“Journaliste jeu vidéo”

Pia Jacqmart
Feb 12 · 8 min read

Cette année, si j’avais continué, j’aurai fêté mes 14 ans de “journalisme jeu vidéo”.

Et ça fait presque autant de temps que j’ai appris à vivre avec la honte. De n’avoir rien dit, de ne m’être pas assez bien défendue, d’avoir laissé croire que ça ne me dérangeait pas, voire que ça me faisait rire, que c’était des blagues.

Mais ça ne va pas et certaines situations me replongeront toujours dans cet état de dégoût et de peur.

Pas de ligue du LOL clairement identifiée, pas de groupe de survivantes auxquelles me raccrocher. On est quelques unes, avec des parcours similaires. Depuis plusieurs jours, on s’envoie des messages. On se soutient.

J’ai peur qu’on me voit différemment. J’ai peur des retombées. Mais ça fait trop longtemps que ça me bouffe. Et quand je les vois, les lâches et les harceleurs qui y vont de leur petit message choqué, quand ils ne tentent pas carrément de se faire plaindre sur le dos des autres.

Ce n’est pas exhaustif, il n’y a pas 13 ans de carrière, ni 13 ans de harcèlement. Mais il y a tout ce dont je me souviens assez clairement, que je n’ai pas occulté, qui m’a construite et cassée.

Il a eu un signe, comme ces prédictions qu’on voit dans les films, qui annoncent les malheurs à venir. Mais l’héroïne est alors incapable de le décrypter. J’avais 19 ou 20 ans. Je travaillais dans la rédaction d’un magazine papier, très gamer, en tant que commerciale et meuf de la com. Un jour le patron a trouvé une photo de moi, cosplayée. Une tenue sexy. Il me regardait, sur l’écran de son ordinateur, inconscient qu’il passait et repassait la flèche de la souris sur les cuisses et le ventre de mon moi photographié. Je n’y suis pas restée.

Ensuite, 2007, 23 ans. Mon premier voyage de presse. Le Canada. J’étais si heureuse. Je débarquais. On était onze. Dix hommes et moi. Toute jeunette et stupide.

Première soirée, première question : “Et toi, Pia, tu embrasses quand t’as bu ?”

Tout le monde a rigolé.

Deuxième jour. Le rédacteur en chef d’un site alors assez en vue, pour lequel je ne travaille pas : “On va jouer pour des massages. Celui qui perd doit un massage à l’autre.” Comment j’ai pu croire que c’était pas un piège destiné à la seule fille présente ? Que tous ces mecs allaient se masser les uns les autres ?

J’ai joué, j’ai perdu, bien sûr. Je me suis dit qu’il n’allait rien se passer. Le dernier soir, l’apéro commence à 17h. Je rentre seule à l’hôtel. Je suis la seule femme.

Je suis dans ma chambre quand le téléphone sonne. Je décroche. C’est le rédac-chef. Il est rentré tout de suite après moi. Je me sens oppressée encore aujourd’hui : est-ce qu’il a au moins attendu avant de me suivre ? Ou bien tous les autres sont en train de croire que la petite nouvelle est avec lui ? Il me dit de venir dans sa chambre. Je refuse. Il insiste. Je raccroche.

Cette nuit-là, je dors peu.

Le lendemain au petit déjeuner, je lance à la cantonade “Devinez qui s’est pris un râteau hier soir ?” Personne ne relève.

On n’en reparle jamais.

Je travaille plus régulièrement avec le magazine papier pour lequel j’étais partie au Canada, et d’autres d’une même entreprise. Un de mes chefs de rubrique, celui qui s’occupe des tests, m’adore. Il trouve que mon travail est super. Il me parle tous les jours. Sur messenger, par textos. Il me fait venir de plus en plus souvent au bureau. Parfois, il n’y a pas de raison. Un jour, on déjeune avec lui et la secrétaire de rédaction. Il est dans la séduction. Je me moque gentiment. J’ai un copain depuis plusieurs années.

Depuis ce jour, mes tests ne vont plus. Aucun. Ils sont tous nuls. Quand je demande ce qui ne va pas, il ne me répond pas. Il corrigera. Ce n’est pas du bon travail. ça dure plusieurs semaines. Il continue de me faire venir autant que possible venir chercher un jeu, rapporter un jeu, passer à la rédac. Un jour, je vais parler avec les membres d’une autre rédaction. Il vient me chercher. Il attrape mon bras et il me tire vers lui “C’est avec nous que tu travailles. Tu n’as pas besoin de leur parler.” Plus tard dans l’après-midi, on parle de Heroes, la série. Il dit que son personnage préféré, c’est la cheerleader. Il me regarde dans les yeux et il dit “Tu peux lui faire du mal, c’est pour ça qu’on l’aime. Parce qu’on veut la blesser.”

Je prends peur et je pars. J’appelle mon rédacteur en chef : “J’ai un souci avec XX.” Lui : “Je ne veux pas m’en mêler, débrouillez-vous tous seuls.” J’en parle au délégué syndical. Il est embêté : “C’est un bon copain. Il va se calmer. Il est sensible, tu sais.”

Je me dis que je sur réagis. J’en parle à mon copain. Il est furieux. J’en parle à plusieurs amis. Ils sont tous furieux.

Je confronte le chef de rubrique en question. Il comprend immédiatement qu’il pourrait avoir des problèmes. Il me dit : “Il n’y a rien qui sorte de la relation professionnelle, on n’a pas de souci, toi et moi.”

Après, je sais que ce n’est pas vraiment passé. On me rapporte ce qu’il dit : “Elle croit que tout le monde veut sortir avec elle.” Mais je me dis que ça n’aura pas d’incidence.

J’ai postulé pour m’occuper d’un hors série qui va devenir régulier. J’ai fait une proposition éditoriale. Le directeur de la rédaction m’a parlé, il le trouve bien. J’attends des semaines. Rien.

C’est un graphiste qui me prend en pitié et me glisse un jour qu’il n’y aura rien pour moi, qu’ils trouvent que je n’apporte pas “la fraîcheur et la féminité qu’on pouvait attendre d’une fille.”

Je pars pour un site internet bien connu. Au début c’est la lune de miel. L’ambiance est bon-enfant. C’est les tarifs les plus bas que j’ai vu. Entre 70 et 90 euros brut pour un test. 40 pour une preview. 20 pour une vidéo ou un podcast, 7 pour une news. J’ai calculé ce que je devais produire pour avoir le smic. La passion.

Et là, je découvre internet et les forums. J’y passe un an. Je me rappelle, pêle-mêle, des premières critiques sur le forum. Mon travail, ma légitimité, ma connaissance des jeux vidéo, mon physique, petit à petit elles dérapent et se multiplient. Les semaines passent et elles sont de plus en plus nombreuses. Des centaines je crois, sous certains tests. Je me rappelle avoir pleuré parfois jusqu’à 4 heures du matin. Je me rappelle qu’on m’a répondu “Ils parlent de toi, c’est l’essentiel.” Je me rappelle du mail le weekend pour rappeler d’écrire gratuitement sur le blog pour alimenter le site. Je me rappelle de la fille, encore plus jeune que moi, à qui ils avaient confié une rubrique au nom putassier, nom inventé par un des membres de l’équipe, pas elle, pour faire du clic. Je me rappelle des mecs en soirée, dans les fameuses Unrelated, dans lesquelles la Ligue du LOL s’était incrustée pour harceler les pauvres geeks. On croyait que nous les nerds, on était les gentils. Mais moi, c’était les gamers qui venaient me parler comme si j’étais une conne, alors que lisais leurs tombereaux de haine sur les forums. Je me rappelle de presque tout. Je me rappelle surtout n’avoir pas eu de soutien.

Je me rappelle avoir appelé, en larme, la rédaction pour annoncer que j’étais arrêtée une semaine pour burn out. Je me rappelle des coups de fil insistants quand j’ai commencé à me désolidariser de la rédaction, pour que participe aux vidéos premium, que je remercie les abonnés. Je me rappelle des réactions outrées quand j’ai annoncé que je partais. Je me rappelle du strip hebdomadaire publié sur le site dans lequel je me découvre, suçant de façon suggestive une barrette de RAM. J’ai dû insister pour qu’il soit retiré. Je me rappelle qu’il me suffisait de taper “Pia” + le nom du site dans Google pour voir tous les sujets à mon nom, apparaître sur les forums des sites de jeu vidéo : JV.com, No Frag, Gamekult… Dessus, je lisais que j’étais conne, minable, pas baisable, baisable, que j‘étais une voleuse, des trucs délirants, des choses sur mon travail, des choses qui n’avaient rien à voir. A l’époque, on n’avait pas de mot pour ça. Moi, en tout cas, je n’en avais pas. Je me rappelle qu’on m’a retiré une pige sur un autre site, suite à mon départ.

Mais c’est pas le pire.

Ensuite, ça va mieux. Je pige entre autre pour un autre site bien en vue, en tant que chroniqueuse hebdomadaire.

Je pars en congé maternité. J’accouche de mon premier enfant. Quand il a quelque mois, on me propose de rejoindre la rédaction en tant que rédactrice en chef de la partie dédiée aux jeux vidéo.

Je n’en crois pas ma chance.

Là, je me fais harceler sexuellement. Au début, je crois qu’ils plaisantent. Avec mon expérience, on pourrait croire que je les vois venir. Pas du tout. Et puis ça dérape. On me dit “Si tu perdais dix kilos je te prendrais à sec sur mon bureau.” On m’humilie “ça c’est Pia, notre rédactrice en chef. Elle est moche mais intelligente.” Et puis on me lèche l’oreille. Les premières secondes, je suis stupéfaite. Je n’en reviens pas. Il rit. Je le suis. Je lui donne un coup de pied. L’ambiance se dégrade. Les injures continuent. Un jour il m’attrape par les hanches et me donne un coup de rein. Personne ne dit ni ne fait rien. Je me défends. Et le 5 mars, il m’agresse verbalement d’abord. J’ai peur. Il est différent. Il passe dans mon dos et met sa main dans mon t-shirt. Je me débats. Je lui donne un coup de poing. Je quitte la rédaction et je vais porter plainte.

C’est le début d’années de bataille. Tous les hommes présents se dégonflent lorsqu’il s’agit de témoigner. Il y en a un qui me remplace au poste de rédacteur en chef. Il se plaindra, par la suite, de sa position. De l’ambiance de merde, par ma faute. Durant le procès, un seul homme témoigne. Un seul.

L’agresseur, il est resté discret. Je ne peux pas le citer. Mais les lâches, qui savaient, vous les connaissez. Ils sont sur twitter. Ils jouent les effarouchés depuis que la Ligue du LOL a été démasquée. Je pleure dès que je vois leurs noms apparaître.

Ce soir j’ai honte de tout ce que j’ai vécu. Et j’ai peur de poster ce message. Parce que ça fait des années que je minimise la souffrance qui m’a été infligée. Pourtant, les agressions ne se sont pas arrêtées après ça. J’ai connu peu d’accalmies depuis que j’ai commencé à travailler dans le jeu vidéo. Je n’ai reporté ici que ce qui me semblait le plus pertinent.

Ce que vous venez de lire, c’est une partie de la trajectoire logique d’une femme qui voulait juste travailler dans un milieu identifié comme masculin, et qui croyait qu’il suffisait de serrer les dents, de ne rien lâcher et de garder les petites humiliations pour elle, et qu’ainsi elle aurait les mêmes chances que n’importe qui d’autre de réussir.

Aujourd’hui, je suis un peu moins bête.

    Pia Jacqmart

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