Une enfance des arts et métiers.
Parfois, on s’aperçoit qu’on est passé à côté de passions que l’on n’a saisi étant jeune. On est prudent, on se raisonne sans oser être différent alors qu’on restera tenu toute sa vie par une vocation. Un jour ça revient, pour de bon. On s’arrête, on se souvient de gestes, de matières, d’odeurs et de lieux que l’on aimerait retrouver. On se dit à nouveau “pourquoi pas ?”
Gamin, mon jeu favori n’était ni le foot ni la guerre. Ce qui faisait mon bonheur était de travailler le métal dans un atelier, et dans un jardin la pierre et la terre.
Mon grand père était un bonhomme, dont les yeux bleu acier me parlaient déjà d’un métier : Artisan du métal, tôlier.
Cet homme indépendant, Meilleur Ouvrier de France, avait terminé ses études à 12 ans avant d’entrer en apprentissage mais ses mains caleuses distribuaient leur diplôme aux jeunes apprentis à l’Académie des arts et métiers de Dijon quelques décennies plus tard. Il ne savait pas encore qu’il serait, à moi aussi, ma chance.
Il était fier de ce qu’il était, aimant de ce qu’il faisait et aimant des gens qui le respectaient. Ses mains avaient façonné sont chemin de vie. Il portait en baudrier la noblesse et la sincérité des gens droits.
Il était aussi de ceux qui, sans bruit, fissurent les plafonds de verres. À 50 ans, après une vie bien établie, cet enfant de la campagne bourguignonne avait décidé un beau matin de reprendre ses études et de repasser des titres pour un pari insensé. Le travail a gagné une nouvelle bataille, par le marteau de son meilleur soldat. Sa médaille de MOF fièrement accrochée sur son uniforme de toile bleu, il s’en est retourné à l’atelier comme la vieille pour entretenir, son seul trésor : un savoir faire qu’il devrait transmettre comme un paysan transmet sa terre à ses enfants.
Ce n’était pas un homme de lettres mais de technique et de science. Un homme éclairé et rationnel qui parlait peu d’âme et de sentiments mais plus de morale ponctuée de bon sens pratique. J’ai ainsi pu entendre “c’est pas plus long et compliqué de faire bien que mal”.
Sa vie était précise et réglée comme ses gestes. A l’automne de sa vie, chaque matin, il se levait encore à 6h30 pour que le vieillard se transforme à nouveau en l’artiste qu’il restait un fois rejoint la scène de son temple.
À l’atelier lorsque la porte s’ouvrait. Ça sentait bon le métal frappé et chauffé. Le lieu était sombre, propre et droit comme un cabinet d'alchimiste. Chaque instrument n’avait qu’une et une seule place, rangé selon un ordre aussi obscure qu’exemplaire. La lumière s’éclairait, le fracas des machines en cadence se mettait en marche, comme une fanfare, avec mon grand père en chef d’orchestre.
Bien loin des stéréotypes d’un homme massif et brutal, il était le contraire, réfléchi, frêle et longiligne. Son travail était à son image, fin et sans inutile, si bien que l’on ne pouvait confondre sa “patte”.
Tout à coup, devant la matière, sa force et sa puissance caractéristiques des vieux sorciers malicieux s’exprimaient sans faille et sans relâche. Son corps de métronome en marche inquantait des séries de mouvements pour en sortir des bouquets de roses et bien d’autres choses encore.
Par sa technique et par ses mains, tout pouvait jaillir du métal comme d’un chapeau. Rien que ça. D’une matière brute et morte, apparaissaient divers merveilles par une cérémonie sans cesse répétée. Elle devenait des mots jusqu’à révéler une poésie cachée dans l’épaisseur de ses mains de maître. La matière dentelée et rougeoillante se révélait comme la pierre philosophale et prenait soudain vie. Lui et elle, sans doute, se comprenaient.
Lorsqu’on voit travailler quelqu’un de cette trempe, on comprend instinctivement le sens de “Arts” des expressions Arts et Metiers ou Artisan. Elles contiennent toute la noblesse et l’accomplissement d’une vie de travail exprimée en Chef-d’Oeuvre. Ce sont là non pas les verbiages jargonnants dont se gargarisent les sociétés internationales, mais à l’inverse un sens transmis entre personnes qui le vivent et y sont initiées. Ces mots vous martelent leur secret dans le creux de l’oreille et vous changent à jamais.
De 4 à 12 ans, durant les mercredi et les vacances, j’accompagnais ce grand monsieur dans son atelier pour apprendre à “bosser” la matière noble, le métal et un jour faire comme lui : sorcier.
On imaginait sur le papier une forme et on trouvait une technique appropriée pour y parvenir. On choisissait une plaque de tôle, juste de la bonne épaisseur. Et puis on y allait : souder, tailler, marteler, meuler, plier, percer et assembler. La journée entière, avec une pause déjeuner.
Imaginez-moi, gamin brun bouclé, haut comme trois pommes avec une cote bleu trop grande, en train d’agiter ses petits bras d’apprenti au beau milieu d’outils industriels, d’acides, d’étincelles et de chalumeaux !
Aujourd’hui, dans une société où l’on joue à tout mais ne s’initie à rien, on crierai “horreur” là même où je voyais un plein bonheur.
Mais contrairement aux nouveaux règlements, je n’avais certainement pas peur. Sans me faire prier, j’y allais de toutes mes forces : je ne travaillais pas, je m’amusais. Je n’avais pas un emploi, j’apprenais un métier, non pour être l’esclave d’un autre mais pour être libre moi-même. Ce sont des nuances que les gens qui ne savent pas, confondant tout avec tout, ne peuvent comprendre, vu de trop haut et de trop loin. Pourtant, un enfant qui veut apprendre, lui, comprend.
À moi, il ne fallait surtout pas me dire que j’étais fatigué ou fragile. Je me vois crier “encore pépé !” pour métier méritait mon grade de petit ouvrier part le cœur à l’ouvrage, qui valait bien celui des grands. C’était mon grand-père qui le disait…alors…
En “bossant” j’en ai fait quelques-unes de bosses. Aussi hardis que maladroit, comme dans un jeu, le rire bienveillant de mon grand père me donnait l’envie inépuisable de recommençer, et ça venait. Il m’encourageait à ne pas laisser tomber et à rester humble devant la difficulté. Il temperait mon geste, le guidait, pour lui donner mon propre sens et parler au métal, un jour, moi aussi.
Cet homme auquel plus personne n’avait quoi que ce soit à apprendre, reapprenait ce qu’il connaissait par cœur, là, avec moi. Il redevenait un instant l’apprenti qu’il fut lui-même, tout au début.
Bien-sûr je me coupais et me brûlais, mais ces bobos devenaient les plus beaux moments de mon enfance, ceux qui laisseront toujours une belle trace gravée comme une identité : fabriquer quelque chose qu’on imagine, de A à Z. Devenir un sorcier qui vend ses sortilèges aux passants. Ce qui vaut bien quelques marques aux doigts.
C’etait le secret, la “magie” du métal bien travaillé qui m’étaient révélés. De la technique et de la patience. J’adorais ça.
Le soir, après une journée bien accomplie, sous un cerisier, dans le silence, hivers comme été, on regardait les mêmes étoiles à deux, le nez en l’air. On prenait la mesure du temps, le miens, le siens et le leur. Puis on rompait ce silence sacré pour disserter de planètes, de science et d’histoire. Les questions d’un gamin trop curieux fusaient jusqu’a 23 h. La nuit, les réponses du maître redevenu grand père prenait alors la même poésie que ses mains le jour. On s’endormait l’un contre l'autre, pouce en bouche, avant un sursaut pour se dire bonsoir, accompagné d’une accolade chaleureuse entre pairs, la sienne grande et la mienne plus petite. Et nous recommençions le même rituel le lendemain matin.
7 ans de cette tendre initiation, mais je n’ai pas fait comme mon grand-père et je ne suis pas sorcier. À la place, j’ai fait comme tout le monde : j’ai “réussi”.
À cette époque, les métiers manuels étaient dévalorisés, devenus ringards. La magie n’était plus à la mode. Il n’y avait plus de place pour les artisans dans une société de consommation grisée par la vitesse et la quantité : tout s’achetait dans des usines à achat, préfabriqué et calibré sans degré de liberté. Tout se ressemblait, tout se jetait et se remplaçait, sans secret. Fini les individus, les métiers, les beaux gestes et l’indépendance. Fini les choses qui restent et qui durent. Fini l’identité de l’homme et de son travail. Fini la main. Fini l’art de mon grand-père.
On était un raté quand on travaillait de ses mains : un ouvrier anonyme au bout d’une machine, remplaçable par n’importe quel autre, qui trouve un emploi dans une usine à la chaîne, précaire et mal payé. Réussir signifiait faire carrière dans les bureaux de grands groupes pour devenir manager puis directeur. Ces armées de gestionnaires éliminaient peu à peu les magiciens de la surface de la terre, les rendant salariés-esclaves, jusqu’à leur faire perdre leurs secrets et leur art.
Ce qui m’était transmis de plus précieux, n’avait plus sa place dans un monde désormais changé. La révolte et la nostalgie furent gravés en moi, sur le ban de touche des antiquités, avant même de commencer.
Au milieu de cette époque, j’ai donc fait entre deux, ingénieur informatique, en gardant à l’esprit ce que m’avait transmis mon grand père : le secret, les valeurs de celui qui imagine et fabrique quelque chose lui-même. Le goût de l’indépendance et de la maîtrise. La patience, la concentration et la persévérance de l’oeil et de l’esprit comme celui de la main. Le seul don réel des bons techniciens.
L’idée permanente d’un enfant et d’un vieillard quoi se parlent d’un secret.
Un jour, tout servirait à nouveau lorsque cette mode serait passée à son tour. Ce n’était qu’une question de temps. Alors, ce jour venu, je ressortirais tout du coffre.
A 47 ans, voici le moment où, à mon tour, je n’ai plus rien à prouver. Il est temps de ressortir du coffre tout ce qu’il contient. La magie, le mystère et le secret.
Derrière mon clavier, depuis 35 ans, j’ai refait les mêmes gestes mentaux avec mes commandes et mes programmes que ceux des mains sur le métal autrefois : imaginer, tracer puis assembler, transformer, poser et façonner jusqu’au bon résultat. Pour ne pas oublier.
Je défend toujours en moi la transmission d’un sacré grand père, qui devra se transmettre à nouveau : la technique et les techniciens, ceux qui font eux-mêmes et construisent. Avoir un métier et non un emploi, être libre et non puissant, vendre non un produit mais un travail qui a du sens et une âme, dont on est fier. Sans chef, manager ou groupe inutile. N’avoir comme seul processus qu’un secret gardé au fond du cœur et rester seul maitre de soi. En d’autres mots, rester fier de ce que l’on fait et de ce que l’on est jusqu’à sa mort.
C’est mon bagage, celui que je porte depuis tout ce temps, le miens, le siens. Le chemin est long. Il devra trouver un autre porteur, un jour.
Cet état d’esprit se transmet de vieillard en petit garçon depuis longtemps, le moyen âge sans doute. Je crois qu’il le sera bien longtemps encore, malgré les efforts de ceux qui n’ont ni magie, ni métier pour qu’il en soit autrement. Parce que la magie et les magiciens sont tout bonnement nécessaire à l'humain.
C’est donc celui que je commence à transmettre moi-même à mon fils et aux autres enfants. Un sens, un esprit, un chemin et une envie jusqu’à y arriver avant de faire tenir dessus toute une vie.
Quant à moi, je reviendrai bien au départ, pour voir si je suis resté le même. Un jour, je devrai reprendre tout ce sens où il en était et terminer mon apprentissage inachevé : de l’humain, de la science, un peu de terre, de ciel et d’étoiles…et pourquoi pas la magie du métal pour faire jaillir des bouquets de roses ? Pourquoi pas ? Lorsqu'on est technicien, tout ça se ressemble un peu finalement.