Lettre d’un binational à son Député

Monsieur le Député,

En 2012 j’ai voté pour la première fois. Je suis allé à mon bureau de vote fier de pouvoir enfin participer aux décisions de mon pays. J’ai fermé le rideau de l’isoloir avec l’espoir que nos politiques prendraient des décisions justes dans l’intérêt de tous. J’ai déposé mon bulletin dans l’urne avec l’intime conviction que non, les politiciens ne sont pas « tous pourris », qu’ils ne sont pas tous déconnectés de la réalité. En 2012, Monsieur le Député, j’ai voté pour vous.

Aujourd’hui, près de 4 ans après, bien des choses ont changé. Le 11 janvier 2015, place de la République, au milieu de millions de Français rassemblés comme jamais auparavant, j’ai vibré à cette unité nationale retrouvée face à l’épreuve. Comme des millions d’autres, j’ai souhaité, j’ai appelé, j’ai exigé que nous, Français de tout bord, apprenions de nouveau à vivre ensemble. Le 13 novembre, alors qu’une nouvelle épreuve frappait notre ville, j’ai accueilli, comme de nombreux Parisiens, des amis et des inconnus chez moi. Avec eux, j’ai partagé le choc, l’incrédulité, la peur, l’inquiétude, et la tristesse que notre pays traversa cette nuit-là. Comme en janvier, j’ai souhaité que nous nous rassemblions sur ce qui nous unit, quelles que soient nos origines, religion, classe sociale ou bord politique.

C’est donc avec cette attente que je suis rentré chez moi plus tôt le 16 novembre pour voir le discours de notre Président devant le Congrès. Je fus stupéfait. L’appartenance au pays dans lequel j’ai grandi, avec lequel j’ai vibré, ma qualité de français avec laquelle je suis né serait dorénavant conditionnée à mon bon comportement. Contrairement aux amis qui logèrent chez moi trois jours plus tôt, je pourrais être déchu de ma nationalité et tout cela parce que je possède un deuxième passeport autre que celui de notre République. Pire, j’y appris que cette discrimination était faite au nom de l’unité nationale tant souhaitée. Apparemment, en temps de crises, un Président se doit de prendre des mesures de tout bord pour rassembler derrière lui la nation. Les journalistes, eux, saluèrent alors une belle manœuvre qui permettait à Hollande de diviser le parti de Sarkozy en vue de 2017.

Les politiciens pensent-ils vraiment recréer l’unité nationale en divisant les citoyens entre d’une part les Français intègres n’ayant qu’une nationalité, et d’autre part les Français à l’allégeance douteuse due à leur deuxième passeport ?

Aujourd’hui, je repense aux espoirs que j’avais en entrant dans mon bureau de vote en 2012. Étais-je trop naïf de penser que les politiciens n’étaient pas déconnectés de la réalité alors qu’aujourd’hui ils confondent l’unité des partis politiques avec l’unité des Français ? Ces politiciens pensent-ils vraiment alors que tous les indicateurs montrent une défiance record envers les politiques qu’en prenant des mesures symboliques venant d’un autre bord ils vont ressouder la nation ? Pensent-ils vraiment recréer l’unité nationale en divisant les citoyens entre d’une part les Français intègres n’ayant qu’une nationalité, et d’autre part les Français à l’allégeance douteuse due à leur deuxième passeport ? Étais-je trop naïf de penser que la plupart des politiciens ont vraiment l’intérêt du pays comme unique motivation, alors que derrière cette révision constitutionnelle me semble se dessiner que de basses manœuvres visant à affaiblir l’opposition ?

Cette lettre, Monsieur le Député, je vous l’adresse dans l’espoir que vous me montriez à moi et à des milliers d’autres jeunes Français qui croient encore, ne serait-ce qu’un petit peu, à la politique, qu’en 2012, je n’étais pas naïf. Monsieur le Député, je vous en conjure, en février, sortez de la politique partisane et votez contre la réforme de la Constitution.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Député, l’expression de mes sentiments distingués.

Un de vos constituants.

Pierre Rabourdin

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