Chemin de croix

Dans un précédent article sur l’identité et la prise de position, j’essayais de témoigner de comment, à partir de mon expérience, l’identité fixe n’existait pas. Les prises de position qui en découlent ne peuvent donc être figées. J’avais pris l’exemple de mon rapport à la religion et à l’art, sans rentrer dans les détails.

Cet article développe plus en détail l’évolution de mon rapport à la religion et montre comment, “peu à peu, la religion cesse d’être une chose pour ou contre on prend parti, de la même manière que l’on prend parti en politique” (Simone Weil).

Joseph, Olivier, Simon, Philippe. 
Comme le montrent les prénoms de mes frères, je suis né dans un cadre et une culture influencés par la religion.

Une structure familiale assez classique de notre fin du 20ème siècle :

  • Des grands-parents croyants, avec un fort ancrage paysan, et pour qui la religion est un élément central de leur vie.
  • Des parents qui ont nécessairement baigné dans cette éducation et qui font leur chemin sur ce sujet.
  • Des enfants, sur qui cet héritage générationnel a forcément déteint, et qui ont traversé quelques étapes classiques d’une petite « éducation religieuse», de manière plutôt subie, et qui préféraient les compétitions sportives aux obligations religieuses du dimanche.

Malgré le caractère quasi obligatoire de ces étapes (baptême, communion, profession de foi) traversées sans grande conviction ni volonté, je ressentais une insatisfaction continue.
Cette insatisfaction avait l’intérêt de garder une question bien vivante. 
C’était comme une obsession qui me trottait dans la tête, et un objectif que je m’étais fixé : un jour, j’aurai la réponse !

Pour répondre à quelle question ? Je ne savais pas trop, mais j’aurai la réponse.

Es-tu croyant ? Je répondais, au fond de moi en tout cas : « Non. Je ne sais pas en fait. Je ne sais pas trop de quoi on parle. Mais un jour j’aurai la réponse ! »

Pourquoi cette obsession d’une réponse ?
Parce qu’il y avait comme un malaise, une volonté de comprendre, de résoudre ce qui constituait une part de mon enfance, de ma famille et plus largement ce qui est une question incontournable de notre société.

On y est en effet nécessairement confronté : dans les débats politiques, dans la géopolitique, avec les mariages d’amis durant lesquels on assiste à la différence des conceptions religieuses etc. C’est un sujet, qui, pour comprendre le monde qui nous entoure, est un passage quasi obligé.

Cette question, c’est celle qui, en secret, me tourne dans la tête depuis mon enfance.

Voici quelques éléments de mon chemin de réflexion à ce sujet :

La première réponse que je me suis donné, c’est celle-ci : la religion, me disais-je, c’est un enfermement, ça ne peut être que ça. Un enfermement auquel je préférais la liberté.

Oui d’accord. 
Mais me libérer de quoi ? 
Des dogmes, des passages obligés, de la sclérose intellectuelle. 
Dans un premier temps.

Dieu était alors un mot que je n’osais prononcer tellement il me faisait peur. 
Un mot tabou que je trouvais horrible et aliénant. 
S’y confronter me paraissait être un aveu de faiblesse, d’anti-modernisme, de manque d’autonomie. Bref, quelque chose de profondément négatif.

L’athéisme m’allait alors assez bien, même si je sentais que c’était davantage une opposition qu’une position clairement assumée. Une position d’incompréhension, de mépris un peu aussi, vis-à-vis des postures religieuses, sans les comprendre réellement.

J’étais dans une situation encore inconfortable, et la question me revenait encore et toujours en pleine face.

A l’athéisme, j’y rajoutais alors le mot spirituel. Sans forcément savoir ce qu’on mettait derrière, mais c’était plus subtil.

Cela avait l’avantage de mettre le sujet de la religion côté, officiellement, tout en le laissant ouvert, en mon fond propre.

Mais là encore, il y avait un malaise. Car la spiritualité peut elle aussi générer ses propres dogmes, elle peut rester une notion floue, potentiellement soumise à l’instauration d’une nouvelle dictature d’un sacré non religieux.

Se libérer des normes et des dogmes n’est qu’une étape, qui ne permet pas plus de se rapprocher, réellement, du sujet.

Puis, peu de temps après, j’ai découvert, et découvre encore le bouddhisme.
Surement par effet d’opposition naturelle. 
De l’extérieur, sans trop savoir ce à quoi il référait, cela donnait l’impression d’une religion sans dieu.
C’était une autre voie, plus réconfortante à premier abord, qui allait surement me donner quelques éléments de réponse.

Puis progressivement, paradoxalement peut-être, mais cette découverte m’a réconcilié avec la notion de Dieu, et plus largement avec celle de religion, que je vois désormais comme “un trésor parmi d’autres”, comme le dit Simone Weil à nouveau.
Le fait que la question du Dieu tel qu’on l’entend ne soit pas eu coeur des réflexions du Bouddhisme m’a finalement libéré de cette question.

A la réponse à la question “suis-je croyant”, je ne ressens désormais plus de malaise.

Je me sens assez proche de la réponse du chef d’orchestre Sergiu Celibidache lorsqu’on lui a posé la question, de 14"50 à 15"30.

Dieu ou pas Dieu, croyant ou pas croyant, finalement, ce n’est plus trop mon sujet. Car la réponse ne ferait qu’éveiller des polémiques qui nous éloignerait du sujet. J’ai l’impression que le cœur du sujet n’est pas forcément là.

Car même libéré de cette question, même après avoir donné une réponse, la question revient avec encore plus de force. 
Donner une réponse étouffera plutôt qu’éclairera.

De quoi parle-t-on alors ?

La question semble se déplacer vers ce dont nous sommes à la fois le plus proche, et le plus éloigné : l’être humain.
La question est celle d’être, celle de l’être.

On parle alors d’une force, d’une vérité, d’une présence.
La même que l’on peut trouver dans Star Wars, ou dans Dragon ball Z (inspiré de l’histoire de Sun Wukong/San Goku, le Roi des Singes, dont l’histoire est passionnante. Vous pouvez en voir un aperçu sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sun_Wukong).

Sun Wukong

Quelle est alors cette force qui appartient à l’homme sans qu’il puisse en être possesseur ?

Si j’ai une réponse désormais, c’est de ne pas avoir de réponses, de maintenir un inconnu.
Ma réponse, actuellement, est d’essayer de me confronter à cette difficulté, à ce mystère en creusant, en essayant de m’approcher toujours plus de ce que cela peut signifier.

Je crois que c’est cette recherche commune, quasiment infinie, à laquelle s’adonnent l’art, la philosophie, la religion : chercher la force, dévoiler la vérité. Et que c’est une des raisons pour laquelle ces penseurs ne peuvent faire l’impasse de se confronter à ces sujets.

Deux citations ne cessent de me guider dans cette réflexion :

Une citation de Simone Weil, extraite de L’enracinement, qui explore cette question de manière très profonde.

On fait tort à un enfant quand on l’élève dans un christianisme étroit qui l’empêche de jamais devenir capable de s’apercevoir qu’il y a des trésors d’or dans les civilisations non chrétiennes. L’éducation laïque fait aux enfants un tort plus grand. Elle dissimule ces trésors, et ceux du christianisme en plus.

Cette phrase montre toute l’étendue de sa réflexion et du travail à réaliser pour ne plus opposer stérilement « la vie religieuse » et « la vie laïque », le religieux et l’athéisme. Elle montre l’existence d’une subtilité dont le seul travail est d’essayer de la déchiffrer et de la découvrir.

Cette subtilité, le film Le garçon et la bête la présente très bien.
Le début du film présente caricaturalement deux univers différents : 
Les bêtes d’un côté qui sont le royaume du sacré, du religieux.
Les humains sont de l’autre côté, dans le royaume de l’impur et de la déchéance. 
Les deux mondes sont totalement cloisonnés. En apparence.

La suite du film tend à montrer comment c’est le travail de toute une vie, nécessaire et difficile, d’essayer de réconcilier les deux. 
Dans ce film, ce travail est réalisé conjointement par la bête, Kumatetsu, et l’humain, Kyuta.
C’est une question que le dernier Star Wars touche aussi du doigt.

La première partie du film montre comment la séparation de ces deux mondes ne fait qu’éveiller les polémiques et ne questionne aucunement le rapport à ce que c’est qu’être. C’est là toute la complexité.

La deuxième citation qui me guide, c’est celle de Kant :

Pour rendre les hommes croyants, ne cherchez pas à leur démontrer l’existence de Dieu, car vous ne feriez qu’éveiller leur instincts polémiques, cherchez tout simplement à les rendre meilleurs

Pour conclure, la réponse à ma question qui me suit depuis mon enfance laisse désormais place à deux nouvelles questions :

  • Comment réconcilier le royaume des bêtes et le royaume des humains ?
  • Comment faire pour être humain ?

Je crois que c’est le travail auquel nombreux philosophes font référence, et notamment la question et le travail auquel le philosophe Heidegger appelle : Nous ne sommes pas des êtres humains, nous avons à être humain.

Un travail auquel l’art, la religion et la philosophie contribuent sans cesse.
C’est pourquoi, dans la même lignée que celui-ci, le prochain article sera sur l’évolution de mon rapport à l’art.