Fausses couches : et si on en parlait ?

paula.forteza
Sam Woolley/GMG

J’ai décidé de partager quelque chose de très intime et douloureux. Ça a commencé comme une simple prise de notes pendant l’ennui de l’alitement. Mais, très rapidement, je me suis rendue compte que ce que je voulais dire dépassait le témoignage personnel et touchait à des enjeux de société. En effet, il y a encore beaucoup à faire pour améliorer le sort des femmes qui vivent une perte de grossesse. Et elles sont beaucoup plus nombreuses que ce que l’on a tendance à imaginer.

J’arrivais au 4ème mois de grossesse. Premier diagnostic : décollement de placenta. Quelques jours de repos et une douleur poignante dans le bas ventre qui ne faisait qu’augmenter. Puis, arrivée en catastrophe aux urgences après une nuit passée à me tordre de douleur dans le lit. L’attente, l’incompréhension, l’angoisse et, finalement, les mots universellement redoutés : « Madame, vous êtes en train de faire une fausse couche ». Les 48 heures qui suivirent furent les plus éprouvantes que j’ai eu à vivre, tant physiquement qu’émotionnellement.

Le silence

J’ai découvert immédiatement après qu’un grand nombre de femmes autour de moi avaient vécu un épisode similaire : ma mère, ma tante, des amies proches, les amies de ces amies, des collègues, des connaissances de ces collègues… J’ai appris, au fil des mots d’encouragement et de soutien, que même Michelle Obama en faisait partie. Mais pourquoi n’en avais-je jamais entendu parler avant ? Pourquoi en avoir fait collectivement un tabou, une expérience à passer sous silence sous prétexte qu’elle serait glauque et choquante ?

De combien de femmes parle-t-on donc ? Il n’est pas évident de trouver des statistiques officielles. Selon Wikipedia : « Environ une grossesse sur quatre se solde par une fausse couche et une femme sur trois environ fera une fausse couche dans sa vie. Le risque augmente avec l’âge et peut atteindre 50 %. » Autant de femmes qui vivent la douleur, le vide et le déboussolement dans l’isolement et dans le secret. D’autant plus que la véritable cause de l’incident n’est dans la plupart des cas jamais connue.

Il ne s’agit pas d’en faire un mouvement à la #MeToo. Ce phénomène ne verra probablement pas émerger un hashtag ou des témoignages en cascade. Ici, pas de bourreau, pas de victime directe. Mais. Cela ne signifie pas pour autant que ce manque de reconnaissance sociale soit une fatalité. Nous devrions pouvoir assumer plus ouvertement ce type d’expériences de façon à vivre le deuil en toute légitimité. N’oublions pas : le plus souvent la racine des blocages les plus dévastateurs sont des reflexes inconscients, totalement intégrés, invisibles.

Le manque d’information

Saviez-vous que, à l’hôpital, la fausse couche est prise en charge tel un accouchement comme les autres : péridurale, séjour à l’hôpital de la maternité, certificat d’accouchement ? Saviez-vous qu’après l’incident les saignements peuvent durer pendant un mois et provoquer une anémie qui permet difficilement de marcher plus de 100 mètres ? Saviez-vous que, si la fausse couche est tardive, le corps se prépare à accueillir un bébé : montées de lait, seins qui deviennent extrêmement douloureux faute de désengorgement ?

Le manque de repères pour les femmes concernées est autant dû à un manque de transmission informelle de la part de l’entourage familial et social, qu’à un manque d’information publique. Pas de préparation dans les cours d’éducation sexuelle, pas de campagne publique, pas d’information systématique et complète de la part de gynécologues et obstétriciens. Une séance explicative obligatoire au cours de la prise en charge d’une grossesse pourrait être prévue, comme c’est le cas pour la trisomie 21, pourtant moins fréquente que les fausses couches.

L’information officielle et de qualité est aussi très rare sur internet. Les témoignages bouillonnent dans les forums en ligne : des femmes à la recherche de réponses, qui n’ont pour se rassurer que les expériences individuelles et uniques d’autres femmes. Si les réseaux sociaux auront encore une fois prouvé leur capacité à mettre à profit la collaboration spontanée et la désintermédiation, il n’en est pas moins vrai que l’autodiagnostic peut être dangereux et qu’un effort reste à faire dans la mise à disposition d’information avérée.

Les disparités au sein du couple

Une autre situation m’a laissé particulièrement perplexe au cours de cette expérience, dans la mesure ou elle accentue les disparités au sein du couple. Le corps médical m’a prescrit, de façon très solennelle, un mois d’arrêt de travail destiné à me récupérer physiquement, mais aussi, insistaient-ils, psychologiquement. De son côte, mon conjoint, pourtant absolument investi dans la grossesse depuis le premier jour, s’est vu obligé à prendre des jours de congés payés pour se remettre.

Si nous voulons avancer vers une plus grande égalité au sein du couple et une déconstruction des rôles et des tâches traditionnellement assignés, nous devons aussi permettre au conjoint, quelque soit son genre ou son statut, de s’impliquer tout au long des événements liés à la conception, de se sentir directement concerné, dans les hauts et dans les bas. Il s’agit bien d’une aventure commune, pour ceux qui ainsi le choisissent, constituée de responsabilités mais aussi d’émotions partagées.

À l’heure ou nous nous dirigeons vers une très bienvenue extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, l’occasion se présente de compléter notre arsenal législatif en la matière. Le congé parental mériterait, par exemple, d’être mis à jour. Ne devrions nous pas nous inspirer des pays scandinaves où le choix de la répartition des congés est laissée au couple ou encore du Portugal où le congé paternité à été rendu obligatoire ? Je travaillerai à des propositions dans ce sens dans les prochains mois.

« FOMO » ou la peur de manquer

« Un mois d’arrêt de travail ?!? ». La panique m’envahit. Autant de rendez-vous incontournables, d’engagements pris, de déplacements prévus : ratés, perdus ! Et les deadlines ?, et les dossiers à travailler ?, et, surtout, mon envie sincère de faire, d’avancer ? Est-ce que j’allais réussir à suivre la prescription médicale, ainsi que l’avis de ma famille et de mes proches ? Et pour la première fois, un avant-goût de cette angoisse qui ronge 45% des femmes (pwc) : le genre pourrait-il bel et bien devenir un frein en termes d’avancement de carrière ?

Quelques jours de repos me permettent déjà de prendre de la distance et de mesurer le travail accompli. Mes collègues et moi venons de franchir les 2 ans de mandat. Au-delà des bilans partisans, très parlants par ailleurs, je voudrais ici rendre hommage aux députés de tous bords. Loin de la caricature de l’élu absentéiste, paresseux et profiteur qui alimente l’antiparlementarisme ambiant, je n’ai croisé à l’Assemblée Nationale que des personnalités véritablement engagées, appliquées, talentueuses, auprès desquelles j’ai beaucoup appris.

Des personnalités qui travaillent sans répit, jour et nuit. Des personnalités toutes atteintes (comme c’est le cas dans nombreux métiers de nos sociétés contemporaines) de « Fear Of Missing Out » (FOMO) ou la peur de rater quelque chose. Sous la pression des réseaux sociaux et des chaînes d’information continue, s’installe la tyrannie de la disponibilité absolue, de la fiabilité indéfectible, des injonctions contradictoires : il faut être partout, en même temps. Un message à tous mes collègues : préservons notre santé, notre équilibre, dans le but de mieux servir.

Voici, donc, quelques réflexions, à la croisée du personnel et du politique, destinées à exprimer mon soutien et mon admiration à toutes les femmes qui sont menées à vivre des fausses couches ou des grossesses difficiles, tout en travaillant ardemment. Je veux aussi saisir l’occasion pour remercier profondément toutes les personnes qui m’accompagnent pendant ce moment difficile : mon conjoint, ma famille, mes amis, mes collègues et mon équipe (indéfectible et que j’adore).

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