le vertige. Je perd encore mon temps.

J’aboutis à une station de la Linea A. En descendant les marches, j’aperçois arrêté un de ces vieux trains de bois datant des années 1910. Encore une incohérence, ils ne sont plus en circulation depuis des années. J’entre dans un des wagons et m’assois sur un vieux banc en bois qui font l’âme de ces trains. Que fais-je là? Est-ce que j’essaye de terminer mon histoire inachevée, de retrouver ce que je n’ai pas fait?

Je m’adonne à ces absurdes réflexions lorsqu’une silhouette s’approche de moi et s’assoit sur le banc d’en face. Je ne distingue pas son visage, mais elle me regarde, je le sais. Je lui demande si c’est un fantôme. La silhouette me regarde d’un air bête, comme si elle me trouvait idiot de poser une telle question. Curieux… Est-ce moment que je suis en train de chercher? Je n’ai pas le temps de trouver ma réponse que la silhouette disparaît et que le train se met en branle. Je ressens alors une immense douleur à la poitrine. Torturé, je regarde par la fenêtre et voit mon coeur, dehors, qui reste sur la plateforme, alors que le train gagne en vitesse. Il ne peut parler et pourtant il me dit: «Now you have to let me go».

Désemparé, je m’étend sur le banc de bois, incapable de faire quoi que ce soit. Ma peau semble devenir transparente devant la perte d’une partie de moi-même. Je faiblis, au point de m’endormir sur les lattes.

La voix d’une femme me réveille. C’est un chant religieux. J’ouvre les yeux. L’écho du chant s’étend autour de moi, dans une vallée cernée de volcans tapissés de verdure. Je suis étendu sur le banc de bois d’un gazébo, au centre d’une place jonchée entre une église et une école. Je suis au Guatemala. Mon voyage suivant. Je fait une pause, je devrai bientôt retourner en classe pour donner mon cours d’anglais. Ça ne peut pas être ça, le moment. À moins que… En me levant, je trouve un livre sur le banc: Le petit prince. C’est ici que je l’ai lu pour la première fois. En tant qu’adulte, je veux dire. Oui, je m’en souviens maintenant. Voulant retrouver ce beau moment, j’ouvre les pages, mais elles sont toutes blanches. Je les parcours rapidement, éberlué, jusqu’à ce que je trouve une unique inscription, au centre du livre. Ça n’a pas de sens, me dis-je. «Little prince back to his planet.»

Mes oreilles sont distraites par les cris grandissants des enfants. Leur instituteur a terminé sa période, je dois aller donner mon cours. Mais je ne peux me lever. Cloué au banc, je suis à nouveau pris d’un écrasant sommeil. Je ne peux m’endormir, je vais manquer la période, manquer de temps pour compléter mon cours. Je lutte contre la lourdeur de mes paupières. Je ne peux pas m’en aller à nouveau, je vais manquer de temps. Il ne doit presque plus m’en rester maintenant. Je peux déjà voir l’horloge s’impatienter, entendre la cloche retentir.

Je réussi à ouvrir mes yeux. Je ne suis plus dans le gazébo. Les cris des enfants sont toujours présents, mais je suis maintenant allongé sur un pavé, au milieu d’une petite place. Barcelone. La place Sant Felip Neri. Je me tourne sur le côté pour reprendre mon livre. Ce n’est plus Le petit prince, mais For Whom the Bell Tolls, d’Hemingway. À point. Ce livre sur la guerre civile espagnole me rappelle l’histoire de cette place. Les enfants qui jouent autour de la fontaine. Les avions qui arrivent sans crier gare. La bombe qui tombe au milieu de la place. La marée de sang qui s’en suit. Ces enfants, ils étaient au mauvais moment, au mauvais endroit. Je me remémore ce livre d’Hemingway que je n’ai jamais terminé, comme tant de choses. Des pages, il y en avait trop pour moi, à ce moment-là. Il eut été plus facile de lire sa nouvelle de six mots. J’ouvre les pages du livre, comme si je m’attendais à la trouver. C’est une autre histoire que je trouve: «Right person. Right place. Wrong time.»

À l’idée de cette tragédie, qui m’apparaît alors aussi pire que la perte de dizaines d’enfants, ma tête se met à tourner. Le sol de la place m’attire vers lui, je m’effondre sous le coup de la gravité. Et mes yeux se ferment à nouveau.

Je me réveille en sueur, dans la noirceur. Je ne sais pas où, ni quand, ni qui je suis. Je suis perdu et tout tourne autour de moi, comme Marcel Proust le décrit dans les premières pages d’À la recherche du temps perdu. Peu à peu, je découvre l’endroit qui m’entoure. Je suis couché sur le parquet de bois, sous le toit d’une maison dans les hauteurs de Sapa. Voilà, je sens qu’on approche. J’ai sûrement été réveillé par le premier chant du coq. J’ai encore le vertige, je suis en sueur et je fais de la fièvre. Il faudra que je demande à So de me faire du thé au gingembre. J’aperçois le filet à moustique au-dessus de ma tête, il est ouvert. C’est ça. J’ai sûrement attrapé l’encéphalite japonaise. Le médecin m’avait avertit. Ma fièvre s’intensifie, je me sens périr. Je veux crier à l’aide, hurler le nom de So, je n’y arrive pas. Je me sens quitter ce monde que je viens à peine de découvrir. So arrive en montant les escaliers. Elle se penche vers moi, me chuchote: «What lasts lasts. What never never.»

Le tourni s’accélère, ma tête va imploser, j’ai la nausée. Je ferme les yeux, mais les ouvre presque tout de suite à nouveau. Je suis couché sur un lit de bois, dans une pièce plongée dans la pénombre. La seule lumière provient de la porte entrouverte. J’y vois une petite asiatique aux cheveux courts. Elle a des lunettes, un visage tout rond et de fines mains. Elle me parle. «If you don’t get up now, we won’t be able to find any breakfast.» Ça y est. Le voilà le moment!

J’ouvre la bouche et répond «I don’t want to have breakfast. Please let me stay in bed, I would like to sleep more.» Mais non! Ce n’est pas moi qui a dit ça, ce n’est pas ce que je pense! Ce n’est pas vrai, je veux aller prendre le petit déjeuner avec toi! La jeune asiatique regarde vers le sol, l’air déçue. J’ai envie de crier, pleurer, lui dire ce que je pense. Rien ne sort de ma bouche. Elle relève les yeux, me regarde directement. «I know that I’m ready to move on.»

Non! Ne t’en vas pas! Je suis cloué au lit, alors qu’elle quitte la pièce. Je veux mourir. J’ai la nausée..Tout se met à tourner, la pièce s’assombrit. Je vais être malade. Je me penche sur le côté du lit.

Consterné, je regarde mon vomi sur le sol. Une mer multicolore et confuse, qui ne sait pas trop ce qu’elle a digéré de travers. Ivona me caresse la tête. J’ai trop bu après le travail et j’ai fait un mauvais rêve. Un autre jour emporté par une de mes rêveries qui pourrait me coûter un jour mon emploi. Ce n’est pas grave, me dit-elle, patiente. Elle se lève, va chercher le nécessaire pour nettoyer mon dégât. Je suis chanceux d’avoir une copine si gentille, si aidante. Tout le monde me le dit. «Tu as fait un bon choix! Ivona est splendide!» D’ailleurs, je suis quelqu’un de très chanceux en général. Une copine qui fait tant de jaloux, un emploi prestigieux, un appartement à faire rêver. Pas que tout cela soit tombé du ciel, j’ai travaillé fort, je le mérite, non? Bien sûr, je n’ai jamais eu de drame dans ma vie, je vous l’accorde… Mais prenez mon appartement: s’il est si joli, c’est parce que ma copine et moi avons soigneusement choisi tous les meubles et les objets décoratifs qu’on y retrouve. Tout le monde nous complimente sur cette réussite. Vraiment, je considère que j’ai une vie parfaite. Et pourtant…

Ding Dong. On sonne à la porte. Mais qui est assez cinglé pour nous déranger à cette heure-là? Ivona est encore partie, mais je ne l’entends pas aller vers la porte. Je me surprends moi-même, alors que je me lève et me dirige vers le corridor, mes vêtements encore souillés et l’haleine nauséabonde. À travers la vitre matte et dans la noirceur de la nuit, je n’arrive pas à voir de qui il s’agit. J’aboutis au fond du couloir. Et j’ouvre la porte. Il y a sur le seuil un petit arbuste peuplé de fleurs jaunes.

Je souris. Enfin. Le voici le moment. Je l’ai retrouvé. Je franchis le cadre de la porte, avance lentement sur le balcon. Un voisin qui s’adonne à être là me regarde d’un air éberlué: mais que fais-tu? Ivona est maintenant derrière moi. Elle n’y comprend rien, ne me reconnaît plus. Tout le monde semble me dire que non, je ne devrais pas, que je suis complètement fou, que je me suis perdu. Mais pris d’un courage qui m’a manqué toute ma vie, je saute dans le vide, et je m’envole, pour la première et la dernière fois.

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