Grèce: Le trouble d’un entrepreneur

Entrepreneur et diplômé d’école de commerce, j’ai fréquenté les hautes sphères du monde des affaires. La simple évocation de l’Administration me donne de l’urticaire. Je ne voterais pas Syriza. Pensez donc, des gauchistes révolutionnaires…

Et pourtant, je suis très troublé par ce qui s’est passé ces dernières semaines en Europe.


A l’échelle de l’Europe, la Grèce est une petite PME familiale. Elle travaille un peu, elle magouille tout autant. Bilans truqués. Evasion fiscale. Ses dirigeants roulent en gros 4x4 et fréquentent les meilleures tables du coin. Des gens fréquentables. Des gens détestables.

Une grande partie des habitants du village travaillent pour l’entreprise. Beaucoup trop, en fait. Le piston et le clientélisme sont presque un art de vivre.

En fait, cette entreprise a toujours perdu de l’argent. Tout le village le sait. Mais les dirigeants parviennent toujours, on se sait pas trop comment, à obtenir quelques subventions.

Les banquiers, sans trop poser de questions, prêtent. Pour refinancer les échéances et pour faire tourner l’économie (la PME aime acheter des limousines et des sous-marins, ça peut toujours servir). La PME paie ses intérêts, parfois en se contorsionnant, pour garder tout le monde content.

Il faut dire que les puissants, qui habitent la ville un peu plus au Nord, se méfient des populations un peu basanées du Sud. Ils tiennent à la sécurité du village, charmant par ailleurs, où il leur arrive de passer des vacances. Et puis on se rappelle du temps, pas si éloigné, où le village (avant d’être annexé) était sous la coupe d’un groupe armé.

Le gouvernement soutient donc les banquiers, discrètement, et tout ce petit monde se voit le soir à l’opéra.


Les vrais problèmes ont commencé il y a 7 ou 8 ans. Les banquiers ont fait de mauvaises affaires en spéculant en Amérique. Ils ont été renfloués. Mais il a fallu regarder d’un peu plus près leurs affaires.

Les analystes ont rapidement remarqué des problèmes. Ce n’était pas très difficile. Le comptable de la PME n’a pas mis longtemps à avouer la terrible vérité. La PME était en état de faillite. Elle l’avait toujours été. Mais sa faillite commençait à menacer quelques banques.

Le gouvernement a donc pris ses responsabilités, comme on dit dans les milieux autorisés. Il a racheté les créances. Quelques banquiers ont du prendre leur retraite, généreuse il est vrai. Le gouvernement s’est ainsi retrouvé créancier de la PME.


Entre temps, la situation économique générale s’est dégradée. Le renflouage des banques pèse lourd sur les finances publiques. Il faut de l’austérité. On n’arrête pas de le dire à l’opinion publique.

Et voilà que la PME, comme d’habitude, vient quémander de l’argent frais pour financer ses échéances et son train de vie. Le gouvernement s’étrangle. C’est impossible. Ou plus exactement, c’est invendable à l’opinion publique.

On commence à se dire qu’annexer ce village n’était pas une bonne idée. Ou plus exactement, on commence à le dire.

On aurait pu constater la faillite et tenter de se débarrasser du problème. En désannexant le village, par exemple. Oui, mais, réduire la superficie de l’Etat ? Et puis, les basanés…

Donc le gouvernement choisit le «dialogue» avec les dirigeants de l’entreprise. Il faut un plan d’austérité. On va diminuer les salaires, licencier des travailleurs et mieux faire payer les factures. On va même vendre des terrains. On ne touchera quand même pas trop aux achats de sous-marins.

Les dirigeants se font un peu prier. Leur plan est bidon, comme d’habitude. On licencie. On diminue les salaires. Des terrains sont vendus, dans des conditions assez suspectes. Mais on garde les 4x4. Dans le village, c’est la désolation. Pas d’argent, les jeunes partent. La grogne s’installe.

Surtout que le plan donne peu de résultats tangibles. Il en faut plus. On envoie des inspecteurs faire la leçon. Les dirigeants de la PME tournent en carrousel mais leur politique ne change pas, ou si peu.

On n’oublie quand même pas de bien protéger les quelques banques encore impliquées. Et puis, plus ou moins discrètement, on prête encore à travers des mécanismes obscurs de «refinancement» ou de «liquidité» à base de «collatéral».

La spirale s’installe. Plus de dette, moins d’activité. La PME est sous assistance respiratoire continue. Des fonctionnaires s’arrogent de fait un pouvoir de vie et de mort sur l’entreprise.


Surgit un activiste, très à gauche. Idéaliste, inexpérimenté, manœuvrier. Du Zola au 21ème siècle.

Le pouvoir le fascine, la situation l’indigne. Il parle bien, rassemble les mécontents, et par un jeu habile s’empare des commandes de l’entreprise. Proclamant la fin de l’austérité, il prend de petites mais spectaculaires mesures «humanitaires» ou «populistes» (c’est selon votre point de vue).

Il n’a rien à voir avec les errements du passé, mais il n’a pas de plan crédible. Quoi de plus normal: il vient seulement d’accéder au pouvoir.

Stupéfaction au gouvernement. On ne l’a jamais vu à l’opéra. Il ne porte pas de cravate, pas plus que son arrogant adjoint, théoricien en sorcellerie économique. Des hérétiques : Il faut les éliminer avant qu’ils n’aient le temps d’installer leur politique malsaine.

L’appareil de l’Etat se met en branle. Des divisions blindées à l’assaut d’un ghetto, façon Kriegspiel de salon. On met en place un blocus économique imparable (le contrôle des capitaux). L’inconscient et ses comparses n’ont aucune chance. Il résistera 5 mois avant de capituler. Non sans avoir plus d’une fois surpris ses adversaires — pardon, ses créanciers — par des manœuvres insensées.

Prenez ce référendum. Un truc à étudier dans les écoles militaires. Une tactique audacieuse mais suicidaire. Il réduit au silence l’opposition au sein de l’entreprise. Mais le gouvernement, d’habitude assez placide, en devient ivre de rage.

La bataille se conclut par un siège homérique, marqué par la barbarie de certains assaillants.


La situation du village ne s’annonce pas meilleure avant de longues années.

La dette ne sera jamais remboursée.

Tous les terrains seront vendus. Probablement à quelques amis du gouvernement.

A moins qu’un autre révolutionnaire…


En épilogue, quelques réflexions :

1) Une entreprise peut faire ce qu’elle veut au niveau de ses coûts, s’il n’y a pas de revenus, cela ne sert à rien. On ne sortira pas la Grèce de la crise sans insuffler de la croissance.

2) Une bonne cure d’austérité, c’est un bon investissement, mais à l’envers : des réductions de coût avec un impact limité sur les revenus. L’Allemagne a perdu plus de 3 milliards d’euros d’excédent commercial par an avec la Grèce. L’austérité grecque est-elle vraiment un si bon investissement pour l’Allemagne ?

3) Un Etat, à de rares exceptions, ne rembourse jamais le principal de sa dette. Aucun Etat européen n’est aujourd’hui en mesure de le faire. On se contente de payer les intérêts. Lorsqu’une échéance approche, l’Etat emprunte à nouveau, souvent aux mêmes créanciers. Cela s’assimile à un allongement continuel des maturités. D’ailleurs, la pratique des emprunts perpétuels était courante dans un passé encore proche. Transformons les dettes de la Grèce en emprunts perpétuels. C’est une simple écriture comptable.

4) Substituer des créanciers publics aux créanciers privés est une chose abominable. Les créanciers privés raisonnent (en principe) avec leur portefeuille et leur calculette. C’est très dur. Mais les créanciers publics raisonnent avec leur opinion publique. C’est irrationnel.

5) La faillite d’une entreprise, comme celle d’un Etat, est parfois inéluctable. Elle est extraordinairement dure à vivre pout tout le monde : actionnaires, travailleurs, créanciers. Il ne sert à rien de rajouter l’humiliation à l’échec.

6) L’échec d’une faillite, c’est autant celle de l’entrepreneur qui n’est pas parvenu à équilibrer ses comptes que celle du créancier qui a mal jugé ou mal suivi le risque. Les banquiers aussi, on les démissionne.

7) Lorsqu’une entreprise fait faillite, elle passe sous règlement judiciaire. Mais un Etat ne peut pas passer sous règlement judiciaire. Ce que l’Allemagne a suggéré par rapport à la Grèce porte un autre nom : le protectorat. Ces choses-là finissent mal, en général.