Les tiers-lieux et le territoire

La géographie de la création

Jane Jacobs, sans doute l’une des plus grandes géographes américaines, est avant tout une rebelle, une outsider aurait dit Howard Becker (1973). Elle joue contre la norme dominante. Dans les années 1960, elle s’est opposée avec ardeur à Robert Moses, l’urbaniste en chef de la ville de New York et sa vison très organisée de la ville, des déplacements et des activités. Les quartiers ont des fonctions (commerciale, résidentielle, industrielle) et entre ces quartiers la mobilité auto-routière doit être favorisée. Jane Jacobs manifestera ardemment contre cette vision très planifée de l’aménagement urbain. Sa vision dans “ Death and Life of Great American Cities”, (1961) est tout autre et non seulement elle s’oppose à la ville auto-routière qui créer tant de frontières entre les quartiers mais surtout elle prône à l’inverse de Robert Moses une quasi non-organisation et un certain laissez-faire. Tout du moins avance-t-elle que la diversité des fonctions et le désordre sont un substrat essentiel au dynamisme urbain. Et par extension, la capacité collective du territoire à innover dans des registres variés, est la conséquence de cette diversité.

Street of Toronto, (juillet 2016, rs)

Cette controverse diversité versus spécialisation reste d’actualité chez les aménageurs, les urbanistes mais également chez ceux qui se préoccupent d’innovation. Les années 80 ont consacré un peu partout, et en France, cette vision qu’il fallait spécialiser les territoires en regroupant les acteurs qui partageaient un destin commun, un bassin d’emploi, des infrastructures. Les science park, les technopoles, les campus universitaires à la périphérie des villes relèvent de cette stricte vision. On travaille et on innove dans son quartier d’affectation, on s’y rend en voiture ou en transport en commun au mieux. On est assuré d’y croiser ponctuellement des acteurs supposés a priori complémentaires et bénéficier ainsi d’un effet multiplicatif lié à l’économie d’agglomération. Et puis, l’on subit son déplacement pendulaire, on rentre à son domicile en séparant le plus souvent strictement les activités. Cela a fonctionné, notamment pour les industries à haute intensité capitalistique et technologique où les grandes infrastructures sont nécessaires mais cela fonctionne beaucoup moins en particulier pour les secteurs ou les innovations reposent sur une plus grande agilité et où les grandes infrastructures scientifiques sont moins une condition nécessaire à l’avancée des projets. Pour les industries dites, créatives, culturelles ou encore numériques, l’agglomération et la spécialisation ne sont plus des conditions suffisantes.

Depuis Schumpeter (1942), nous avons une vision assez claire de ce qui fait l’invention, ie une combinaison de talents, de compétences et de connaissances. L’art n’échappe d’ailleurs pas à cette définition très générique: une combinaison heureuse de talents, de compétences, de savoir-faire et de pratiques plus ou moins déviantes. Certaines inventions trouvent de très large audience ou des marchés et ce sont des innovations. D’autres restent confidentielles ou à l’état de stricte prototype ou de brouillon et servent l’apprentissage. Lorsque les combinaisons deviennent plus complexes parce qu’elles mettent en scène de nombreux talents ou des compétences plus variées alors le territoire et la proximité géographique s’imposent souvent permettant les croisements et les interactions. De façon fondamentale, l’innovation est bien la conséquence d’une dynamique socio-économique inscrite dans l’espace. Le seul exemple du Chelsea Hotel des années 1960 à New York, traduit bien cette vertueuse mais chaotique dynamique entre expérimentations créatives, sociales et humaines (Warhol, 1966 ; Smith, 1999).

Contrairement à ce que certains ont prophétisé, la mondialisation et le numérique nivèlent peu les distances ni n’homogéneisent ces dynamiques (Cairncross, 1997). Quand bien même ces villes se ressemblent, le potentiel de création collective n’est pas le même à Paris, à Berlin, à New York ou encore à Tokyo. En effet, ce que l’on a fondé depuis le début des années 1960 (Koestler, 1964) puis formalisé de façon rigoureuse depuis les années 2000 (Batty, 2013) c’est que les combinaisons les plus créatives se font à l’intersection des connaissances et compétences relevant de champs différents. Koestler va même plus loin en définissant la bissociation, à savoir le croisement de deux univers a priori incompatibles comme le fondement de la surprise et de l’innatendu.

Ainsi, la multiplicité des flux de connaissance fait la complexité car cela augmente le nombre de combinaisons théoriquement envisageables et c’est un marqueur du potentiel innovant d’un territoire. Si la mobilité des innovateurs peut favoriser la globalisation des compétences, les valeurs et la culture restent quant à elle durablement ancrées dans des territoires. Ce dernier joue donc le rôle d’une boîte de Pétri aux frontières poreuses.

Aussi et afin de mesurer et suivre le potentiel de création et d’innovation d’un territoire, il s’agit de comprendre où naissent des flux (la question de la formation, de l’empowerment et des mobilités), comment ils se cristallisent dans de nouveaux produits ou services (Hidalgo, 2015), où s’amplifient-ils en alimentant l’expérimentation propre aux industries créatives et numériques, où encore s’atténuent-ils à mesure que cela ne fait plus sens, ni pour les porteurs du projet et encore moins pour une audience. Des recherches académiques sont actuellement amorcées sur toutes ces dimensions (Cluster93, 2016).

Les lieux et les tiers-lieux

Dans le prolongement de la pensée de Jane Jacobs, Ray Oldenburg (1989), Professeur de Sociologie Urbaine, pointe combien les tiers-lieux sont essentiels pour la construction collective d’un sens commun et la structuration d’une communauté à l’échelle de la ville, presque du quartier. Ni tout à fait un domicile, ni tout à fait un lieu de travail, c’est une place intermédiaire, dans la ville qui permet l’échange et l’interaction. De cette définition originelle, il apparaît que les lieux ne sont pas des tiers-lieux per se mais que les communautés qui les fréquentent font des lieux des tiers-lieux. Ce sont des bars, des cafés, des maisons de quartier, etc mais aussi simplement un espace qui permet la co-localisation des acteurs et la co-construction d’une vision partagée, la discussion d’un projet ou encore l’échange informel. Ils viennent perturber la linéarité des déplacements dans la ville.

Dans un tiers-lieu il y a deux types de flux qui viennent se croiser. Un flux social et un flux cognitif. Leur origine, leur ampleur et leurs variétés déterminent alors un champ des possibles plus ou moins important et en creux une typologie. Par exemple, un tiers-lieu peut simplement cristalliser du flux social en aménageant des espaces de travail partagé mais il peut également provoquer du flux cognitif en mettant à disposition des outils pour fabriquer/prototyper (x.Lab) ou pour développer un projet (accélérateur).

La fabrication des tiers-lieux ou comment organiser le hasard

Lorsque les cafés Starbuck ont offert l’accès WiFi, ils se sont de facto dotés d’une caractéristique essentielle d’un tiers-lieu, ie offrir un accès à l’Internet pour des travailleurs nomades et connectés. Et pour autant, sont-ils des tiers-lieux au sens où l’entend Oldenburg ? Oui si l’on s’y réunit afin d’organiser une séance de travail collectif par exemple. Et oui, également, si une somme d’individus nomades et sous casque travaillent isolément. Au fond dans un Starbuck, tous les flux sociaux et cognitifs peuvent se croiser, ou pas.

L’engouement autour des tiers-lieux provient de la volonté de quelques-uns d’organiser les flux et de réduire l’incertitude du qui est le voisin et de ce qu’il sait faire ou souhaite faire a priori. Pour cela, les tiers-lieux qui, souvent vont s’auto-proclamer comme tels, vont se doter d’objectifs ou de règles de fonctionnement et d’accès qui vont réduire l’incertitude des flux entrants. L’accès peut être payant ou gratuit, on peut être simplement et temporairement hébergé, on peut bénéficier d’accompagnement, on peut se former, on peut fabriquer, explorer ou prototyper, en un mot, bricoler, pour reprendre Levi-Strauss (1962). Pour autant, ce n’est pas parceque l’on réduit l’incertitude à l’entrée que l’on maitrise le flux sortant. Dans la pensée sauvage, Levi-Strauss fait cette distinction essentielle entre l’ingénieur et le bricoleur, entre une science du concret et une science plus abstraite. Si le premier donne du sens à la nature, insignifiante en soi, par son action en maniant des concepts, le second construit avec les moyens à disposition, en manipulant avant tout des signes mais surtout en se condidérant lui-meme comme un élément de son environnement. Le premier prend plaisir dans la réalisation finale et dans l’adéquation entre ce qu’il avait pensé et ce qu’il réalise alors que le second est d’avantage intéréssé par la combinaison nouvelle des signes existants. Le succès et la finalité immédiate ne sont que secondaires. Dans une lecture revisitée de cette perspective anthropologique de l’innovation, il y a chez l’ingénieur une approche de la conception qui consiste à apprendre puis à faire (learn to make) avec une finalité anticipée alors que fondamentalement le bricoleur apprend en faisant (make to learn) et la finalité peut apparaître chemin faisant. Partant de cette distinction et sans présumer des difficultés à faire interagir ces deux formes de rationalité, des tiers-lieux peuvent avoir des finalités pré-définies alors que d’autres sont fondamentalement des foyers d’exploration aux issues incertaines. Mais dans les deux cas, l’on peut imaginer et prototyper des futurs possibles. Cette disctinction trouve à se décliner dans de nombreux univers : le numérique, la culture, l’entrepreneuriat social et solidaire, l’économie verte ou circulaire, les monnaies cryptées, l’éducation, la démocratie, les transitions…bref, la liste est longue.

Ainsi, un tiers-lieu est avant tout une plateforme d’intermédiation qui réduit les coûts de recherche entre des personnes qui s’ignoraient. Il contribue à rendre visible une relation latente et à densifier les flux sociaux et cognitifs du territoire concerné. Mais, rarement le tiers-lieu fait la communauté. Il est en effet difficile de rendre stable et viable un tiers-lieu si très peu de personnes le fréquentent ou si la communauté est de taille réduite et finie. Dans quelle mesure, les tiers-lieux participent à la structuration et l’évolution d’une communauté ? c’est ici encore un sujet de recherche en exploration (Cluster93, 2016).

Tiers-lieux et différenciation/diversification des territoires

On a souvent présenté la ville de Detroit comme l’une des capitales mondiales de la résilience urbaine. Et à bien des égards elle l’est. Le choc économique et social qu’elle subit depuis une vingtaine d’années rend obligatoire l’invention ou la ré-invention d’un quotidien dopé à la frugalité. La mobilité, l’alimentation et les circuits courts, l’accès aux infrastructures numériques, ici encore en circuit court si l’on pense aux réseaux MESH, sont parmi d’autres les manifestions d’une réelle intelligence collective. Les relations entre la résilience des collectifs innovants et les propriétés structurelles des flux et des réseaux territoriaux ont été étudiées (Crespo, Suire, Vicente, 2014). Elles révèlent deux conditions nécessaires pour absorber les chocs ou anticiper durablement les incertitudes : la variété et un maillage particulier des comportements. La variété, c’est la garantie d’une non redondance entre les intuitions, les idées, les initiatives et le maillage parce qu’une idée, une initiative ou une connaissance isolées ne suffisent pas. Les tiers-lieux doivent servir à celà : organiser et expérimenter des maillages et fabriquer ou augmenter la variété sur le territoire. S’ils font celà, alors ils vont avoir une influence sur la structure collective en ce sens qu’ils peuvent déformer la nature des flux. Ils peuvent les amplifier, les cristalliser, les amorcer ou encore les amoindrir. Sous certaines conditions, ils peuvent réorienter les trajectoires de développement territoriale. Jusqu’où ?

https://8thnbee.com/detroit-a-model-of-urban-food-resilience/

La réponse à cette question n’est pas aisée même si l’on sait depuis longtemps que les capacités à innover sont très largement cumulatives (Boschma et al, 2016). L’ensemble d’un système régional d’innovation est souvent en cohérence et s’articule autour d’une filière, d’une industrie, d’un secteur de telle sorte que l’ensemble du système bifurque d’autant moins facilement qu’il est très spécialisé. Par déclinaison, sur un territoire très spécialisé, les flux qui traversent les tiers-lieux sont nécessairement dérivés de cette spécialisation et les recombinaisons de connaissance ne peuvent s’imaginer que dans un voisinage de la trajectoire déjà empruntée. Le tiers-lieu produira plus probablement de la différenciation à partir de l’existant mais engagera difficilement le système vers une toute nouvelle trajectoire. Alors comme nous l’avons montré (Crespo, Suire, Vicente, 2014) et comme d’autres le suggèrent (Boschma et al, 2016), sortir du verrouillage implique forcement une forme d’expérimentation collective, du bricolage (Levi-Strauss, 1962) et surtout d’accepter le hasard, le risque, l’incertitude et presque l’inconfort inhérent aux pratiques et comportement nouveaux. Un tiers-lieu peut très certainement permettre l’expérimentation entre des personnes aux envies et compétences variées et complémentaires, peut-il être une fabrique à erreurs, de celles qui favorisent les bifurcations ? La réponse est plus délicate car elle soutient l’idée que l’on peut institutionnaliser et/ou encadrer la fabrique du hasard, cela implique des règles internes mais également des méta-règles entre l’organisation tiers-lieu et le reste de l’éco-système, c’est à dire entre les organisations publiques, privées et les acteurs socio-économiques du territoire. Elles restent à spécifier.


Références

Batty M., 2013, The new science of city, MIT Press.

Becker H. 1973, Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance, New York: The Free Press.

Boschma R., Coenen L., Frenken K., Truffer B., 2016, “Towards a theory of regional diversification”, PEEG 1617 Working Paper.

Cairncross, F., 1997, The death of Distance, Harvard University Press.

Caves R., 2000, Creative Industries Contracts between Art and Commerce, Harvard UNiversity Press.

Cohendet P., Grandadam D., Simon L., Capdevilla I., 2014, “Epistemic communities, localization and the dynamics of knowledge creation”, Journal of Economic Geography, 14, p929–954.

Cohendet P., Grandadam D., Simon, 2010, “The Anatomy of the Creative City”, Industry and Innovation, 17, p91–111.

Cluster93, 2016, projet de l’ANR, http://cluster93.fr

Crespo J., Suire R., Vicente J., 2014, « Lock-in or lock-out : How structural properties of knowledge networks affect regional resilience », Journal of Economic Geography, 14, p199–219.

Hidalgo C., 2015, Why information grows: The evolution of order, from atoms to economies, Penguin Books.

Jacobs J., 1961, The death and life of great American cities, Vintage.

Koestler A., 1964, The Act of Creation, Hutchinson & Co.

Lévi-Strauss, C., 1962, La pensée sauvage,

Loretta L., 2003, “Super Gentrification: The Case of Brooklyn Heights, New York City.” Urban Studies, 12, p2487–2509.

Oldenburg R., 1989, The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Bookstores, Bars, Hair Salons, and Other Hangouts at the Heart of a Community, Parangon House.

Schumpeter J.A., 1942, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper & Brothers.

Smith P., 1999, Just Kids, Denoel.

Suire R., 2016, “Place, platform and knowledge co-production dynamics : evidence from makers and fablab”, PEEG Working paper 1623.

Suire R., Vicente J., 2015, “Récents enseignements de la théorie des réseaux en faveur de la politique et du management des clusters”, Revue d’Economie Industrielle, 4, p91–119.

Warhol A., 1966, The Chelsea Girls, film