Contribution #16 — Le pouvoir des données : “Datacratie” ou “Datature” ?

Philippe Gabillault
May 3, 2019 · 8 min read

Datacratie” ou “Datature”, deux néologismes dans l’intitulé de cette contribution, pour illustrer le pouvoir pris par la donnée et les risques dans l’utilisation qui en est faite dans notre société à quelques jours du premier anniversaire de l’entrée en application du RGPD.

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1 — Bienvenue en “Datacratie

La “Datacratie”, c’est aussi l’OPEN DATA, qui vous permet de connaître le prix des dernières transactions immobilières en quelques secondes, en allant sur le site https://app.dvf.etalab.gouv.fr/. Une application proposée par la mission Etalab qui permet de visualiser les données DVF (demandes de valeurs foncières), correspondant aux mutations à titre onéreux réalisées les 5 dernières années. Les données DVF brutes sont téléchargeables sur le site https://www.data.gouv.fr depuis le 24 avril 2019 et sont produites par la Direction générale des Finances publiques.

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Sans être paranoïaque, il faut reconnaître que les données sont partout. Jour après jour, elles envahissent davantage notre quotidien sans que l’on n’y prenne garde et véritablement conscience. Avec notre téléphone, à chaque clic et à chaque déplacement, des données sont collectées.

Envoyer ou lire un message sur WhatsApp ou un post sur Twitter, consulter la météo ou un site d’information sur son smartphone, faire une recherche sur Google, effectuer ses démarches administratives en ligne, valider son titre de transport électronique dans le bus, payer sans contact avec son téléphone … sont des exemples quotidiens des données que nous constituons.

En Datacratie, nos données représentent une mine d’informations pour les géants du web et le moteur de leur modèle économique. Il ne s’agit pas seulement de recenser notre lieu de vie, notre âge ou notre sexe, mais aussi nos opinions et centre d’intérêts, habitudes, état de santé, alimentation… Plus nous utilisons leurs outils, plus les outils collectent des informations sur nous et les personnes qui nous citent. Vous pouvez d’ailleurs le vérifier, même si vous n’avez pas de compte Twitter, en tapant votre nom dans la barre de recherche, vous découvrirez tout ce que les autres écrivent vous concernant.

Si la “Datacratie” peut être considérée comme une forme de démocratie moderne, elle nous oblige à nous interroger sur le pouvoir et la puissance de nos données. Un pouvoir et une puissance croissante qui non seulement nous dépassent dangereusement, mais dépassent également ceux qui les collectent, qui, si nous n’y prenons garde nous conduisent vers une forme de dictature de la donnée, que nous qualifierons avec un second néologisme de “Datature”.

Car, bon nombre de nos convictions, des chansons que nous écoutons, se forgent désormais sur les données que nous consultons, collectons et visionnons, celles-ci étant de plus en plus poussées par les algorithmes de recommandations des accélérateurs de contenus (réseaux sociaux et plateformes internet).

2 — La “datature” nous guette …

“Tout est répertorié : l’audience, le nombre de streams (écoute en flux), de « like », la sélection ou non dans la bibliothèque de l’abonné. Le morceau a-t-il été écouté en entier ? L’auditeur s’est-il lassé avant la fin ? A-t-il zappé ?… Autant d’informations clés qui permettront de garder ou non la mélodie dans la bonne playlist … A cela s’ajoutent des sélections très ciblées selon les genres musicaux. Spotify a poussé sa stratégie d’individualisation jusqu’à proposer, aux Etats-Unis, depuis octobre 2018, des playlists créées en fonction de l’ADN des abonnés. Un quart de musique chinoise, un huitième de suédoise… La plate-forme, qui promet qu’aucune donnée personnelle ne sera utilisée ailleurs, a conclu un accord avec AncestryDNA au moment précis où il a été découvert que 23andMe, autre géant des tests génétiques, avait cédé les données de ses clients à un industriel de la pharmacie…”

Sur ces plateformes, mais surtout sur les réseaux sociaux, les utilisateurs qu’ils soient célèbres ou anonymes, échangent, postent et relayent de plus en plus de données sans vérification préalable de leur exactitude, ce qui conduit la plupart d’entre nous à ne plus être capable de distinguer le vrai du faux.

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“#PitieSalpetriere : “La description des faits d’après @CCastaner relève du mensonge officiel. Ce gouvernement entretient un rapport perverti à la vérité.”

Ainsi tweetait Clément Viktorovitch, Docteur en science politique et enseignant à Sciences Po Paris le 3 mai 2019.

Partout, les données sont là, précieuses, indispensables. Méticuleusement collectées, sans pour autant nous rendre attentifs aux traces que nous laissons derrière nous et qui pourront être retenues contre nous en cas d’investigations, par différents Big Brothers publics ou privés, en tout état de cause, gardons en tête que “Big Brothers are watching you”.

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Fresque d’Ernesto Novo — rue de la Poterne des Peupliers — Paris 13ème

Nous devrions donc être méfiants et modérer nos contenus. Bien au contraire, tels des enragés, nous postons frénétiquement de plus en plus de propos haineux et agressifs sur les réseaux sociaux. Ainsi, depuis le début de l’année 2019, 14,3 % des commentaires postés sur les pages Facebook comportent des propos haineux ou agressifs. En 2018, sur la même période, ils ne représentaient que 10,8 % (Source Panorama de la haine en ligne Netino by Webhelp).

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3 - 2019, l’année de la prise de conscience ?

Facebook

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Mark Zuckerberg, le DG de Facebook, lors de la conférence F8 de Facebook pour les développeurs, le 30 avril 2019. REUTERS/Stephen Lam

Après avoir partagé le 30 mars ses “quatre idées pour réguler Internet”, Mark Zuckerberg, le 30 avril, lors de la conférence de presse des développeurs F8, s’est livré a une défense étonnante de la protection de la vie privée sur Internet.

«Le futur est privé», a affirmé l’entrepreneur.

Google

Proposition de loi visant à lutter contre la haine sur internet

Sur internet, ce phénomène est décuplé par la libération d’une parole haineuse décomplexée car trop souvent tolérée sous l’artifice du virtuel. C’est ainsi que cet outil d’ouverture sur le monde, d’accès à l’information, à la culture, à la communication, peut devenir un véritable enfer pour ceux qui deviennent la cible de « haters » ou harceleurs cachés derrière des écrans et pseudonymes.

Selon un sondage réalisé en mai 2016, 58 % de nos concitoyens considèrent qu’internet est le principal foyer des discours de haine. Plus de 70 % disent avoir déjà été confrontés à des propos haineux sur les réseaux sociaux. Chez les plus jeunes en particulier, le cyber-harcèlement peut être dévastateur. Mais l’actualité, et les révélations de comportements tels que ceux de la « Ligue du LOL » rappellent qu’il s’agit de délits dont personne n’est à l’abri.

Toutefois, force est de constater que l’impunité règne en matière de cyber-haine. Peu de plaintes sont déposées, peu d’enquêtes aboutissent, peu de condamnation sont prononcées — cela générant un cercle vicieux et dissuasif.

Data.gouv.fr

4 — Quelques conseils pour chacun d’entre nous

La dynamique des réseaux sociaux et la richesse des débats nous incitent à participer à ceux-ci, d’autant plus que la participation est simple et peut s’effectuer sous le couvert de l’anonymat.

Cette simplicité et l’instantanéité des débats poussent à des commentaires abruptes ou chacun fait cherche la petite phrase qui va être “liker”, les uns et les autres se retrouvant dans un grand jeu vidéo ou le virtuel et la réalité se confondent progressivement.

La simplicité d’utilisation des outils permet à chacun de devenir acteur, rédacteur, caméraman et témoin de son époque et de réaliser des reportages “live” des événements auxquels il participe.

Les manifestations du 1er mai 2019, des milliers de données échangés sur les accélérateurs de contenus dans un climat de tension

Le 1er mai, j’ai voulu observer et vivre au plus près le défilé parisien du 1er mai. J’ai été impressionné par :

  • l’extrême tension qui se dégageait de part et d’autre
  • le jeu de stratégie entre les forces de l’ordre et les éléments les plus « ultras » des manifestants.
  • l’utilisation intensive des téléphones qui capturaient le moindre mouvement pour le poster ou le conserver comme moyen de preuve, notamment en cas de violence policière ou d’interprétation des faits.

Face à la tension et à la frénésie, peu importe la réalité des faits, pour la plupart des “acteurs” qu’ils soient participants, autorités, spectateurs ou rédacteurs, la conviction est faite à la lecture des contenus, elle se construit par le visionnage et la lecture de données générés par leur réseau et poussés par les accélérateurs de contenus (vidéos de quelques secondes, photos prises sur le vif, textes en quelques caractères pour une lecture rapide) sans prendre le recul nécessaire à la vérification de l’information.

Une prise de recul individuelle est indispensable à la préservation de nos libertés individuelles.

Une prise de recul individuelle se traduisant par une modération de nos contenus et la fourniture de consentements éclairés sera sans doute notre meilleure protection à l’avènement d’une “Datature”.

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