La libido confinée ? Transformation des pratiques sexuelles et capitalisme numérique

La sociologie des pratiques sexuelles et les Porn Studies nous permettent d’éclairer la place du numérique dans nos sexualités, que le confinement accentue.

Auguste Rodin, Roméo et Juliette 1902. Crédits — legs de Grenville L. Winthrop aux Harvard Art Museums/Fogg Museum

Il revient à Freud d’avoir mis au jour l’importance des pulsions sexuelles, qu’il conceptualise sous le terme de libido, dans le fonctionnement psychique des individus. La libido se comporte comme un fleuve, dont l’écoulement est inévitable, mais dont le cours peut être détourné lorsqu’il rencontre certains obstacles. Ainsi du processus éducatif : les enfants grandissent selon Freud en adaptant petit à petit leurs pulsions aux exigences familiales, culturelles et sociales, qui peuvent être selon les époques plus ou moins restrictives. Bref, on ne confine pas la libido, mais on peut l’orienter dans différentes directions : satisfaction dans la sexualité, mais aussi dans l’amour, le travail, l’art, la culture, les loisirs, ou encore la névrose et l’angoisse, les équilibres sont aussi nombreux et divers qu’il y a d’individus. Que se passe-t-il, dès lors, lorsque des restrictions soudaines de déplacement et de contacts physiques sont susceptibles de remettre en cause cet équilibre libidinal que chacun recherche ?

Les situations de confinement sont extrêmement diverses : si de nombreux couples sont naturellement confinés ensemble, et peuvent faire l’expérience d’une promiscuité qui peut être problématique[1], une enquête Ifop/Consolab estime que 27% des Français sont confinés seuls, qu’il s’agisse de célibataires, de couples non cohabitants ou de personnes confinées hors du domicile conjugal[2].

Cette situation, pour un grand nombre d’individus, d’empêchement du contact physique avec l’autre invite à se pencher sur ce que l’on peut appeler les possibilités de satisfaction sexuelle à distance, permises en particulier par le développement d’Internet. Le numérique a en effet induit des transformations importantes des pratiques sexuelles, particulièrement auprès des populations qui ont connu dans leur jeunesse le développement de ces nouvelles technologies : certains y voient d’ailleurs une des raisons de la baisse des rapports sexuels constatée depuis plusieurs années par les enquêtes quantitatives[3]. Dans la perspective d’un déconfinement qui s’accompagnera d’une distanciation sociale installée dans la durée, sans réouverture des bars, discothèques et autres lieux de rencontre habituels dans l’immédiat, le numérique pourrait accélérer son incursion dans notre économie sexuelle.

L’absence crée le désir. Couples séparés, amants, amours naissantes, nombreux sont ceux qui font aujourd’hui l’expérience de relations amoureuses à distance. Le manque alimente les fantasmes, qui peuvent s’exprimer par l’envoi de textes ou de photos et vidéos érotiques, tandis que certains expérimentent l’amour par téléphone[4].

Un phénomène similaire s’observe du côté des sites et applications de rencontres. Paradoxalement, même ceux qui sont principalement tournés vers la rencontre physique sans lendemain, comme Tinder, qui compte près de 60 millions d’utilisateurs dans le monde et plusieurs millions en France[5], ont constaté une hausse importante de leur fréquentation, parfois de près de 25%. Ce phénomène s’explique par une hausse des discussions sur ces sites : à défaut de rencontre, la conversation, érotique ou non, prend le relai[6].

Ces mouvements s’inscrivent dans un contexte de transformation des formes de relations amoureuses, particulièrement chez les jeunes adultes, dans lesquelles le numérique tient une place importante. Le sociologue Kane Race a ainsi montré la place très particulière des sites de rencontres comme Grindr, qui compte près de 500 000 inscrits en France, dans les milieux homosexuels, où ils tendent à devenir le moyen de rencontre privilégié[7]. Ces lieux virtuels prennent pour une part le relai des lieux de rencontres sans lendemain comme les saunas ou les sex-clubs gays, dont l’un des intérêts réside dans l’anonymat et la possibilité d’éliminer toute implication personnelle, dans une forme de consumérisme sexuel assumé.

Contrairement à une idée reçue, les sites de rencontres n’ont donc pas de réelle influence sur un consumérisme sexuel souvent décrié mais qui préexistait largement. A l’inverse, ces nouvelles technologies impliquent une place nouvelle dédiée à la communication textuelle et verbale, qui n’étaient pas forcément un préalable nécessaire à la relation sexuelle dans les lieux physiques de sociabilité gay. Bien souvent, ces formes de communications érotiques n’ont pas besoin d’aller jusqu’à la satisfaction physique, comme l’indique Kane Race : « pour certains participants, ces interactions peuvent aussi constituer une pratique érotique qui se suffit à elle-même, pratique qui implique l’expression textuelle de nombreux plaisirs et désirs, parfois accompagnée d’autoportraits ou de photos explicites de soi, envoyées pour solliciter l’appréciation de l’autre et indiquer les scénarios désirés[8] ». Dans une période où la distanciation sociale pourrait s’installer dans la durée, nul doute que beaucoup retrouveront le plaisir érotique du texte.

Un domaine durement touché par la crise du Covid-19 est celui des travailleuses et travailleurs du sexe, dont il faut rappeler qu’elles sont près de 50 000 en France, à 90% des femmes[9]. Du fait d’une législation française acquise à la logique prohibitive, beaucoup d’entre elles n’ont plus de revenus et risquent de se retrouver sans logement[10], tandis qu’en Allemagne, où travail du sexe et maisons closes sont légales, les prostituées peuvent prétendre à toucher le chômage et différentes aides d’urgence, même si la mise en œuvre en est compliquée par un manque de connaissance de leurs droits, dans des milieux composés majoritairement d’étrangères.

A l’inverse, c’est là-encore le numérique qui profite du confinement. Les sites pornographiques enregistrent des hausses de fréquentations importantes, de 38% par exemple pour le public français de PornHub, le plus visités des « tubes », ces plateformes de vidéos pornographiques développées sur le modèle de YouTube[11]. Le public des shows érotiques des « camgirls » a également augmenté, de même que la fréquentation des sites de partages de photos et vidéos pornographiques amateurs[12]. Cette hausse, qui concerne un secteur qui représente selon les estimations entre 14 et 37% du contenu d’internet[13], a d’ailleurs incité le gouvernement français à demander aux tubes — de même qu’à Netflix — de réduire la qualité de leurs vidéos pour limiter leur bande passante dans le pays pendant le confinement, par crainte d’une saturation des réseaux[14].

L’industrie pornographique, en mutation depuis l’émergence d’Internet, est représentative des transformations du capitalisme sous l’effet du numérique, tout en présentant des spécificités liées à la gestion culturelle et politique des images sexuelles. Légale depuis les années 70, la pornographie n’est d’abord visible que dans des cinémas spécialisés et aux publics restreints : c’est le moment d’émergence des emblématiques studios Dorcel. Elle poursuit depuis un processus d’incursion dans la sphère domestique, qui va de la VHS à l’ordinateur et au smartphone, mettant à mal l’ancienne opposition entre pornographie et foyer. Entre-temps, les modèles économiques se sont considérablement transformés : le studio a été supplanté par la plateforme globalisée, qui met directement en relation les performeuses et performeurs avec leur public[15].

Les revenus de la pornographie sur internet, difficiles à connaître du fait de l’opacité du secteur, et dont les estimations oscillent entre 5 et 100 milliards d’euros, seraient toutefois limités selon les spécialistes des Porn Studies[16]. L’industrie se heurte à un cadre réglementaire strict, qui limite la visibilité de ses productions et prévoit des taxations supérieures aux autres secteurs d’activité. Les capacités de trouver des financements, de faire de la publicité, ou simplement d’opérer des transactions sur internet sont fortement limitées par la frilosité des prestataires, qui demandent des tarifs exorbitants[17]. Cette situation a favorisé, plus encore que dans d’autre secteurs du numérique, la constitution d’un oligopole : l’entreprise MindGeek, établie à Montréal, domiciliée fiscalement au Luxembourg et dirigée par l’allemand Fabian Thylmann, le Mark Zuckerberg du porno, est propriétaire de la plupart des plateformes numériques et capte l’essentiel des revenus de la pornographie sur internet.

Cette situation se fait au détriment des travailleuses et travailleurs du sexe, qui subissent de plein fouet l’ubérisation du secteur. Dans un métier qui brouille les frontières entre amateurs et professionnels, travail et plaisir[18], la rémunération par cachets aux acteurs pour chaque scène tend à devenir minoritaire : les rémunérations se font sur les plateformes au nombre de vues, sur le modèle de YouTube, ou via des « pourboires » (tips) dans le cas des camgirls. Surtout, les plateformes s’arrangent pour empêcher toute discussion et toute organisation entre travailleuses et travailleurs du sexe sur leurs rémunérations et leurs conditions de travail.

Doublement embarrassés par les transformations numériques du capitalisme, qu’ils comprennent mal, et par les questions posées par l’industrie pornographique, qu’ils préfèrent recouvrir d’un voile pudique, il y a peu de chances que les hommes et femmes politiques français se saisissent de ces enjeux. Pourtant, l’affaire Benjamin Griveaux est venue très récemment jeter une lumière crue à la fois sur des pratiques sexuelles et sur un rapport aux images pornographiques devenus relativement banales. De quoi réveiller une société qui, tout autant qu’à l’époque de Freud, peine à regarder en face ses propres désirs — et leurs conséquences socioéconomiques ?

[1] https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/04/12/confines-en-couple-cultiver-le-desir-malgre-la-promiscuite_6036356_4500055.html

[2] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/04/19/loin-des-yeux-loin-du-sexe-pas-forcement_6037054_4497916.html

[3] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2018/06/08/les-jeunes-et-le-sexe-cet-obscur-rejet-du-desir_5311794_4497916.html

[4] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/03/27/on-en-est-reduits-a-l-amour-courtois-les-couples-a-l-epreuve-de-la-distance_6034723_4497916.html

[5] https://www.lepoint.fr/societe/les-sites-de-rencontre-a-la-conquete-des-femmes-26-04-2019-2309731_23.php

[6] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/21/on-s-est-seduites-par-ecrans-interposes-la-drague-a-l-heure-du-confinement_6037358_3224.html

[7] Voir Kane Race, « Looking to play? Les technologies de drague en ligne dans la vie gay », Poli, 9, 2014, p. 50–61.

[8] Voir Kane Race, « Looking to play? Les technologies de drague en ligne dans la vie gay », Poli, 9, 2014, p. 56.

[9] https://www.lepoint.fr/societe/les-visages-de-la-prostitution-en-france-19-12-2019-2354152_23.php

[10] https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/03/24/face-au-coronavirus-la-precarite-aggravee-des-prostituees_6034289_3244.html

[11] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/01/face-au-confinement-une-sexualite-chamboulee_6035119_3224.html

[12] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/03/31/confinement-le-pic-fantasme-de-la-consommation-de-pornographie-en-france_6035090_4408996.html

[13] http://www.slate.fr/life/74625/porno-web-internet

[14] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/03/31/confinement-le-pic-fantasme-de-la-consommation-de-pornographie-en-france_6035090_4408996.html

[15] Voir l’interview du sociologue spécialiste des Porn Studies Florian Vörös : https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-du-mardi-26-juin-2018

[16] Voir les travaux sur l’économie de la pornographie de Mathieu Trachman, et notamment Le travail pornographique : enquête sur la production de fantasmes, 2013.

[17] https://start.lesechos.fr/societe/culture-tendances/le-porno-une-industrie-en-pleine-mutation-1175320

[18] Mathieu Trachman et Florian Vörös, « Pornographie », in Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, 2016, p. 479–487.

Païdeia est un collectif de chercheurs en sciences sociales. Nous œuvrons à la diffusion de ces disciplines dans le monde économique : paideiaconseil.fr

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