Pour que l’après ne soit pas un retour à l’avant

“Under the Wave off Kanagawa” de Katsushika Hokusai (Clarence Buckingham Collection)

Rien ne ressemble plus à une crise économique qu’une autre crise économique. On a beau multiplier les qualificatifs pour en dire la violence, l’amplitude, une crise reste une crise et, c’est tout notre malheur, les économistes savent gérer les crises. Depuis les travaux de Sismondi, de Schumpeter jusqu’à ceux d’Hayek, l’horizon de la crise est inhérent à nos systèmes économiques. Elles peuvent être financières, de surproduction ou encore technologiques, elles restent comprises comme l’étape obligée d’un cycle. On peut les anticiper, les limiter, les circonscrire, mais on est en droit, lorsqu’elles surviennent, de se dire : « nihil novi sub sole / rien de nouveau sous le soleil ». Une fois déclenchée, économistes et politiques s’activent, annoncent les fameuses mesures « contra-cycliques » pour en sortir le plus vite possible, pour revenir à une phase prospère du cycle économique… en attendant la nouvelle crise. La crise de 2008, la dernière en date, a parfaitement illustré ce phénomène et depuis qu’elle a été circonscrite toutes les pythies du monde nous annoncent la prochaine crise.

Le problème du mot « crise » c’est sa largesse. Car elles ont beau porter le même nom, toutes les crises économiques ne sont pas les mêmes. Le choc économique qu’est en train de provoquer la pandémie du coronavirus n’a rien à voir avec les crises économiques classiques. Ses causes sont liées à des facteurs exogènes à l’activité économique. Or ces facteurs exogènes, les entreprises (et la plupart des États) sont aujourd’hui incapables de les anticiper. Il y a des crises économiques que les économistes ne savent ni prévoir, ni gérer.

Les limites du regard économique

Hors période de crise, les études, la prospective, occupent une bonne part de l’activité des entreprises : on essaie d’anticiper les cycles de croissance, les variations du besoin de production, la profitabilité d’une innovation… On fait appel à des grandes cabinets de conseil qui, graphiques tendanciels à l’appui, nous prédisent le triomphe d’une nouvelle organisation, nous intiment un repositionnement de marché, nous font miroiter des relais de croissance. Mais aucun de ces cabinets n’avait prédit à un grand groupe qu’il lui faudrait, à la fin du premier trimestre 2020, mettre plus de la moitié de ses employés en chômage partiel.

Car dans le monde que les grands cabinets voient à travers leurs lunettes déformantes, la perspective d’émergence d’un nouveau virus n’existe pas. Une crise économique résultant d’une pandémie n’est attribuable qu’au hasard et les comportements d’achats compulsifs massifs excèdent le champ des études sur le consommateur rationnel. Les phénomènes environnementaux et les évènements sociaux se situent au-delà des expertises sur l’homo oeconomicus et des prédictions sur les lois du marchés. Comme l’écrit le juriste Alain Supiot « le choc avec le réel réveille du sommeil dogmatique ».

L’intrication du monde réel dans l’économie se rappelle alors brutalement à nous. Nous réalisons que la sphère marchande n’est pas une réalité sui generis, qu’elle s’inscrit dans un milieu social et environnemental qui a ses lois propres et que plus on les néglige et plus violent se fait le rappel. La crise économique due au coronavirus en fait tragiquement la démonstration. D’autres suivront, de plus en plus violemment et de plus en plus fréquemment, à mesure que les effets de la destruction des écosystèmes et du réchauffement climatique se feront sentir. C’est pourquoi l’après Coronavirus ne pourra pas être un simple retour à l’avant.

Considérer le monde tel qu’il est

Le changement de modèle économique qu’appelle le XXIe siècle est d’abord un changement théorique. Les entreprises doivent abandonner une conception du monde déconnectée des phénomènes sociaux et environnementaux. Elles doivent comprendre que derrière les marchés il y a des sociétés et derrière les consommateurs des individus socialisés : bref, comme l’écrit le philosophe Bruno Latour, elles doivent atterrir. Il en va autant de leur survie que de notre résilience collective. La bonne nouvelle c’est qu’elles peuvent s’appuyer sur des pilotes pour faciliter leur atterrissage : les sciences humaines et sociales. Elles peuvent puiser dans l’infinité de travaux des chercheurs qui fouillent derrière les croyances et les fantasmes pour tenter de comprendre notre monde tel qu’il est, dans toute sa complexité. À l’économie classique du marché autosuffisant, elles pourront alors substituer l’anthropologie, l’ethnologie, l’histoire ; aux thèses sur l’homo oeconomicus, elles pourront préférer la sociologie, la psychanalyse, les lettres. Ce sont ces disciplines qui permettront aux entreprises de se ré-ancrer dans le réel.

C’est la mission que s’est fixée Païdeia : faire entrer les savoirs et les méthodes des sciences humaines et sociales dans toutes les entreprises pour leur redonner des prises sur le réel. Depuis un an nous aidons des entreprises de tous secteurs à appréhender la complexité du monde dans lequel elles baignent. Aujourd’hui, la crise du Coronavirus nous renforce dans nos convictions. Agrégés, doctorants, docteurs, tous chercheurs, nos consultants mettent à profit leurs savoirs spécialisés et leurs réseaux académiques pour vous doter de nouveaux outils de compréhension et vous donner une puissance d’agir inédite.

D’ici la fin du confinement, nous ferons notre part d’analyse de la situation actuelle. Plutôt que d’en souligner le caractère exceptionnel, nous utiliserons les sciences humaines et sociales pour saisir les phénomènes inhabituels que chacun observe aujourd’hui. En espérant, ce faisant, faire la démonstration de leur force de dévoilement. Convaincus qu’une compréhension exacte des phénomènes est la première condition de réussite de toute action.

Nous publierons sur Medium un article par jour ouvré. Tous les vendredis, la newsletter Tour de contrôle rassemblera ces articles ainsi qu’une revue de presse commentée. Pour s’inscrire : cliquer ici.

Lundi 30 mars

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Païdeia est un collectif de chercheurs en sciences sociales. Nous œuvrons à la diffusion de ces disciplines dans le monde économique : paideiaconseil.fr

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