La pièce de football

Philippe
Philippe
Aug 8, 2017 · 7 min read
Virage Auteuil, Tigris Mystic, PSG — Guingamp

Au fond, quelle différence y a-t-il entre une pièce de théâtre et un match de football ?
C’est une question qui mérite d’être posée à l’heure où les salles de théâtre essaient d’attirer tant bien que mal un public alors que le football construit des stades toujours plus grands pour accueillir les nouveaux prétendants.

Les artistes n’ont pas de vision, ils voient

Sans parler pompeusement d’un prétendu rôle des artistes - ce serait leur prêter abusivement trop de responsabilités que de leur attribuer un rôle spécifique -, les artistes ne font que montrer, retranscrire ce qu’ils voient, dans la plus grande simplicité. Tel des êtres humains qui arrivent à voir, à regarder.
Ils ne délivrent rien. Ils ne délivrent pas de pompeuse vision du monde. Ils n’en n’ont pas la prétention.
Ils voient, et ils délivrent seulement ce qu’ils voient.
Au lieu d’une vision, ils nous délivrent leur vue du monde.

« Pour ceux qui le veulent ou qui en ont besoin, une bonne exposition est une leçon pour le regard. Et pour ceux qui n’ont besoin de rien, qui sont déjà riches en eux-mêmes, c’est un moment d’excitation et de plaisir visuel ». Walker Evans, photographe américain.

Main Street - Walker Evans

Voir ou ne pas voir. C’est peut-être cela le facteur qui module notre existence, qui modifie notre rapport aux êtres, aux choses, au monde.
Avoir le courage de voir.

Les œuvres d’art ne se regardent pas, elles nous invitent à regarder

Alors oui, quand on essaye de voir, et quand on voit, quelle différence fondamentale y a-t-il entre regarder un match de football dans un stade, et aller à une exposition ?

Une différence majeure est que l’exposition expose volontairement.
Elle est une leçon, un appel, un rappel. Un rappel qui nous dit : Regarde, regarde le monde, regarde la vie dans ses plus infimes détails, dans son étendue la plus vaste.
Regarde, et profite de ces moments d’excitation et de plaisirs visuels, de plaisirs auditifs.

Un rappel, comme un instrument nous rappelle qu’il perd progressivement de sa justesse, et qu’il faut le réaccorder en permanence.
Un rappel, comme une raquette de tennis qui perd progressivement en tension, et qu’il faut réaccorder en permanence.
Un rappel, comme notre être qui progressivement perd de sa justesse, qui tombe facilement dans le pilotage automatique, et que la méditation aide à réaccorder.

Ainsi, une belle exposition n’est pas une chose finie, elle ne se laisse pas cloisonner dans des murs, dans des moments précis.
La belle exposition éclate, transcende. Elle invite tout simplement, et vertigineusement, à regarder, « à vivre grâce à nos yeux, à regarder les filles », comme le dit Walker Evans.

L’exposition ne se capture pas, elle nous invite à épouser le réel.
1mn, 3mn, 10mn, 30mn, 90mn ne suffiront jamais pour regarder pleinement une œuvre d’art. C’est le travail de toute une vie.
Une exposition ne sera jamais “faite”, comme on peut le dire actuellement d’une exposition, de nos voyages.
Une exposition, comme la vie, ne se consomment pas.

L’exposition, c’est le réel, et pourtant ça dit autre chose du réel. Ca dit l’insaisissable de notre monde, nous parle à nous-même du regard que l’on pose sur chaque chose, chaque visage, chaque situation.
Une exposition photo ne nous invite pas à regarder des photos, elle nous invite à aimer la vie, à la regarder profondément.
Peut-être plus directement que les autres formes d’art, la photo questionne notre rapport, notre rapport à l’insaisissable du réel.

Toutes les œuvres d’art auxquelles nous sommes exposées, et peu importe si certaines disciplines vous semblent plus obscures que d’autres (peinture, danse, musique, photographie, théâtre, cinéma etc.), se rejoignent dans cette invitation : à vivre, à regarder, à apprécier.

Accepter cela nous libére du rapport lourd, pesant, assommant, condescendant, intimidant, que peuvent avoir les œuvres d’art.
L’exposition Walker Evans est de celle-là, de ces expositions qui nous invitent à regarder.
Des expositions qui nous font sentir plus que jamais vivants, et qui nous rappelle intimement de l’être.

Le musicien John Cage pousse cette conviction jusqu’au bout. Une pièce de musique de 4mn et 33 seconde de silence. Comme s’il nous disait qu’il n’y avait rien à attendre de telles œuvres, qu’elles ne nous seront jamais livrées sur un plateau, qu’elles ne se consomment pas, qu’elles ne sont qu’une invitation vertigineuse qui nous offre une responsabilité, celle de regarder. Libre à nous de la prendre ou non.

4'33'’. John Cage.

C’est fortement déroutant, car il n’y a alors plus rien à voir, plus rien à entendre, plus rien à capturer. Ces artistes nous renvoient dans nos cordes, nous invitent à revoir notre copie du réel.
C’est en cela qu’ils sont passionnants. Ils sont un garde fou permanent pour notre regard.
C’est en cela que l’on a jamais fini de voir de telles oeuvres. Jamais fini de voir le réel.
C’est en cela encore plus spécifiquement que les modernes ont révolutionné l’art de manière fracassante.

« Voilà sur quoi vous devez concentrer votre attention. L’œuvre d’art est ce que vous voyez et ce que vous entendez » dit-il au sujet de cette pièce.

Les œuvres d’art nous autorisent à regarder

Elles nous libèrent d’un côté.
Nous autorisent de l’autre. Nous autorisent à trouver la beauté dans la vie, sans crainte, sans autorisation, sans validation d’autrui.

Parc des Princes - Nicolas de Stael

Revenons à notre question initiale. Le théâtre et le football, quelle différence y-a-t-il, une fois libéré du poids autoritaire et social assommant que véhiculent les œuvres d’art ?

Parlons du stade et de l’expérience qu’elle procure.
Et plus spécifiquement en France, le Parc des Princes : une explosion de couleur, une pelouse verte, des lignes blanches, des sièges et des maillots colorés, des tifos, des fumigènes rouges, des drapeaux.
Du rouge, du bleu, du vert, du blanc, du bleu … Expérience sensorielle envoûtante, passionnante.

Nicolas de Stael et ses peintures du Parc des Princes, Joel Blanc, un de mes professeurs de dessin au collège, et peintre des grandes compétitions sportives sur France TV, l’ont bien compris.
Une large gamme de couleur, de mouvement, de volume.
Le foot, le rugby, le tennis, l’équitation … disciplines sur lesquelles ils ont réussi à poser un regard.

Joel Blanc - Roland Garros

Regarder pour se réconcilier avec la vie

Alors, il est naturellement plus facile d’opposer mécaniquement, élitistement ou maladroitement les différents types d’expérience, les différentes disciplines. Je vous laisse imaginer la multitude d’oppositions que nous pouvons tous créer très facilement.

Mais avant de nous laisser aller à ce type de jugement, tentons seulement de questionner humblement notre rapport, de saisir la difficulté à l’ajuster, et de voir que notre jugement ne dépend pas de la chose regardée, mais beaucoup de notre propre regard.

On se rend compte à quel point il est aisé de passer à côté d’une œuvre de Bach, d’un chef-d’oeuvre dans une exposition, d’un repas succulent, d’une discussion avec un ami, d’une belle fleur, d’une soirée qui a tout pour être agréable. Les exemples sont infinis.
Et inversement à quel point il est jouissif d’entretenir cette justesse de rapport, quel qu’en soit l’instant, quelle qu’en soit l’activité que l’on pratique, que l’on regarde.

Quelle que soit l’activité que nous entreprenons, c’est cette question du rapport qui se pose à chaque instant, dont nous portons la responsabilité.
De rapport. De regard. C’est sensiblement la même chose. Et c’est cette justesse du regard qui fait la différence.

Marco Van Basten, Arigo Sacchi, Frank Rijkaard pour le Milan AC

« On peut voir quelques choses, mais on ne voit pas tout. Par exemple, quand j’étais au Milan AC, Berlusconi n’était pas content quand je faisais venir d’autres entraîneurs à Milanello. Mais je lui disais : « Ils peuvent comprendre l’exercice, mais pas ma sensibilité. » C’est comme du Beethoven. Ou par exemple, si un directeur d’orchestre souhaite faire jouer un opéra, disons la Tosca, la structure sera toujours là, mais si c’est un directeur lambda qui le dirige, cela fait toute la différence. »

Ces mots d’Arigo Sacchi, un des entraineurs de football les plus influents, réconcilient en quelques lignes le monde de la photographie et du football, de l’art et du sport.
Un regard profond, un rapport sensible, une perception ordinaire transcendée.

Alors, Mohamed El Khatib, par sa pièce Stadium présentée à Paris en octobre, Nicolas de Stael par ses peintures du Parc des Princes, Fernand Léger par ses peintures des lampadaires, des maisons et des ouvriers, Walker Evans par ses photographies des devantures, des déchets, des immeubles, Arigo Sacchi par sa gestion des êtres humains, des joueurs de football, nous invitent tous à nous exposer, à risquer le regard, à nous réconcilier avec la vie.

Personnellement, sans doute qu’un tableau de Kandinsky et qu’un match en virage au Parc des Princes version 2005–2008 ont la même valeur, la même intensité.

Alors spectateur oui. Mais spectateur pour regarder, spectateur pour vivre !

« Fondamentalement, qu’est-ce qui différencie un public de théâtre d’un public de football ? Je veux dire hormis la tenue vestimentaire ? »
Gilles Deleuze
Fondamentalement, pas grand chose. Et ça change tout.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade