L’euphémisme : symptôme de la disparition

On ne peut plus rire de tout, et taire donne l’illusion que les choses sont enterrées avec le passé, quand l’euphémisme annonce la voie d’extinction des choses qu’il édulcore. Voici comment les évolutions de notre monde traduisent l’usage de nos mots…

En lettres, l’euphémisme est la figure de rhétorique de la pudeur : on atténue et adoucit une chose car sa désignation directe aurait quelque chose de brutal et de déplaisant, ou de socialement incorrect.

En 1895, Renard décrivait ceci: Prudence n’est que l’euphémisme de la peur. “Inadapté” est l’euphémisme qui abrite les diverses catégories de déficients physiques, arriérés mentaux, déséquilibrés psychologiques.

Au début du XXème, nous désignons ces personnes par le terme “handicapé” lorsqu’aujourd’hui on opte pour le terme “invalide” voire de plus en plus par la locution “mal-”. Le nom scientifique de la maladie sera d’ailleurs préféré à l’adjectif : “paraplégique” à “paralysé”.

Les mots évoluent clairement dans leurs usages à mesure que la société évolue.
Dans ce cas précis, le choix d’un mot approprié, limite ampoulé, donne à voir une manifestation excessive de respect, presque une demande d’excuse, et une mise à distance : comme si dire l’handicap accentuait la faiblesse de la personne, sous-tendait qu’on appuie là où ça fait mal.

Désignons-nous une jonquille, Narcissus Jonquilla ? A l’inverse, parler d’une fleur jaune, c’est s’éloigner de ce qu’elle est vraiment, c’est accorder peu d’importance à sa qualité de jonquille, c’est ne pas faire de distinction parmi les fleurs jaunes qu’elle est par observation.

Dire d’une Malienne, “une noire” est aujourd’hui quasi impensable, à part dans une sphère très privée quand dans une conversation l’origine importe moins que la couleur visible de la peau. Exprimer l’origine ethnique renvoie nécessairement à une marque de distanciation intellectuelle, même si dans l’esprit de l’interlocuteur, il exprimera intérieurement ‘”elle est black, donc”.
D’ores et déjà, cet écart entre pensée, expression et conversation génère un mauvais sentiment : un choix particulier de mots oriente les liens sociaux, si un mot trop “descriptif” nous échappe, il nous semble nécessaire d’argumenter autour de nos usages langagiers. Nous-mêmes, sans réprimer notre cerveau qui simplifie naturellement les idées, ressentons comme une gêne morale à entendre le mot que tout le monde souhaite contourner par peur d’être taclé de discriminatoire ou raciste.
Que pensez-vous si on vous parle d’une Italienne ?

Les conversations des Précieuses du 17ème siècle étaient perlées de locutions poétiques et métaphoriques, si ce n’est euphémistiques, comme si la complexité des mots choisis donnait de la valeur à la personne et à sa pensée.

David Humes a également soulevé ce point entre faits et valeurs : les choses sont-elles ou bien devraient être ? La bienséance du “devrait”, de la valeur, implique un jugement subjectif pour conduire la raison, tandis que l’observation pourrait être la version la plus pure de la vérité sur les choses. L’Idée de la chose n’est pas désignée par son euphémisme, sinon ce n’est qu’une impression de la chose.
Sauf que socialement, nos rapports sont soumis à jugements.

En réalité, notre langue évolue comme sur un tapis roulant (lorsque les pensées sont plus lentes à évoluer que les mots).
Une société civilisée en constante évolution implique nécessairement que sa langue et sa culture évoluent.
Avez-vous remarqué que lorsque nous connaissons plusieurs langues, nous sommes parfois plus à l’aise à employer un mot en anglais, par exemple, plutôt que le mot français. S’il est plus approprié, il tend à être intégrer dans le dictionnaire français tel quel (souvent pour la technologie et des choses qui n’ont pas de nom en français : la procrastination par exemple) sinon, le mot étranger demeure en quelques sortes l’euphémisme ou la mise à distance entre l’expression de la chose brute et le jugement que notre interlocuteur pourrait porter sur son expression.

Il faut donc reconnaître que les mots que nous stockons dans notre cerveau sont largement influencés par des séries d’associations, des expériences et des impressions. Au-delà de leur signification fondamentale, il y a toujours des associations et un nuage métaphorique autour d’eux.

Le mot “généreux” a changé.
Au Moyen Age, l’adjectif signifiait “noble”. Il ne contenait pas de notion de partage ou de don.
Sauf que “généreux” en désignant noble, impliquait socialement l’idée de charité.
A mesure de l’histoire, la catégorie des nobles s’est étirée pour disparaître. “Généreux” par conséquent s’est décorrélé des moyens pour ne désigner que les fins.

On peut donc voir le mot comme un son de cloche : un son central et des harmoniques qui l’entourent. Ces variations sont les opinions.

Pour en revenir aux personne à mobilité réduite, ou à tous les autres euphémismes qui tendent à taire les choses telles qu’elles sont, vous notez à quel point les locutions (qui se changent en sigles d’ailleurs) ne veulent presque plus rien dire.
Par cet étirement des mots, l’expression des choses fait moins de bruit, elles se pensent de moins en moins car elles deviennent comminatoires à notre esprit qui “dit” le mot tu et c’est ainsi qu’elles tendent à disparaître.

Comment entendez-vous rénovation urbaine ? Elimination des taudis.
Comment entendez-vous ZEP ? Cités HLM à problèmes.
Etc.

Vous vivez dans la situation et votre vocabulaire sera bien plus nourri pour décrire votre environnement.
Vous ne vivez pas dans la situation, vous n’y pensez même pas.

Finalement, l’euphémisme n’est pas tant un jargon administratif, de l’idéologie politique ou un zèle professionnel : c’est aussi l’expression étirée que l’on souhaite qu’il en soit autrement.
Oui, les mots évoluent bien plus vite que la pensée.

En revanche, le sur-usage de “innovation” et de “invention” est aussi un symptôme actuel de l’évolution de notre société.
Bientôt, les membres manquants seront remplacés, les déficiences oculaires solutionnées… le sort des différences physiques risque de balayer un certain nombre de mots de notre vie.
La facilitation des déplacements et des voyages, ainsi que la permanente connexion au monde nous permettra peut-être d’améliorer notre rapport à l’Autre.

Pour le dictionnaire de demain, souhaitons la disparition de mixité sociale au profit de collaboration, la disparition des différences au profit de promesses d’amélioration et surtout, nous espérons qu’authenticité et empathie se verrons redorées.

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