L’infortuné et son chien — jour 1

Hier, j’en ai eu assez. Pendant que j’étais au bureau, Crado a saccagé la salle de bain. Il a arraché les serviettes, réduit en miettes le tapis de bain et chié dans la baignoire. Il m’attendait devant le lavabo, assis, langue pendante, regard mort. Je n’ai rien dit, j’étais estomaqué. Je suis ressorti, j’ai pris la voiture, je suis allé à l’hypermarché et j’ai acheté une laisse. Lorsque je suis revenu, je me suis accroupi devant lui et je lui ai dit ceci en le regardant droit dans les yeux : Crado, je vais te mettre cette laisse et je vais te mater. Je ne sais pas pourquoi je ne t’ai pas encore fait piquer par un vétérinaire pas trop regardant. Sans doute sommes-nous très liés, et il est possible que, si je te fais du mal, je me fais mal. Alors à partir d’aujourd’hui, je vais te mettre cette laisse. Je vais te promener, en espérant que les voisins ne me lynchent pas en te reconnaissant. Tu vas pisser dans le caniveau comme tous les chiens, et je vais ramasser tes crottes comme tous les propriétaires de chiens. On va avoir l’air d’avoir une vie normale tous les deux. Tu comprends ça ? Normale. Puis, je vais t’enfermer dans la petite chambre du haut, et je vais t’attacher au radiateur. Je ne veux plus t’entendre, je ne veux plus que tu me pourrisses la vie, au moins un jour sur deux. Un jour sur deux, c’est un début. Et aujourd’hui, c’est un jour sans toi, sans emmerdement, sans dévastation.

Aujourd’hui, c’est un jour sans toi, sans emmerdement, sans dévastation.”

Crado me regardait, mais ses yeux étaient noirs et vides. Il est trop intelligent pour n’avoir pas compris que quelque chose allait changer. Je ne savais pas comment l’interpréter : cause toujours, connard ? Oui, maître Aucune idée… mais j’étais à peu près sûr que cette vieille carne allait s’adapter.

Pour commencer, je lui ai passé le collier et mis en laisse sans difficulté. Il ne bronchait toujours pas, comme un chien fait statue, un chien en arrêt. Je l’ai tiré dans la chambre du haut. J’ai attaché la laisse au radiateur. Crado faisait mine d’ignorer ce qui se passait, il regardait ailleurs, comme si tout ça ne le concernait pas. J’ai fermé la porte à clé. Il était temps de dîner et de se poser devant la télé.

Après une simple soupe aux légumes et un petit verre de vin rouge, je me suis endormi devant un reportage sur le terrorisme islamique. Une brochette de personnes importantes, soit par leur haute fonction publique, soit par leur compétence technique, jamais les deux, vociférait et martelait que pour faire reculer le terrorisme dans notre pays, il fallait redoubler les bombardements dans les villes là-bas et étouffer ces gens là dans leur propre sang. Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, mais c’était embrouillé, ça m’a fatigué et je me suis laissé bercer par les lueurs bleutées que projetait l’écran de télévision dans la pièce sombre.

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