Aux origines de ma grande croisière

Nous entrons dans le port de plaisance de Concarneau, le vent se calme et la mer s’aplatit. Dès que nous sommes amarrés sur le ponton, les vestes de quart tombent. Franchement, je suis ravi. Ravi de la navigation dans cet océan bien formé et ce vent musclé, et ravi d’arriver au port. Nous sommes en plein stage de voile avec l’UCPA Croisière, 6 mecs bien rigolards et barbus à bord d’un voilier de moins de 10 mètres, un GibSea 302 nommé FOGO. On fait chauffer le cassoulet, c’est la fête.

Nous sommes en hiver, entre 1997 et 1998, j’ai 20 ans et bien que je sois déjà moniteur fédéral de voile, c’est ma première véritable expérience en croiseur habitable puisque mes compétences se limitent alors à la voile légère (catamaran, dériveur, planche à voile, etc…). De plus, mon expérience de la mer se réduit, jusqu’à cette mémorable croisière UCPA, à La baie de La Baule que je sillonne à fond la caisse dans tous les sens et sur tous les supports de voile légère depuis l’âge de 8 ans.

Bien sûr j’y pensais depuis longtemps à naviguer en croiseur habitable et à sortir de cette baie. J’y pensais même depuis tout jeune puisque les voyages d’Esteban dans le dessin animé « Les cités d’or » me donnaient déjà des idées de voyages, de rencontres, d’aventures, de nature, de ne pas faire comme tout le monde, d’avoir une vie trépidante et intéressante. Mes lectures ont ajouté des couches à mes convictions. Tous ces rêves réalisés, racontés par tel ou tel aventurier aux longs cours m’ont toujours poussé à y croire malgré le manque d’enthousiasme et d’encouragement que mes projets de voyages en voilier suscitaient autour de moi.

C’est donc l’UCPA Croisière qui m’a permis de découvrir le monde de la voile habitable. Aller de port en port sur la côte me paraissait tout à fait génial à l’époque, cela me donnait des perspectives et je rêvais déjà de cocotiers. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré des gens avec beaucoup d’expérience, je buvais leurs paroles.

Un des Gib Sea 302 de l’UCPA lors d’un stage en 2003

Petit à petit mon rêve s’est profondément installé. Fin des années 90, dans ma tête je me voyais déjà au mouillage sur mon voilier dans les atolls reculés du Pacifique. J’y pratique aussi la planche à voile bien sûr.

J’ai suivi mes études d’économie et de commerce international jusqu’au bout, jusqu’au DESS. Mais je me revois encore raconter à tout le monde que j’allais bientôt mettre les voiles pour le Pacifique. Je passais parfois pour un illuminé parmi ceux qui pensaient déjà à leur carrière et même parfois…à leur retraite. Et moi pendant plusieurs années je consacrais tout mon temps libre à naviguer, surtout en tant que chef de bord bénévole puis salarié. Toujours bronzé.

En plus j’avais rendez-vous avec une éclipse totale de soleil, le 11 Juillet 2010 en Polynésie, et ça tout le monde le savait autour de moi, je le claironnais haut et fort dans tous les sens depuis l’éclipse de 1999 : « La prochaine c’est en 2010 en Polynésie, qu’on se le dise, en tout cas moi j’y serai ».

Et toc. J’y étais.

Cette date était comme un phare pour moi.

Evidemment, je n’avais pas envie de partir seul et je cherchais une compagne pour partager ce rêve. Énorme coup de bol, je l’ai trouvé. En 2005 à La Rochelle, je rencontre Isabelle.

Entre temps, j’ai beaucoup navigué et je me suis bien formé, puisque j’ai passé deux monitorats fédéraux supplémentaires et un brevet d’Etat d’Educateur Sportif Voile. À La Rochelle en 2005, après une nouvelle formation et son diplôme obtenu, j’étais semble-t-il le tout premier stagiaire de France à recevoir le nouveau brevet de Capitaine 200 Voile STCW95, mes 12 mois de navigation largement validés par des dizaines de stages et croisières UCPA en tant que chef de bord sur toutes leurs bases, y compris aux Antilles.

Selfi du chef de bord hyper content — stage aux Antilles fin 2004

En 2006, pour une autre école de voile en Vendée, je me retrouve responsable de deux voiliers dont un chouette Sun Fast 42, SYRACUSE. C’est l’occasion de faire découvrir la voile à Isabelle, elle est curieuse et a envie de voyager.

Elle est en confiance et nous vivons alors quelques belles croisières entre la Bretagne sud et La Rochelle, seuls ou avec mes autres stagiaires.

Et je lui raconte tout bien sûr, je lui parle de mon rendez-vous en Polynésie. Elle va décider de venir avec moi.

À La Rochelle, hôtesse d’accueil de sa propre maison d’hôte, elle dispose de grandes compétences en animation avec tout type de public. Elle a trois enfants qui sont déjà grands. Notre projet doit permettre de retrouver nos proches plusieurs mois par an.

Nous établissons donc un calendrier selon lequel nous partons ensemble aux Antilles durant l’hiver 2007–2008, 4 mois en ce qui me concerne et 10 semaines pour Isabelle. Il faut travailler dur pour finir de remplir la tirelire qu’il va bien falloir casser !

En effet, nous prévoyons l’achat d’un voilier d’une valeur d’environ 50000 Euros. Il faut savoir que j’économise un max depuis mes premières saisons de moniteur pour ce grand moment : Acheter mon voilier !

Voici donc le plan de départ :

- Printemps-été 2007 : Isabelle passe le CIN pour que nous puissions travailler ensemble comme skipper et hôtesse sur de gros catamarans de charter. Dans le même temps, elle cherche à se faire remplacer dans ces activités professionnelles à La Rochelle

- Hiver 2007–2008 : premier séjour ensemble aux Antilles. Isabelle me rejoint pour 10 semaines de travail et de test (il nous faut bien ça avant de prendre de plus importantes décisions)

- Printemps-été 2008 : Retour en France, achat et préparation du voilier. Départ pour le Portugal ou les Canaries

- Automne 2008 : Isabelle rentre en avion finaliser ses affaires

- Hiver 2008–2009 : Traversée de l’Atlantique et deuxième saison ensemble aux Antilles

- Printemps 2009 : Retour en France en avion, visite familiale

- Eté 2009 : Retour aux Antilles, puis cap sur le Venezuela pour quitter les Antilles qui entrent en saison cyclonique en Juillet

- Automne-Hiver 2009–2010 : Colombie — San Blas — Panama — Costa Rica

- Printemps 2010 : Traversée du Pacifique — Arrivée aux Marquises

- Juillet 2010 : Eclipse totale de soleil aux Tuamotu.

- Août-Septembre 2010 : Arrivée à Tahiti

Hé, franchement, il n’est pas beau ce programme ? Hein ?

Quand je rédige ces lignes, fin 2016, cela me fait tout drôle. Vous vous en doutez, tout ne s’est pas passé exactement comme prévu. Mais nous avons persisté dans nos choix. Nous avons douté, mais nous y sommes allés quand même.

Nous y sommes allés malgré tout pourrait-on dire. Car nos racines sont parfois très accrochées, et c’est dur de ne pas être encouragé par certains proches qui ne veulent pas nous voir partir, ne voient pas l’intérêt de voyager et de découvrir d’autres horizons. Oui cela peut être dur, tout comme quitter son confort de vie et sa routine sécurisante.

En tout cas ce séjour aux Antilles en 2007–2008 est un test pour nous et mon projet devient progressivement le nôtre. Isabelle ne connait pas les tropiques, elle découvre un nouveau monde et s’émerveille carrément de toutes ces nouveautés qu’elle n’avait même pas imaginées.

Découvrir pour la première fois les tropiques, s’envoler de Paris en plein mois de décembre pour atterrir en Martinique est une expérience inoubliable, surtout la première fois. Cette chaleur dès l’ouverture des portes, ce décalage horaire, ces pluies tropicales, ces mini-grenouilles nocturnes, cette mer chaude et limpide, ce rhum, ces fleurs, ces oiseaux, ces tortues, tous ces paysages nouveaux, cette lumière différente. Evidemment que tout cela lui plait !

Nous faisons aussi de supers rencontres, en particulier des couples qui vivent à bord de voiliers et qui nous donnent envie d’en faire autant. Certains sont de grands voyageurs, comme Polo et Laurence qui, à bord de Cuzco ont déjà deux tours du monde à leur actif.

Comme prévu nous travaillons sur les catamarans. Beaucoup de navigations, beaucoup de clients, un travail exigeant et très fatigant à cause des nuits blanches passées en mer, des sollicitations permanentes, des problèmes techniques et du manque de confort de nos cabines. Tous les jours, de 6 heures à 23 heures, nous sommes à fond, Isabelle est en cuisine, nous sommes 14 à bord. Un rythme de dingue.

Un des catamarans sur lesquels nous avons travaillé aux Antilles

Mais Isabelle est convaincue. Nous savons dorénavant que nous sommes une équipe de choc, malgré le rythme, les emmerdes et la fatigue, jamais nous ne nous sommes pris la tête. En plus nous avons développé une grande complicité. Après ce genre d’expérience, on peut dire que nous nous connaissons déjà très bien, c’était le but, savoir si nous voulions vraiment vivre cette grande aventure ensemble ! Car nous avions compris grâce à nos expériences antérieures qu’il ne suffit pas de tomber amoureux pour savoir si on est avec le ou la bonne personne. Le test est concluant, nous allons partir tous les deux !

Voilà donc en résumé comment tout a commencé, comment nous en sommes arrivés à vivre ensemble cette grande croisière à bord de notre voilier FIDJI. Je veux remercier en particulier « Les Cités d’or », le livre « Latitudes Vagabondes » de Daniel Drion, les vidéos d’Antoine dans les atolls du Pacifique, l’UCPA Croisière et les moniteurs de cette époque, les blogs et tous les marins voyageurs qui m’ont poussé à y croire. Je ne peux les nommer tous, mais c’est grâce à eux si aujourd’hui nous avons réussi à vivre un rêve d’évasion.

Nous voilà en Guadeloupe avec FIDJI

Dès notre départ nous avons commencé à écrire, je me suis progressivement découvert une affection pour l’écriture.

Et récemment nous avons décidé d’améliorer nos récits pour vous raconter ce voyage correctement et pour promouvoir la suite que nous voulons donner à tout cela avec notre projet Mata’i. Une école de voile mais aussi un blog de voyage, on ne va pas s’ennuyer avec tout ce qu’il y a à faire, à montrer, à écrire et à dire !

Une affaire à suivre si vous aimez les voyages hors du commun, la nature, la mer, la voile.

A bientôt !

Patrick Belliot

Pat et Isa en Guadeloupe — Trop bonne la glace coco