Soyons nigauds

Christus in gesprek met Nikodemus, Gravure de Pieter de Grebber, d’après Rembrandt (détail) — https://www.rijksmuseum.nl/en/collection/RP-P-OB-102.232
Il y avait un homme, un pharisien nommé Nicodème ; c’était un notable parmi les Juifs.
Il vint trouver Jésus pendant la nuit. Il lui dit : « Rabbi, nous le savons, c’est de la part de Dieu que tu es venu comme un maître qui enseigne, car personne ne peut accomplir les signes que toi, tu accomplis, si Dieu n’est pas avec lui. »
Jésus lui répondit : « Amen, amen, je te le dis : à moins de naître d’en haut, on ne peut voir le royaume de Dieu. »
Nicodème lui répliqua : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? »
Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu.
Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit.
Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut.
Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. »
Nicodème reprit : « Comment cela peut-il se faire ? »
Jésus lui répondit : « Tu es un maître qui enseigne Israël et tu ne connais pas ces choses-là ?

(Évangile selon Saint Jean)


Nicodème apparaît trois fois dans l’Évangile de Jean.

Au tout début de l’Évangile, Nicodème vient rencontrer secrètement Jésus, de nuit. Jésus se trouve alors à Jérusalem pour les fêtes de Pessah, la pâque juive qui célèbre l’exode hors d’Égypte. Pessah est l’une des trois fêtes pour lesquels les fervents juifs d’Israël se rendaient à Jérusalem en pèlerinage.

Nicodème est mentionné une deuxième fois dans l’Évangile de Jean, quatre chapitres plus loin. À nouveau Jésus se trouve à Jérusalem pour des fêtes de Pessah. Nicodème prend sa défense au cours d’une réunion du Sanhédrin, après l’échec d’une arrestation de Jésus par la garde du Temple. Il rappelle aux autres membres de l’assemblée la règle suivante : « Notre Loi permet-elle de juger un homme sans l’entendre d’abord pour savoir ce qu’il a fait ? ».
Ce à quoi les autres pharisiens lui répondent : « Serais-tu, toi aussi, de Galilée ? Cherche bien, et tu verras que jamais aucun prophète ne surgit de Galilée ! »

Nicodème apparaît, enfin, lorsqu’il aide Joseph d’Arimathie lors de la mise au tombeau de Jésus. Pour embaumer le corps, ils achètent ensemble cent livres de myrrhe et d’aloès.

Nicodème est un pharisien, c’est à dire un membre de la communauté des experts de la loi juive. En tant qu’un des soixante-et-onze sages du Sanhédrin de Jérusalem, à la fois assemblée législative traditionnelle et tribunal suprême, il est une personnalité importante de la vie religieuse et politique d’Israël. Son nom, symbolique, signifie vainqueur du peuple. Il représente l’élite sociale de son pays occupé.

Alors que les douze apôtres et les proches du Christ sont des gens simples, pêcheurs ou artisans, Nicodème est riche et instruit.

Il est un de ces nombreux qui ont vu les signes accomplis par Jésus et qui ont cru en son nom, de cette foi imparfaite qui est la nôtre. Il est hésitant. Il se sent suffisamment appelé pour aller interroger la lumière dans la nuit, mais il arrive armé de son bon sens et de sa connaissance. Il commence ainsi : « nous le savons ».

Il n’a même pas encore pu formuler de question qu’il reçoit alors de Jésus des réponses insolites, peut-être pleines d’humour. Jésus oppose à une logique toute cartésienne des aphorismes assez brutaux, déconcertants. On peut imaginer Jésus souriant en coin en percevant l’absurdité de son discours dans l’oreille de celui qui l’écoute.

Jésus oppose au connaître de Nicodème le naître. Nicodème a acquis un savoir, de l’expérience, de la maturité, même spirituelle. Il pense être bien avancé sur la voie du Royaume. Et Jésus vient lui dire qu’à moins de renaître, tout cela ne sert à rien. Il lui dit qu’il doit s’abandonner intégralement y compris d’un point de vue intellectuel, pour faire place à la vérité de l’Esprit.

Nicodème n’apparaît pas dans les autres Évangiles, seulement chez Jean. Il a cependant son équivalent chez Marc, Luc et Mathieu : le jeune homme riche qui doit abandonner tous ses biens pour avoir la vie éternelle. Le récit du jeune homme, qui repart triste, est le pendant matériel de la leçon intellectuelle soumise à Nicodème. Dans les deux cas la clé est l’abandon à l’amour, la capacité à lâcher prise pour voir Dieu. Nicodème est sur le bon chemin : il s’est déjà mis en danger pour aller voir Jésus dans la nuit.

Lui qui a beaucoup reçu, il aura de grandes responsabilités. Il est souvent représenté la tenaille à la main, enlevant les clous des pieds de son Dieu crucifié, pour recevoir son corps.

En grec comme en hébreux, vent et esprit sont un même mot. De là la poésie et la justesse de l’illustration du mystère auquel nous devons nous remettre : le vent souffle où il veut.

Face à nos esprits déconcertés, l’amour et la bienveillance infinie de Dieu. Et son humour formidable : par une phrase « Tu es un maître qui enseigne Israël et tu ne connais pas ces choses-là ? », le nom Nicodème basculera en quelques siècles de la magnificence de son sens grec — vainqueur du peuple — à être l’étymologie du mot nigaud en français.

Plutôt que nous en aller tout tristes, nous qui avons de grands biens, soyons nigauds et saints, comme Nicodème.

Église Saint-Martin de Cologne. Nicodème est à gauche. © Raimond Spekking / CC BY-SA 4.0 (via Wikimedia Commons)

– « L’Esprit souffle où il veut », dit Jésus dans son entretien avec Nicodème. Nous ne pouvons donc pas tracer, sur le plan doctrinal et pratique, des normes exclusives concernant les interventions de l’Esprit Saint dans la vie des hommes. Il peut se manifester sous les formes les plus libres et les plus imprévues : « Il s’ébat sur la surface de la terre »…
Mais pour ceux qui veulent capter les ondes surnaturelles de l’Esprit Saint, il y a une règle, une exigence qui s’impose d’une façon ordinaire : la vie intérieure. C’est à l’intérieur de l’âme que se fait la rencontre avec cet hôte inexprimable : « doux hôte de l’âme », dit la merveilleuse hymne liturgique de la Pentecôte. L’homme devient « temple de l’Esprit Saint », nous redit saint Paul.
L’homme d’aujourd’hui, et aussi le chrétien bien souvent, même ceux qui sont consacrés à Dieu, tend à se séculariser. Mais il ne pourra, il ne devra jamais oublier cette exigence fondamentale de la vie intérieure s’il veut que sa vie demeure chrétienne et animée par l’Esprit Saint. La Pentecôte a été précédée d’une neuvaine de recueillement et de prière. Le silence intérieur est nécessaire pour entendre la parole de Dieu, pour sentir sa présence, pour entendre l’appel de Dieu.

(Bienheureux Paul VI, pape de 1963–1978, Audience générale du 17 mai 1972)


– Dieu tout-puissant, selon l’apôtre Paul ton Esprit Saint « scrute et connaît les profondeurs de ton être », et il intercède pour moi. […]
Je crois fermement que ton Esprit Saint vient de toi par ton Fils unique ; même si je ne comprends pas ce mystère, j’en garde la conviction profonde. Car dans les réalités spirituelles qui sont ton domaine, mon esprit est borné, comme l’assure ton Fils unique : « Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. ».
Je crois à ma nouvelle naissance sans la comprendre, et je tiens bon dans la foi ce qui m’échappe. Je sais que j’ai le pouvoir de renaître, mais je ne sais pas comment cela s’accomplit. L’Esprit n’est limité par rien ; il parle quand il veut, il dit ce qu’il veut et où il veut. La raison de son départ et de sa venue me reste inconnue, mais j’ai la conviction profonde de sa présence.

(Saint Hilaire (v. 315–367), évêque de Poitiers et docteur de l’Église, La Trinité)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

[Après la mort de Jésus,] Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Joseph vint donc enlever le corps de Jésus.
Nicodème — celui qui, au début, était venu trouver Jésus pendant la nuit — vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts.
À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin et, dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n’avait encore déposé personne. À cause de la préparation de la Pâque juive, et comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus.

(Évangile selon Saint Jean)


– À trois reprises, Nicodème est désigné comme celui venu trouver Jésus pendant la nuit.
Pourtant quel chemin parcouru depuis cette timide rencontre ! Après l’avoir défendu en public, le voici au pied de la croix assistant Joseph d’Arimathie, autre « disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs ». Deux disciples certes apeurés mais plus fidèles que les apôtres qui ont fui dans la nuit. Deux disciples : l’un porte le corps, l’autre les parfums.
D’autres myrophores, c’est-à-dire porteurs de parfum, sont venus un jour déposer à l’enfant Jésus la myrrhe au milieu de l’or et de l’encens. Plus tard, une femme versa sur sa tête un nard précieux. Une autre versera un jour sur ses pieds du parfum et des larmes. Aujourd’hui son corps est embaumé pour le tombeau. Rien d’étonnant pourtant à ce que toute la vie du Christ soit enveloppée par les offrandes parfumées de ses disciples.
Messie ou Christ signifie, en hébreu ou en grec, celui qui a reçu l’onction, celui à qui l’on verse de l’huile parfumée sur la tête pour qu’il soit sacré comme roi et consacré comme prêtre et prophète.
Le chrétien, par le saint-chrême le jour de son baptême, a lui aussi reçu de Dieu cette onction. À l’image du Christ, je suis prêtre pour prier et porter à Dieu les prières des hommes, prophète pour apporter aux hommes la Bonne Nouvelle du salut et roi pour servir les prochains que Dieu me confie.
“Rendons grâce à Dieu qui nous entraîne sans cesse en son cortège triomphal dans le Christ, et qui répand par nous en tout lieu le parfum de sa connaissance. Car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ.”

(Frère Nicolas Burle O.P., 2016)

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