La quête de sens ou l’épopée tragique

Grisé par la quête de sens

Trouver un travail, une vie, qui ait du sens. J’entends souvent cette phrase, ce projet.
Venir à Paris et trouver son job de rêve dans l’innovation sociale, dans le secteur culturel. 
Envier, idéaliser certains jobs.
 
Car oui, c’est d’une logique implacable : si je trouve quelque chose qui fait du sens, je serai forcément engagé, heureux, épanoui.
La question ne se pose même pas. Ce job de rêve, cette vie de rêve va m’apporter ce dont j’ai toujours rêvé, ce qu’il me manque.

L’engagement pour des causes, pour des entreprises, pour les autres est quasiment devenu le graal : c’est la noblesse éminente, la chose suprême, qu’on ne peut remettre en cause car forcément, on fait des choses bien, des choses belles. On s’occupe des autres.

Une quête en forme d’illusion ?

Mais cet engagement me questionne de plus en plus. 
S’engager pour quelqu’un ou quelque chose d’autre que soi-même est-il, au fond, désirable ? ou plutôt, primordial ?
 
 J’ai l’impression qu’en parlant d’engagement, et de travail qui ait un sens, on aboutit à deux conséquences qui ne me semblent pas très saines, voire contradictoires.

D’abord, il me semble qu’on se rapproche rapidement, sans forcément le vouloir, d’un jugement moral, opposant deux visions opposées et non réconciliatrices : le bon travail d’un côté, le mauvais travail de l’autre.
Cette fracture n’est certes jamais consciemment voulue, mais me semble sous-tendue malgré tout.

Le deuxième point, intimement lié au premier, est la création implicite d’oppositions.
 Car trouver un travail qui ait du sens, n’est-ce pas créer d’emblée une opposition avec tous les autres, qui eux, n’en n’auraient pas ? N’est-ce pas agir en opposition ? Et agir en opposition ne fait que graviter autour d’un même référentiel, ce qui ne change finalement pas grand-chose au sujet. 
 
On en vient ainsi à opposer assez maladroitement et de manière très manichéenne :
 La start-up à la grande entreprise.
 L’entreprise sociale à celle qui ne l’est pas.
 Le modèle du freelance au modèle du salariat.
 L’entreprise tout court, à la culture de radis et de salades dans la Creuse.
 
 On assiste presque en ce moment à une inversion des rôles, l’entreprise idéalisée auparavant deviendrait “pouilleuse”, et les agriculteurs, les hommes de la terre, en contact avec la terre, anciennement “pouilleux”, deviendraient des héros.
Inversion des rôles tout aussi significative d’une quête d’un autre chose. Idéalisée, toujours.

Ces oppositions me semblent, dans le fond, assez vicieuses.
N’est-ce pas implicitement considérer l’existence d’une hiérarchie de métier, avec ceux ayant du sens et ceux qui n’en n’auraient pas ? 
D’un côté, le bon métier, noble et épanouissant.
De l’autre, le mauvais métier, l’anti-métier, dégradant et illégitime.

Attention, je ne dis surtout pas que cet engagement est inutile, qu’il n’est pas nécessaire.
 Je pense qu’il est absolument essentiel et heureusement, bien heureusement que de telles initiatives existent. Des initiatives fleurissent, des projets innovants se mettent en place, des acteurs du changement se mettent à l’oeuvre.
Ils sont, au risque de me répéter, absolument fondamentaux.
Construire du sens plutôt que le chercher. Makesense, comme le nom d’un projet dans lequel j’ai pu avoir une courte expérience.

C’est son utilisation, l’illusion et le rêve qu’il peut faire miroiter qui est dangereux. Même quand on “fait du sens”.

Car derrière ces belles volontés, derrière ces visions idéalisées, tout n’est pas forcément plus vert.

Le désenchantement et le désarroi peuvent vite arriver.
La promesse d’un monde idéal ne répond pas forcément à toutes les attentes.
La découverte que le monde si longtemps idéalisé, de l’engagement social, de la culture, n’est pas aussi parfait et épanouissant qu’imaginé.
L’impression que les questions et doutes sont toujours les mêmes. Que la quête n’est pas aboutie, qu’il manque encore quelque chose, qu’on n’est toujours pas satisfait.

Des insatisfactions, un malaise ou un désarroi d’un côté.

Un engagement démesuré, passionnel de l’autre, frôlant le sur-investissement au mieux, le burn-out, au pire.

On étouffe. A un moment donné, on étouffe.
Soi-même, par épuisement.
Les autres, en contribuant à un système qui n’est peut-être pas moins étouffant que les autres, pas plus épanouissant. Qui ne nous accorde pas la place que l’on aurait souhaitée.

L’impasse du bonheur au travail

Alors on voit bien l’impasse, que le défi est tout autre que simplement trouver un travail qui ait du sens.

L’illusion du bonheur au travail part sans doute d’une bonne intention. Mais elle restera toujours une illusion, au sens où on entend habituellement le travail.

Cette réflexion, vue comme une seule finalité, déconnectée de la question centrale, peut être dangereuse, dans un totalitarisme communicant sans frontières.

Devons nous vraiment chercher le bonheur au travail ? Pouvons nous le trouver ?

La vie semble beaucoup plus ample et vaste que le travail pour atteindre le graal dans cette unique composante, si grande et longue soit elle, comparativement.

Malgré tout, cet engagement, ce bonheur est un nouveau graal managérial et sociétal, la valeur désormais ultime.
Une norme imposée comme injonction forcée et une liste de recettes à appliquer qui nous rendrait plus fort, plus productif, qui nous développerait personnellement.

Comme en témoigne entre autres la création du Chief Happiness Officer : ce nouveau nom de poste lié à cette novlangue autour du bonheur au travail qui me semble témoigner parfaitement de cette injonction forcée au bonheur.

Quelqu’un d’engagé, c’est souvent quelqu’un d’engagé pour les autres, pour ses clients. C’est quelqu’un d’attaché, de dévoué, de volontaire. Mais aussi et surtout quelqu’un qui profite pleinement à l’entreprise, à court terme.
Idéologie dérangeante qui n’est pas loin de prendre les employés pour des moutons derrière une logique humaniste trompeuse.

Mais l’illusion reste une illusion. Et elle éclate forcément, tôt ou tard.
Des réactions, des témoignages, des questionnements émergent de plus en plus. Et c’est parfaitement normal, parfaitement rassurant.

Un engagement oui, mais différent

Car le seul ou le vrai engagement n’est-il pas au-delà de la morale ? au-delà des oppositions ? au-delà d’une quête extérieure ?

Le graal ne peut pas se trouver pas dans cette quête de sens, dans cette spirale de l’engagement.
Je ne dis bien sûr pas qu’un travail qui ait du sens ne soit pas intéressant, pas louable, que ce n’est pas une question à avoir en tête au moment de chercher un travail. Comme dit précédemment, c’est d’après moi fondamental. 
Mais je dis surtout que cette quête de sens n’est pas la quête ultime, qu’elle ne résout qu’une seule partie de la question, et qu’elle laisse au travail ou à un événement extérieur la responsabilité de nous combler. Ce qui ne peut être valable sur le long terme.

Le poète Rilke me semble intéressant à ce sujet, dans sa première lettre à un jeune poète :

« Si votre quotidien vous semble pauvre, ne vous en prenez pas à lui. Prenez-en vous à vous-même car vous n’êtes pas assez poète pour appeler ses richesses »

Il déplace alors totalement la question. La quête, si elle est toujours extérieure à nous-mêmes, sera toujours infinie. 
Une quête de sens, une quête d’ambition, une quête de pouvoir, une quête de plaisir, une quête de beau temps, une quête d’une meilleure soirée, une quête de toujours plus.
Car oui, il y aura toujours quelque chose de mieux ailleurs.

L’innovation sociale : celle d’être humain

La seule quête qui vaille, et pas la plus facile, ne serait-elle pas alors celle de s’engager sur la voie de l’être ? S’engager vis-à-vis de soi-même ? Pour transcender les considérations morales du travail, les oppositions implicites ?
 
 Des personnes comme Phil Jackson, coach des Chicago Bulls et des LA Lakers aux 11 titres NBA, Jim Jarmusch, réalisateur, Philip Glass, musicien, Christophe Thuillier, PDG d’Agesys, une entreprise de 50 personnes, m’ont beaucoup inspiré sur ce travail qui nous revient souvent en pleine face.

Le seul vrai travail auquel nous sommes tous confrontés est là, devant nous.
Magnifiquement simple car rien ne nous y empêche, il est purement à notre portée. 
Magnifiquement compliqué tellement il est vertigineux, tellement il peut nous bousculer, nous remuer.

Phil Jackson, coach des Chicago Bulls au côté de Michael Jordan, et des LA Lakers au côté de Kobe Bryant.

La seule quête serait alors de tenter d’être humain dans n’importe quel métier.

Si innovation la plus sociale il y peut y avoir, c’est d’essayer d’être humain dans le métier qu’on exerce, quel qu’il soit. 
Si innovation sociale primordiale, au sens premier du terme, il y a, c’est bien dans cette éducation-là.
Une éducation qui permettrait à chacun de trouver sa place, sa propre place.

Le philosophe Heidegger, dont la proximité de pensée avec le poète Rilke est profonde, l’exprime bien :

« L’amitié ne prend son essor qu’à partir de la plus haute possibilité pour chacun qu’est cette constance à être intimement soi, ce qui à vrai dire, est tout à fait autre chose que la quête d’un je »

L’amitié avec soi, avec les autres, et avec le monde, comme dit Heidegger. L’amitié avec son travail. Dans le sens le plus large qu’il soit.
Etre ami avec son travail, cela me semble peut-être plus équilibré qu’un engagement qui tend à l’aveuglement, qui tend presque naturellement à un déséquilibre, lorsqu’il devient l’objectif principal.

Le travail n’est au fond qu’un événement, qu’une série d’événements dans notre vie. 
Une série d’événements dans laquelle nous avons à être.

Le bonheur au travail, pourquoi pas, mais ni comme injonction ni au sens où on entend le travail.
Le bonheur à être au travail, à être à nos travaux, quels qu’ils soient. Nous avons juste à essayer de faire ça.
Etre au travail : à la maison, au bar avec ses amis, en vacances, au boulot, en faisant la cuisine et la vaisselle etc. Le travail d’être au travail. Le travail d’être.

Et ce travail peut être passionnant quand nous y arrivons. 
Passionnant pour nous-mêmes. Utile pour les autres. Utile pour la société.

L’enjeu n’est donc ni de décrédibiliser les entreprises, ni de maximiser l’engagement en entreprise.
L’enjeu me semble être entre les deux.
Tenter d’apprendre à être.
A chaque instant. Encore et toujours. A nouveau.
Tenter de trouver le rapport approprié dans chacun de nos différents travaux.

Je voulais finir par un poème, qui me trotte dans la tête depuis quelques semaines, qui décrit bien l’illusion du sens dans laquelle nous pouvons être, et l’invitation au cheminement qui nous revient, inlassablement, subrepticement et sans prévenir.

Un poème, comme tous les beaux poèmes, qui ne se dévoile pas forcément du premier coup, ni du deuxième, ni du vingtième.

En la très paisible quiétude
D’un jour plein de sens
Eclate tout à coup un regard
Qui d’un sursaut non pressenti
Trouble l’âme assurée
 
Ainsi que sur les hauteurs
Le tronc solide
Sans bouger fièrement s’élance
Et puis pourtant plus tard une tempête
Le plie jusqu’au sol :
Ainsi que la mer
Avec un bruit strident
Avec un choc sauvage
Encore une fois plonge en
La conque longtemps délaissée
Stefan George

Alors pour un engagement profond, tentons d’être, encore et toujours.

Je joins à cet article un hommage plus personnel à une liste non exhaustive de personnes que j’ai côtoyées, qui justement, m’ont appris à apprendre à être. 
A essayer constamment de trouver une place, la mienne :