Big Jim, un monde d’aventures

INTERVIEW PASCAL PINTEAU
Beau livre événement de cette fin d’année, Big Jim, un monde d’aventures est signé Pascal Pinteau, déjà auteur chez Bragelonne de la “bible” Effets Spéciaux : 2 siècles d’histoire. Au terme d’une longue enquête au cours de laquelle il a recueilli les témoignages de bon nombre de créateurs et techniciens ayant participé de près à la conception de cette figurine des années 1970–1980, Pascal Pinteau livre un vibrant hommage à ce jouet culte tout en dressant un portrait édifiant de l’industrie du jouet de l’époque. Rencontre avec un auteur aussi investi que passionné…
Pascal Pinteau au cœur de son “Spider-Studio” pour la création de l’un des dioramas du livre Big Jim, un monde d’aventures.

Pourquoi un livre sur Big Jim, et pourquoi aujourd’hui, en 2018 ?

Parce que ce jouet qui a été fabriqué du début des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980 et qui fait partie des souvenirs d’enfance de dizaines de millions de gens en France et dans le monde n’avait jamais été le sujet d’un livre jusqu’à aujourd’hui. Alors que l’on explore tous les aspects de la culture populaire et que l’histoire d’autres figurines célèbres comme Barbie ou G.I. Joe / Action Joe a été traitée dans de nombreux ouvrages, la saga de Big Jim était restée dans l’ombre. J’ai trouvé cela étrange et fort dommage, et j’ai entrepris une véritable enquête pour retrouver et interviewer les créateurs du personnage. Enquête que j’ai menée seul, sans l’aide du fabricant de jouets Mattel, qui nous a toutefois aimablement autorisé à publier ce livre.

Expliquez-nous en quoi Big Jim est un cas un peu à part chez cette grande firme de jouets qu’est Mattel ?

Big Jim a été développé et mis au point en 1971, pendant une période de créativité exceptionnelle chez Mattel. Les co-fondateurs de la société, Ruth et Elliot Handler, avaient eu chacun des idées de génie : Ruth a créé Barbie et tout son univers en 1959, et Elliot a inventé les petites voitures Hot Wheels en 1968. Deux succès phénoménaux, toujours très populaires aujourd’hui. Les Handler ont su développer très intelligemment ce qui était au départ une petite société californienne pour en faire un géant mondial de l’industrie du jouet. Et pour y parvenir, ils ont misé sur la qualité de fabrication de leurs produits, les innovations techniques et l’originalité des concepts artistiques. Quand le projet de créer une figurine pour les garçons a été lancé, ils disposaient déjà d’une formidable équipe d’inventeurs, de spécialistes des matières plastiques, d’ingénieurs, d’experts en moulage, de sculpteurs et d’artistes conceptuels qui ont contribué au projet chacun à leur manière. 
Et tout le savoir-faire accumulé pendant la création de l’univers de Barbie a bénéficié aussi au développement de celui de Big Jim, qui a remporté un grand succès pendant quinze ans.

Succès incontesté en Europe, Big Jim a vu sa gamme s’élargir de manière significative sur le Vieux Continent.

Alors que Mattel est une firme américaine bien connue, Big Jim est aussi un jouet qui a une histoire singulière avec la France, et même avec l’Europe…

Effectivement. Dès son lancement en 1972, Big Jim a connu un grand succès en France et en Europe. Dans notre pays, on a vendu plus de 54 000 figurines la première année, sans compter les panoplies et accessoires qui allaient avec. Et ce succès s’est amplifié par la suite, avec la création de nombreuses gammes thématisées développées spécialement pour l’Europe, en fonction des demandes de chaque filiale locale de Mattel. C’est ainsi que les enfants de notre continent ont pu jouer avec des Big Jim agents secrets, pirates, cowboys ou aventuriers de l’espace qui n’ont jamais été commercialisés aux États-Unis.

On ressent à la lecture, dans tous les témoignages des intervenants qui ont participé de près ou de loin à la fabrication de Big Jim et que vous avez recueillis pour ce livre, une grande affection pour cette aventure et ce jouet. Comment l’expliquez-vous ?

Il me semble que c’est dû à deux choses : l’ambiance créative très positive que les Handler avaient su mettre en place et le fait que chaque personne qui occupait un poste était à la fois excellente dans son domaine et respectueuse du talent et des idées de ses collègues. Il y a donc eu un véritable engouement collectif autour de Big Jim qui a permis à cette figurine, à ses tenues et à ses accessoires d’être formidablement bien conçus et fabriqués. Cette conjonction de talents exceptionnels et de moyens mis à leur disposition pour innover et faire le meilleur travail possible à contribué à créer des souvenirs inoubliables. C’est ce que j’ai ressenti en en parlant avec l’ensemble de cette équipe.

L’envers du décor de l’un des dioramas créés exclusivement pour ce livre en respectant l’imagerie de l’époque.

Vous êtes auteur et journaliste, passionné d’effets spéciaux et de trucages. Le livre propose d’ailleurs quelques créations saisissantes mettant en scène Big Jim dans des dioramas que vous avez spécialement créés pour l’occasion… Comment en avez-vous eu l’idée et comment les avez-vous conçus ?

Pardon pour cette réponse qui va être un peu longue, mais qui concerne vraiment le cœur du livre. Il s’agit de la suite d’une démarche que j’avais entamée dans un précédent ouvrage, Jouets Cultes (2008, éditions Nouveau Monde) et dans un documentaire de 52 minutes intitulé Histoires de Jouets (2010) que Michel Viotte et moi avions co-réalisé, et qui avait connu de bons succès d’audience lors de ses diffusions sur France 5 et TV5. L’idée est la suivante : photographier un Big Jim d’époque, c’est bien, mais le mettre en scène tel qu’un enfant de dix ans le voit pendant qu’il joue, c’est encore mieux. Comme Pixar l’a si bien montré dans les films de la saga Toy Story, un gamin qui fait vivre des figurines et imagine une aventure est tellement concentré qu’il parvient à visualiser tout un univers autour de ses personnages.
Le véritable environnement s’efface et disparaît ! Fabriquer des décors miniatures pour ce livre, c’est un moyen de faire renaître ces impressions d’enfance chez le lecteur, et d’évoquer aussi l’esthétique des photographies des catalogues de jouets des années 70/80. À cette époque, on réalisait fréquemment des dioramas pour mettre les figurines en valeur. Selon les cas, les résultats étaient plus ou moins sophistiqués. Certains photographes se contentaient de poser les personnages dans l’herbe de leur jardin et d’ajouter du sable et quelques branches pour symboliser rapidement un paysage naturel. D’autres allaient beaucoup plus loin et fabriquaient des décors en réduction avec des budgets tout aussi réduits, mais avec une véritable volonté de création artistique. Ils réussissaient ainsi à composer des ambiances thématisées presque cinématographiques autour des personnages. Les enfants qui découvraient ces beaux visuels dans les catalogues de jouets rêvaient aux aventures qu’ils pourraient faire vivre à leurs personnages et cela les incitait encore plus à demander à leurs parents d’acheter ces panoplies et ces accessoires. Mais dans la plupart des cas, ces visuels étaient reproduits dans des petits catalogues Mattel distribués dans les magasins de jouets ou insérés dans les boîtes des figurines. Si vous scannez une de ces images de 8 cm de large sur 6 cm de haut imprimée sur un papier de qualité moyenne, vous obtenez un visuel granuleux et flou, d’une qualité insuffisante pour permettre un agrandissement. J’ai pu retrouver certains catalogues Mattel professionnels américains de grande taille – ceux qui étaient réservés aux équipes de vendeurs – et un ami collectionneur de poupées Barbie, Jean-Pierre Icardo, a eu la gentillesse de me scanner des pages Big Jim de ses catalogues professionnels européens. Ces visuels-là supportaient d’être reproduits à la même taille ou légèrement réduits, mais je ne voulais surtout pas me contenter de compiler des documents préexistants et de faire seulement un livre d’archives. Comme je tenais à rendre hommage à cette tradition des décors miniatures en présentant des photos inédites aux lecteurs, je me suis aménagé un mini-studio de 1,50 m de large sur 60 cm de profondeur que j’ai surnommé le « Spider-Studio » parce que j’ai bricolé des supports articulés de micros pour les transformer en pieds de torches LED et que cela le faisait ressembler à une araignée avec les pattes en l’air ! C’était un moyen pratique de positionner les torches dans l’espace pour éclairer les personnages, les décors et les fonds de ciels. Je dois préciser que comme je n’avais bien évidemment pas un budget de séance de photo publicitaire pour créer ces visuels, loin de là, j’ai commencé par réaliser de nombreux tests pour trouver les moyens de fabriquer à peu de frais les éléments dont j’allais avoir besoin – arbres, palmiers, buissons de forêts occidentales, plantes de jungle, rochers, neige, blocs de glace, etc. Et comme toutes les fournitures spécialisées pour artistes ou maquettistes sont extrêmement chères, j’ai détourné ou recyclé énormément de produits et de matériaux de la vie quotidienne pour créer ces décors à l’échelle des personnages de Big Jim, qui mesurent 24 cm. Pour vous donner un exemple, tous les rochers de ces images ont été fabriqués avec une source de matériaux gratuite et inépuisable : les prospectus publicitaires qui encombraient ma boîte aux lettres. J’en ai fait du carton-pâte avec un vif plaisir ! Il n’y a que très peu de retouches numériques dans les images qui apparaissent dans le livre, 95 % est fait devant l’objectif de l’appareil.

Les entretiens avec les créateurs et techniciens de l’époque témoignent d’une certaine époque de l’industrie du jouet.

Parmi les nombreuses informations recueillies pour les besoins de ce livre, quelles sont celles qui vous ont le plus surpris ?

Le fonctionnement du Département des Designs Préliminaires de Mattel, qui a été une initiative absolument géniale d’Elliot Handler. Sans vouloir trop dévoiler ce que l’ingénieur et inventeur Derek Gable raconte dans le livre, il s’agissait d’une sorte de sanctuaire clos à l’intérieur des locaux de Mattel, accessible uniquement grâce à des badges spéciaux, dans lequel les artistes et les ingénieurs pouvaient développer librement les projets de jouets les plus fous, sans que le département du marketing ne puisse venir les surveiller ni interférer avec leur créativité. Et cela a permis de créer concrètement des jouets qui étaient extrêmement originaux, et technologiquement très en avance sur ce que la concurrence présentait à la même époque. Tous ceux qui ont eu la chance et le bonheur d’y travailler s’en souviennent avec enthousiasme. Il y a beaucoup d’autres choses surprenantes et passionnantes dont les vétérans de Mattel m’ont parlé et que les lecteurs pourront découvrir dans le livre, au fil de leurs témoignages.

On imagine que vous êtes forcément un collectionneur de Big Jim. Quel est votre personnage préféré de toute la gamme, et pour quelle raison ?

Je suis un collectionneur modeste dans le sens où je ne garde que les Big Jim avec lesquels j’ai joué enfant, c’est-à-dire ceux du début des années 1970. J’en ai retrouvé d’autres des années 1980, mais c’était alors dans le but de les faire figurer dans les photos de ce livre. Je crois que mon Big Jim préféré est le tout premier, celui de 1972. Mes parents m’avaient offert un Action Joe avant, dont j’aimais bien la tête avec les cheveux floqués et les panoplies militaires, mais il faut bien dire que si son corps était bien articulé, il était bizarre et d’un aspect assez laid. En revanche, Big Jim était remarquablement bien sculpté de la tête aux pieds et, même s’il ne portait qu’un short orange, il avait déjà l’allure d’un super-héros de comics. Et avec ses biceps qui se gonflaient et le mouvement de karaté que l’on actionnait en appuyant sur un bouton placé dans son dos, il était de toute évidence un personnage bien plus perfectionné qu’un Action Joe. Même si je n’avais que onze ans à l’époque, je me souviens avoir été époustouflé par la qualité de fabrication de la figurine, qui semblait être un jouet venu du futur.

Les packshots de Big Jim étaient parfois illustrés par le célèbre Jack Kirby.

Racontez-nous une anecdote personnelle liée à Big Jim…

Eh bien je dois dire que j’ai été extrêmement touché par l’enthousiasme que ce projet a suscité chez les vétérans de l’équipe de création de Big Jim, qui s’étonnaient eux aussi que personne n’ait eu l’idée de concevoir un livre sur cette gamme de jouets auparavant, et qui m’ont remercié de leur avoir donné l’opportunité de parler de leur travail. J’ai été très heureux de leur rendre hommage et je pense qu’ils ont apprécié la sincérité de ma démarche. J’ajoute que pendant les trois années que j’ai investies dans la préparation, l’écriture et la réalisation des photos de ce livre, j’ai rencontré de nombreuses personnes de tous horizons, dans différents pays, dont le visage s’éclairait d’un large sourire dès que je leur racontais que je préparais un livre sur Big Jim. C’est ce qui me pousse à espérer que cet ouvrage permettra aux lecteurs de revivre d’agréables souvenirs d’enfance, tout en découvrant comment ce jouet culte a été créé.

Visitez le site www.iletaitunefoisbigjim.fr
Parution le 21 novembre 2018. 
288 pages couleur. 24 x 32 cm.
ISBN 979–10–281–1110–6