Le Rôle Central de l’Editeur
La vie est un éternel recommencement fait de bouleversements et de mutations. Le domaine de l’édition musicale n’échappe pas à cette règle. Au cours de ces pages, nous allons découvrir deux nouveaux visages dans un secteur où le rôle central de l’éditeur est avant tout de bâtir des ponts entre les mondes.

Le premier de ces personnages est Fabrice Gaba, fondateur de TakeOff Publishing (figure 1), le second, son gestionnaire d’édition, Philippe Manivet (figure 2), dirigeant de Musigamy. Nous allons ici comprendre que devenir éditeur est d’abord le résultat d’un travail sur soi, essentiel si l’on veut ensuite s’armer de cette capacité à découvrir les autres, puis à les faire connaître et enfin à défendre leur répertoire.

L’édition, des personnalités et un savoir-faire

Fabrice Gaba nous raconte la genèse de sa société : « À la base, c’est un projet personnel, familial et patrimonial. La musique a toujours été très présente dans la famille. Mon père Christian Gaba, Gabelo de son nom d’artiste (figure 3), est musicologue et auteur, compositeur et interprète très populaire au Togo depuis les années 80. Tout petit déjà, je le suivais sur des scènes, dans des studios en France comme à l’étranger. Je l’ai vu évoluer, se débrouiller et batailler pour vivre de sa musique et pouvoir transmettre son savoir, notamment via l’association qu’il préside, l’APRYNO (Association pour la promotion des rythmes noirs). » Très vite des questions se sont posées à Fabrice : « Sa musique était piratée, on retrouvait ses cassettes et CD sur les marchés illégaux de Lomé et Cotonou. Sa musique était diffusée en radio, ses clips sur les chaînes nationales d’Afrique de l’Ouest. La visibilité était au rendez-vous, pas forcément ses droits… Lors de son arrivée en France, il s’est entouré de professionnels du secteur avec plus ou moins de résultats. Mais finalement, c’est seul qu’il s’en est le mieux sorti, avec tout ce que ça représente en termes de contraintes et de temps… Avec du recul, je pense qu’il lui manquait juste un maillon dans la chaîne : l’éditeur. J’ai créé TakeOff Publishing autour de cette question. » Pourquoi le nom TakeOff ? « Je suis aussi un passionné d’aviation. Pour l’anecdote, mon arrière-grand-père était pilote de chasse. Pouvoir développer ses ailes et prendre son envol a toujours été une épreuve pour l’Homme, encore plus peut-être pour l’artiste. Je suis persuadé qu’il est encore possible pour lui de vivre de sa musique, à condition qu’il le veuille vraiment, qu’il se donne les moyens et les chances et qu’il sache s’entourer. C’est là où le métier d’éditeur, comme d’autres, entre en jeu. On est au coeur de la création, pour la servir, la mettre sur orbite et enfin la défendre. C’est cette vision qui m’a motivé. » Nous avons aussi rencontré Philippe Manivet, fondateur de Musigamy et partenaire de TakeOff Publishing. Il considère que l’édition est un véritable savoir-faire, une vision globale autour de l’exploitation d’une oeuvre et la façon dont on en récolte les fruits. Il dit : « L’éditeur est quelqu’un de curieux, qui observe toutes les évolutions, les analyse et sait remettre en question ses pratiques. Un éditeur accompagne l’artiste vers une véritable stratégie de monétisation de ses oeuvres et ce, sur le long terme. C’est un acteur qui entre tôt dans le développement des projets grâce à un savoir-faire transversal et qui sait prendre des risques quand cela en vaut la peine. Il y a une grande diversité de pratiques dans l’édition, je dirais même qu’il y a autant de façons de faire de l’édition qu’il y a d’éditeurs. Il est donc important que les auteurs déterminent ce qu’ils attendent de leur part afin que la relation parte sur de bonnes bases. »
Prendre son envol

En se lançant, Fabrice Gaba a rencontré les difficultés de tout jeune entrepreneur en France quand il a créé sa maison d’édition. À savoir la complexité administrative, au sens large, ainsi que le manque de clarté et donc de projection dans un secteur en pleine mutation. Il n’y a pas tellement de chemins balisés, alors il s’en remet à quelques documents références, aux conseils de professionnels du secteur bienveillants et à un goût prononcé pour l’action et l’exploration. Il dit : « L’encouragement et l’aide du milieu pro et des proches sont primordiaux pour tout projet d’entrepreneuriat, encore plus pour un métier vaste et difficile à cerner. C’est un travail de fourmi. On est amené à ratisser large sur des périodes très longues (la durée légale du droit d’auteur — NdlR). Il faut être patient, ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut se constituer un catalogue, définir une ligne éditoriale assez claire, être curieux et le plus possible sur le terrain pour établir un réseau solide. » Réseau est le maître mot de l’activité et Philippe rebondit là-dessus ! « Historiquement, placer les partitions auprès des chefs d’orchestre était déjà un travail de réseau ! L’édition, c’est effectivement mettre en mouvement un réseau d’utilisateurs de musique très diversifié, mais c’est être aussi un bon traducteur entre l’artiste et le marché, avoir la technicité suffisante pour aller récupérer les droits que l’on crée par ce travail de réseaux sur son territoire ou à l’étranger via la sous-édition. » La sous-édition, c’est représenter un éditeur étranger auprès de sa société de gestion collective locale et des utilisateurs de musique locaux. Cela consiste à aller chercher les droits en attente, déclarer les oeuvres, faire les réclamations, ainsi que négocier et susciter de nouvelles exploitations. Pour Philippe Manivet, il faut éviter de se croire capable de tout contrôler depuis la France. Pour attaquer l’international, il est essentiel de s’entourer de partenaires qui connaissent les spécificités de leur marché, ainsi que celles de la collecte et de la répartition des droits dans chaque société d’auteurs. Il connaît bien le sujet puisqu’il est lui-même sous-éditeur pour des catalogues étrangers en France. Fabrice poursuit : « Il faut être correctement représenté sur les territoires à potentiel sur lesquels on veut travailler. Et à l’inverse, être assez respectable et que notre travail soit reconnu pour pouvoir représenter des artistes etcatalogues étrangers en France. Il faut également aller sur le terrain, se mouiller. TakeOff, c’est aussi décoller pour voir ailleurs (figure4), créer des ponts, les renforcer pour que vive la musique au-delà des frontières. Par les partenariats, les échanges entre auteurs, les tournées, une transmission des savoirs s’opère. La musique nous donne cette chance de faire se rencontrer des personnes extraordinaires. Ma récente rencontre avec Eneeks, artiste nusoul/ hip hop originaire de Londres, est à l’image de ceci (figure 5).

Il fait le même travail sur lui-même et sur son art que Gabelo, que NotaBene, auteur et MC de Supa Dupa (figure 6),

ou David Marion, compositeur d’Electrophazz (figure 7).

Comprendre l’importance de nos origines, de notre culture métissée et l’héritage que les musiques traditionnelles, le classique ou le jazz ont laissé aux musiques actuelles et contemporaines est essentiel. Retourner à ses racines pour pouvoir comprendre d’où l’on vient, pour enfin se trouver soi-même. Je retranscris ce principe dans mon projet et mon travail avec les auteurs (figure 8).

Je leur demande souvent : pourquoi faire de la musique ? Qu’est ce qui nous pousse à nous mettre autant à nu en tant qu’artiste alors que l’on pourrait avoir une activité lambda bien au chaud dans notre zone de confort ? Qu’est-ce que l’on va transmettre, enseigner et laisser aux générations futures ? L’essence même de l’artiste finalement ! » En 2017, TakeOff Publishing cède une partie de sa gestion administrative à Musigamy. C’est courant dans le monde de l’édition, le but étant de se concentrer sur son savoir-faire principal qui se base sur l’artistique et le commercial. Philippe Manivet déclare à ce sujet : « Les éditeurs clients me délèguent la rédaction des contrats relative à la cession d’oeuvre ou au licencing, l’établissement des états aux auteurs, la relation Sacem, notamment les dépôts et les réclamations, la conclusion et la gestion des accords de sous-édition, la gestion du graphique, notamment avec la livraison de la base BOEM, etc. Je suis rémunéré par un pourcentage du chiffre d’affaires éditorial du client. C’est un modèle économique vertueux dans le sens où mon intérêt est que mon client prospère. On échange donc même au-delà de ces tâches contractuelles pour créer de véritables synergies. Je suis aussi un éditeur de développement, nous partageons donc des problématiques communes. »
Face aux évolutions et au numérique
Le secteur mécanographique s’est effondré depuis le début des années 2000. Entretemps, nous avons assisté à une mutation des droits provenant de ce secteur mais pas forcément très rémunératrice, à l’instar du streaming. Comment les éditeurs y font face ? D’abord, en étant performants sur d’autres modes d’exploitation, ensuite, comme le souligne Philippe Manivet, en poussant les artistes à penser le streaming de la bonne manière : « Je travaille en majorité avec des artistes de ma génération qui ont connu le disque physique, l’avant internet, et qui vivent surtout de la tournée (figures 9 & 10).


Avant, il fallait convaincre pour un acte d’achat, peu importait si les gens écoutaient les disques une fois ou à longueur de journée. À présent, il faut que cesmêmes auditeurs écoutent notre musique tous les jours. C’est autrement plus intense en termes d’investissement humain au travers de la relation à entretenir avec les fans. Il faut en prendre pleinement conscience. Et puis, il y a les playlists… des outils puissants pour toucher de nouvelles personnes quotidiennement. Bien sûr, il est difficile d’y rentrer, mais de l’autre côté il n’était pas facile non plus de vendre beaucoup de disques. Là où le digital a tué le physique, il a aussi ouvert l’international qui est un véritable axe de développement et nous avons la chance d’avoir en France une institution comme le Bureau Export qui est extrêmement précieuse à ce titre. Il y a aussi évidemment la synchronisation qui est un axe de développement majeur même s’il est très incertain et très concurrentiel.» Fabrice Gaba a d’ailleurs bien compris ces aspects, notamment lors de ses nombreux séjours à l’étranger et aux États-Unis (figure11). « Cette démarche m’a ouvert les yeux sur le fait de sentir mon projet assez solide pour sauter le pas et prendre des risques, somme toute réfléchis mais conséquents, notamment financièrement. L’artiste, comme l’éditeur, doit être nomade. Il doit toujours avoir un temps d’avance sur le marché, doit arriver ni trop tôt, ni trop tard. J’insiste toujours auprès des créateurs pour qu’ils puissent penser assez tôt dans le processus de création aux différents types d’exploitation que l’on pourrait donner à leurs oeuvres. Et finalement, il y en a bien plus qu’on ne le pense au premier abord. Matcher l’identité d’un projet musical avec une marque par exemple, faire se rencontrer une histoire musicale et un film… Tous les outils, anciens et nouveaux, que nous pouvons utiliser pour qu’ils délivrent leur musique et leurs messages au plus grand nombre et dans les meilleures conditions. »

Une passion tournée vers le futur
D’après Philippe Manivet, les gens ont une image faussée de la profession, parlant plus souvent de son pourcentage contractuel que de son travail. C’est à son sens parce que c’est un métier qui aime la discrétion et que peu comprennent le rôle de ce maillon essentiel dans la réussite des projets artistiques. Il déclare : « Je croise tous les jours des éditeurs véritablement passionnés et qui se donnent corps et âme pour les projets qu’ils défendent. Je crois que nous avons besoin de communiquer davantage vers l’extérieur, de faire preuve de pédagogie et ainsi de continuer à progresser en termes de transparence, ce que nous permet l’informatisation de toutes les données. » À noter que Le Code des Usages et des Bonnes Pratiques de l’Édition des OEuvres Musicales, qui a été signé en octobre dernier, est un vrai signal positif dans la clarification du rôle de l’éditeur auprès des créateurs. Mais alors l’avenir ? Réponse collégiale de PhilippeManivet et Fabrice Gaba : « Il y aura encore des évolutions technologiques, encore plus de concurrence. Ce sont ceux qui s’adapteront le mieux qui existeront dans la durée. C’est d’ailleurs dans l’ADN de l’éditeur de s’adapter à toutes ces mutations. Nous sommes programmés pour penser sur le long terme, ce qui induit forcément une certaine dose d’optimisme. La musique est partout aujourd’hui et les artistes ont besoin de compétences pour être accompagnés. Le droit d’auteur est menacé sans cesse par des intérêts de grands lobbies industriels, mais nous faisons bonne garde pour défendre nos intérêts et ceux des ayants droit. » ¶
Les aides Sacem dédiées aux éditeurs, quelles sont-elles ?
L’opération FRENCH VIP (Vanguard of Independent Publishers) initiée par la Sacem depuis 2011, avec la CSDEM, le Midem, le Bureau Export, et le FCM. Musigamy en est bénéficiaire pour l’année 2018. Plutôt qu’une aide, c’est une mise en avant. Philippe Manivet : Le dispositif est destiné à mettre en valeur chaque année le travail de développement de trois jeunes éditeurs par des modules vidéos, une meilleure connaissance des institutions partenaires et surtout l’opportunité de faire jouer en showcase des projets de leurs catalogues sur des évènements musicaux majeurs tels que le Printemps de Bourges, le MaMA, les Bars-en-Trans, les Francofolies, etc…C’est un accélérateur de réseau et gain de visibilité formidable auprès des professionnels pour les projets qui vont avoir de l’actualité en 2018. Parmi eux, on retrouvera notamment la verve habitée Makja, l’arabian rock de Temenik Electric, les voix de Ommm (photo 12) ou encore la soul futuriste de Nation. (photo 13)

L’aide au développement éditorial : Soutenir les éditeurs dans le domaine des musiques actuelles et de la musique contemporaine, dans des projets dont la finalité est :
1er volet : le développement d’auteurs et/ou compositeurs et la création de nouveaux répertoires.

2e volet : la valorisation et le rayonnement du catalogue d’un éditeur (sous différents aspects d’opération idées) dans le cadre d’un anniversaire, d’une anthologie, d’une célébration, etc.
Nous avons rencontré Isabel Dacheux, Présidente d’EIFEIL (Editeurs Indépendants Fédérés en France), groupement auquel adhère TakeOff Publishing.

TakeOff Publishing est l’image parfaite et réaliste d’un éditeur indépendant. Fabrice Gaba a bien compris comment faire émerger des talents et quels accompagnements mettre en place autour des artistes qu’il a signés. Il est très investi dans son travail et garde les yeux grands ouverts sur le monde en général et le monde de la création en particulier. Au sein, d’Eiffel, il participe bien volontiers à la mutualisation des éditeurs indépendants qui est la raison d’être d’Eiffel. Il a une vraie sensibilité, les créateurs qu’il réunit autour de lui y sont très sensibles, justement. Comment Eiffel aide TakeOff Publishing? Quand les indépendants se regroupent, ils deviennent visibles. Eiffel a donc conçu le CréaMusic, plateforme numérique dédiée à la musique à l’image et aux bonnes pratiques dans ce domaine. Aujourd’hui, Gabelo et Electrophazz, entre autres, sont régulièrement mis en avant au sein de la plateforme et proposés aux MusicSupervisors. Le CréaMusic a été imaginé pour accompagner de façon vertueuse l’entrée de ses adhérents dans le monde de la synchronisation.
La Chambre Syndicale De l’Edition Musicale (CSDEM)
C’est une organisation professionnelle au service des éditeurs de variété. Représentative auprès du Ministère de Travail, elle participe à ce titre à tous les travaux qui concernent les auteurs, compositeurs, éditeurs et le secteur musical. Parmi les chantiers majeurs de 2018, citons la Maison Commune de la Musique ou la mise en œuvre du Code des Usages et des Bonnes Pratiques de l’édition des œuvres musicales par exemple. La CSDEM accompagne les éditeurs au quotidien. Elle offre à ses membres de nombreux services et outils pratiques comme sa base de données de paroles BOEM, mais aussi Antifraud, le dispositif French VIP, les formations de l’édition musicale ou encore des modèles de contrats réactualisés en permanence ainsi que des fiches pratiques. De même, elle édite régulièrement le Baromètre de l’édition musicale qui est un indicateur économique sans précédent sur l’activité en France. La CSDEM s’appuie sur le travail de ses commissions composées de gérants et d’employés de ses sociétés membres. Leurs travaux portent sur des sujets tels que la formation, le juridique, l’exploitation graphique, la collaboration avec la SACEM, la confection du baromètre, la communication. Des Prix de la Création Musicale sont également organisés chaque année, véritable mise en avant du travail des auteurs, des compositeurs et des éditeurs. Pour plus d’informations, vous pouvez contacter Sophie Waldteufel, déléguée générale de la CSDEM.
