Les lab schools : une voie possible pour rapprocher enseignement et recherche ?

Pascale Haag
Dec 22, 2016 · 9 min read

Qu’est-ce qu’une lab school ?

Une « école laboratoire » (laboratory school) est une école adossée à un département d’université ou à une institution qui forme des enseignants. Trois activités complémentaires y sont associées : l’enseignement, la formation et la recherche (Wilcox-Herzog & McLaren, 2012). Du fait de cette structuration, un lien organique se tisse tout naturellement entre éducation et recherche, qui permet de « développer et de tester de nouvelles approches, en modélisant les meilleures pratiques » (Cucchiara, 2010).

De telles écoles existent de longue date sur les campus universitaires : selon Cassidy & Sanders (2010) — qui ne citent pas la source de cette information –, leur existence serait documentée dès le xviie siècle, en Europe aussi bien qu’outre Atlantique, ou encore au Japon, où elles sont nommées attached schools (Hayo, 1993, cité par Cassidy & Sanders, 2010). Les lab schools ont connu un développement considérable aux États-Unis entre le milieu du xixe et du xxe siècle et ont joué un rôle majeur dans le champ de la recherche en éducation. L’une des plus célèbres a été fondée en 1894 à Chicago par le psychologue et philosophe John Dewey (1959–1952) dans le courant de la progressive education. Elle a ouvert ses portes en janvier 1896 avec douze enfants (ou 16, selons les sources) et un enseignant, puis s’est progressivement agrandie jusqu’à compter 140 élèves (principalement issus de milieux favorisés), 23 enseignants et 10 étudiants assistants d’enseignement en 1901 (Knoll, 2014). Parmi les lab schools les plus connues aujourd’hui, citons celles de UCLA, de Washington, de New York, ou de Toronto.

La multiplication des lab schools au cours de la première moitié du xxe siècle a permis de mener à bien nombre d’expérimentations pédagogiques dans un cadre où elles pouvaient être évaluées de manière rigoureuse au fur et à mesure de leur implémentation. Elles ont notamment beaucoup apporté à notre connaissance sur le développement de l’enfant. C’est, par exemple, dans de tels cadres qu’a été élaborée la théorie de l’esprit par John Flavell (Wilcox-Herzog & McLaren, 2012) et que le fameux test du marshmallow mis au point par Walter Mischel a permis de découvrir le lien entre la capacité à différer la gratification et les chances de réussite dans la vie. Selon les contextes, une importance variable est accordée à la formation et la recherche. À Chicago, par exemple, la recherche occupait clairement une position privilégiée, tandis que la formation de professionnels de l’éducation passait au second plan. À l’inverse certaines écoles ne se focalisent pas sur la recherche, mais s’attachent à mettre en application les théories de Dewey, comme par exemple, la Greenwood Laboratory school de l’université du Missouri (Cucchiara, 2010) ou à fonder leur pédagogie sur les recherches récentes en éducation, comme la Khan Lab School. Cette dernière n’est même pas affiliée à une université, mais justifie le choix du terme lab school sur son site : As a lab school, we monitor existing and new findings in education research and learning science to inform our programmatic choices.

Dans tous les cas, en intégrant une école dans le campus, l’université assume une responsabilité qui est traditionnellement en dehors de son domaine, comme le souligne Maia Cucchiara (2010). La création de la plupart de ces écoles est indissociable d’une évolution plus générale de l’enseignement supérieur, qui se traduit aux États-Unis par un engagement civique et communautaire accru de la part des grandes universités de recherche.

Les lab schools sont le plus souvent privées, car les universités établissent leurs propres charter schools, mais rien ne s’oppose à ce qu’une lab school soit un établissement public. Simple question de volonté politique. Il en existe au moins une aux États-Unis : en 1998, the Pennsylvania Gazette annonce que l’université de Pennsylvanie a conclu un partenariat avec une école publique et avec la fédération des enseignants de Philadelphie pour ouvrir, trois ans plus tard, une première lab school publique. Cette école bénéficie d’une importante aide de la part de l’université (700.000 $ par an, soit 1000 $ par élève), une aide destinée à permettre le recrutement d’enseignants supplémentaires pour diminuer le nombre d’élèves par classe et améliorer ainsi considérablement le taux d’encadrement par rapport à ce qu’il était auparavant (le problème des classes surchargées n’est pas, on le sait, propre à la France).

Un réseau international fédéré par l’International association of Laboratory and University Affiliated Schools (IALS)

Dans un environnement de plus en plus international, des liens ont commencé à se tisser entre les lab schools du monde entier. Nombre d’entre elles sont aujourd’hui affiliées à International association of Laboratory and University Affiliated Schools (IALS). Au moment de sa création (dont la date précise n’apparaît pas sur Internet), cette association avait uniquement un rayonnement national et se nommait la National Association of Laboratory and University Affiliated Schools (NALS). Après un demi-siècle d’existence, un nombre croissant d’institutions étrangères ayant rejoint l’association, le nom a été modifié pour refléter la diversité des membres. La NALS est devenu IALS. Mais on trouve encore la trace du nom d’origine dans la revue publiée par l’IALS qui demeure le NALS Journal. L’IALS fédère une centaine d’écoles associées à des établissements d’enseignement supérieur ou à des équipes de chercheurs dans le monde entier. Elle finance des projets de recherche et organise une conférence annuelle où les membres ont la possibilité de se rencontrer.

Ainsi que l’indique le site de l’IALS, la définition retenue pour désigner une lab school est volontairement très large, de façon à accueillir des configurations très diverses. Et en effet, celles-ci diffèrent considérablement en fonction des contextes dans lesquels sont créées les écoles : une lab school peut être un établissement formellement intégré à un département d’université, comme celle fondée par J. Dewey. C’est le cas de la majorité des lab schools nord-américaines et japonaises, comme la Shinwa Kindergarten School of Kobe Shinwa Women’s University, l’une des lab schools les plus récemment affiliées à l’IALS.

Mais il peut également s’agir d’un dispositif mis en place par une école qui s’adjoint les compétences de chercheurs afin de proposer une pédagogie « fondée sur les preuves » (evidence-based). C’est notamment le cas de la toute récente Labyrinth School de Brno, en République tchèque, qui a ouvert ses portes en septembre 2016. Fondée sur le respect des besoins individuels des enfants, elle vise à permettre à chacun d’eux de développer au maximum son potentiel. Elle fonctionne en association avec un think tank composé de chefs d’établissement, d’enseignants, d’universitaires, d’organisations non gouvernementales et de représentants du ministère de l’Éducation et se définit comme une école « moderne, ouverte, accueillante, bilingue, créative, active, communautaire, pour tous, pour le futur ». La Labyrinth School a été la première lab school à rejoindre à l’IALS en Europe.

Partage des savoirs et dissémination des pratiques : la pédagogie « fondée sur les preuves » (evidence-based)

Au-delà de l’hétérogénéité des dispositifs, une lab school se caractérise par une participation à la construction des savoirs et par l’application à l’éducation d’une approche scientifique ou « éducation fondée sur les preuves » (evidence-based). Ainsi que le fait observer le chercheur Franck Ramus, le mot « preuve » dans l’expression evidence-based fait référence à des données factuelles, plus qu’à de véritables preuves. L’idée est de promouvoir les pratiques éducatives basées sur de telles données, par opposition aux pratiques fondée sur de simples représentations ou sur des philosophies. Mais de fait, cette dernière approche est encore peu développée en France, où éducation et recherche font toujours figure de « couple improbable ».

Aujourd’hui cependant, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent dans notre pays en faveur de l’accroissement des liens entre recherche et éducation, comme celles du chercheur François Taddei ou de la ministre de l’Éducation Najat Vallaud Belkacem. Différentes initiatives récentes sont de nature à les renforcer : c’est notamment le cas des Lieux d’éducation associés (LéA) mis en place dans le cadre de l’Institut français d’éducation (IFÉ), du premier Institut Carnot de l’éducation (ICÉ) et de projets tels que La Main à la pâte, les Savanturiers ou Syn Lab.

Mais le nombre d’enseignants et, par voie de conséquence, d’élèves qui bénéficient de cette évolution reste limité. Pour permettre le passage à l’échelle, il faut améliorer la formation initiale et continue des enseignants, ainsi que le préconisent de façon unanime les études et rapports informés par la recherche publiés depuis la rentrée 2016, qu’il s’agisse du rapport sur les inégalités à l’école du CNESCO, de l’étude TIMSS ou de l’enquête PISA.

Conseil des jeunes — Première réunion de co-construction de la Lab School Paris (5.11.2016 au Liberté Living Lab)

Adapter le concept de lab school dans en France ?

Il n’existe pas à ce jour de lab school en France. Dans le contexte hexagonal, il est évidemment nécessaire de réfléchir à l’adaptation d’un tel dispositif, de façon à le concilier avec les structures existantes : nous ne disposons pas de laboratoire de recherche universitaire associé à un établissement scolaire, ni d’école dont la pédagogie soit entièrement fondée sur les résultats de la recherche en éducation. En s’inspirant de ce qui se fait au delà de nos frontières, une équipe du Lab School Network — un réseau d’acteurs d’horizons divers qui se propose de mettre la recherche au service de la réussite éducative — réfléchit depuis plus d’un an à la création de la première lab school en France, dont l’ouverture est prévue à la rentrée 2017 : la Lab School Paris.

Dans cette perspective, des contacts ont été noués avec différentes écoles ayant fait le choix d’appliquer une pédagogie evidence based — qu’elles se désignent formellement ou non comme des labs schools. Citons parmi elles Geelong Grammar School (associé à l’Institute for Positive Education), la Gateway School of Mumbai (identifiée par Ashoka comme une Changemakers schools), la Labyrinth School de Brno et les lab schools de UCLA et de Toronto. La Lab School Paris est aujourd’hui affiliée à l’IALS. L’équipe pédagogique et le conseil pédagogique sont constitués, un lieu a été identifié (à confirmer) et l’école travaillera en collaboration avec le Lab School Network.

Une lab school ne se définit pas uniquement par un dialogue constant entre recherche et applications pédagogiques, certaines d’entres elles inscrivent dans leur mission l’accueil de la diversité culturelle, sociale et économique ou la prise en charge d’enfants à besoins spécifiques (troubles des apprentissages, TDAH, troubles du spectre autistique) en impliquant les familles. Ce ne sont donc pas des établissements réservés à des personnes socialement privilégiées, mais des lieux de mixité sociale, de partage, d’échange et de dissémination. Le projet de la Lab School est de faciliter autant que possible la circulation des savoirs et des pratiques par une politique d’Open Education, en mettant les supports utilisés par les enseignants et les élèves en accès libre.

Dans un contexte où le nombre d’écoles alternatives créées chaque année est en pleine expansion, la Lab School Paris constitue un projet pionnier. Cette école élémentaire innovante, bilingue, solidaire, laïque et éco-responsable accompagne les enfants aussi bien dans l’acquisition des connaissances que dans la globalité des apprentissages, pour leur permettre de devenir des citoyens responsables, éclairés, autonomes, solidaires et épanouis. Elle vise à promouvoir l’innovation éducative de manière durable, à travers des recherches-actions associant l’ensemble des acteurs (enseignants, chercheurs, familles), en soumettant les pratiques pédagogiques à une évaluation scientifique rigoureuse, tant qualitative que quantitative, et enfin, en tissant des liens avec d’autres écoles et en proposant des formations aux enseignants qui le souhaitent. Il s’agit, en résumé, de mettre en œuvre les meilleures pratiques pédagogiques connues et validées par la recherche au service de la réussite de chaque enseignant et de chaque élève.

Par la force des choses, la Lab School sera nécessairement, à l’ouverture, un établissement privé hors contrat (un contrat d’association avec l’État ne peut être demandé qu’au bout de cinq ans d’exercice). Notre espoir est de susciter une dynamique qui permette, le plus rapidement possible, d’établir des partenariats entre public et privé en vue de la création d’autres établissements, et si possible, la création de lab schools dans le public.

Vous aussi êtes convaincus qu’un système éducatif plus ouvert bénéficie à la réussite scolaire et à l’égalité des chances ? Vous pensez qu’il faut créer des ponts entre la recherche et l’éducation ? Vous même, parent, vous vous interrogez sur la scolarité de votre enfant et vous voulez en savoir plus sur notre initiative ? Toutes les infos sont sur le site de la Lab School. Vous pouvez aussi nous contacter ici ou nous laisser un commentaire sur ce post !

Pascale Haag

Written by

École des hautes études en sciences sociales — Founder at www.labschool.network

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