Hamilton, les raisons d’un succès sans pareil

Comment une comédie musicale sur un des pères fondateurs des États-Unis est devenue un véritable phénomène culturel.

Daveed Diggs (Le Marquis de Lafayette), Okieriete Onaodowan (Hercules Mulligan), Anthony Ramos (John Laurens) et Lin-Manuel Miranda (Alexander Hamilton) sur scène

La première fois que Lin-Manuel Miranda a chanté en public un extrait de Hamilton : An American Musical , c’était à la Maison Blanche. Cela s’est passé en mai 2009 quand, suite au succès de In the Height, sa comédie musicale sur le quartier hispanique de New-York où il a grandi, Miranda était invité à une soirée consacrée à la poésie. Lorsqu’il a annoncé le sujet du morceau, les spectateurs ont éclaté de rire : Alexander Hamilton, un des pères fondateurs des États-Unis, premier secrétaire du trésor américain (donc l’équivalent d’un ministre des Finances), quelqu’un qui personnifie la musique hip-hop ? Peu probable en effet. Mais quand Lin-Manuel Miranda a lu sa biographie, par l’historien Ron Chernow, lors de vacances au Mexique, c’est l’une des premières choses qui lui est venue à l’esprit. Ça et le fait qu’il devait absolument adapter sa vie en comédie musicale.

Hamilton à la Maison Blanche pour la première fois

Hamilton était un orphelin, immigré à New-York depuis une petite île des Bahamas grâce à l’argent de donateurs impressionnés par ses talents d’écriture. Une fois sur le continent, et à force de détermination, il est devenu le bras droit de Georges Washington durant la guerre d’indépendance, puis l’architecte du système économique et financier américain. C’était également un personnage arrogant, ennemi de Thomas Jefferson. Il a trompé sa femme puis l’a avoué publiquement et est finalement mort peu avant ses 50 ans, lors d’un duel à l’arme à feu. La comparaison avec la vie d’un rappeur américain ne paraît donc pas si folle et le hip-hop approprié, en fin de compte.

Du jamais vu à Broadway

L’utilisation de plusieurs styles musicaux souvent absents des comédies musicales comme le rap et le r’n’b n’est pas la seule innovation proposée par Hamilton. Les acteurs sélectionnés pour jouer les figures historiques de l’histoire américaine sont, en grande majorité, noirs, hispaniques ou asiatiques. Cela a eu pour effet d’attirer un public jeune, issu de minorités, qui ne s’intéressait pas forcément aux pièce de Broadway avant Hamilton. Certains professeurs américains utilisent même la comédie musicale en cours d’histoire.

Immigrant (We Get The Job Done), le tout récent clip

Avec une première chanson à la Maison Blanche, et un sujet pareil, la pièce ne pouvait qu’être politique, et le message qu’elle véhicule paraît plus actuel que jamais. La phrase chantée par Alexander Hamilton et le Marquis de Lafayette “Immigrants, we get the job done” (Les immigrants, nous faisons le boulot) pour la première fois en 2015, a pris une saveur particulière après l’élection de Donald Trump et la mise en place de sa politique anti-immigration. Un titre, qui reprend cette réplique, vient d’ailleurs de sortir sous forme de clip. La pièce fait également référence à l’esclavagisme de certains des pères fondateurs lorsque Hamilton dit à Jefferson: “We know who’s really doing the planting” (Nous savons qui plante vraiment les graines). Et Miranda a confié s’être directement inspiré des manifestations de Black Lives Matter (mouvement contre les violences policières à l’encontre des noirs aux États-Unis) pour la chanson “Rise up” qui illustre le début de le soulèvement des colonies américaines.

L’Amérique se met d’accord ?

Michel Obama a qualifié la pièce de “plus grande oeuvre d’art, quelle qu’en soit la forme, qu’elle ait jamais vu”, le New York Times conseille d’ “hypothéquer votre maison, louer vos enfants et acheter un ticket” et même les Républicains comme Georges W. Bush, qui apparaît dans le documentaire de la chaîne PBS à propos de Hamilton, sont fans. Hillary Clinton a cité une des chansons lors de son discours d’investiture en tant que candidate du parti démocrate en 2016. Ce succès a également évité à Alexander Hamilton, qui apparaît sur le billet de 10 dollars, d’être remplacé par une femme. Harriet Tubman, militante abolitionniste, apparaitra sur celui de 20$. En plus d’un succès critique, la pièce est la plus chère jamais jouée à Broadway. Des billets pour la dernière représentation avec la troupe d’origine se sont vendus jusqu’à 20 000$ au marché noir.

Leslie Odom Jr. , qui joue Aaron Burr, chante “Wait For It” (1min34)

Finalement, la seule personne qui ne semble pas être sous le charme de Hamilton est Donald Trump. En novembre dernier, son vice-président, Mike Pence, s’est rendu à une des représentations new-yorkaise. Les acteurs ont profité de sa présence pour lui lire un texte qui disait notamment : « Nous espérons sincèrement que ce spectacle vous a inspiré afin de faire respecter nos valeurs américaines et de travailler au nom de tous, de nous tous ». Ce à quoi le nouveau président a répondu en twittant que le spectacle était “complètement surfait” et que les acteurs devraient s’excuser.

“Les acteurs et producteurs de Hamilton, dont j’entend dire qu’il est complètement surfait, devrait s’excuser immédiatement auprès de Mike Pence pour leur horrible comportement”

Quant à nous européens, nous pourrons bientôt nous faire une idée : la pièce se jouera à Londres à partir de décembre 2017.