L’acteur
Il y avait un petit groupe de personnes encore réveillées au retour du concert. Josep, l’autre volontaire, était parti se coucher mais j’étais trop réveillé après avoir dansé. C’était un groupe des plus banals pour une auberge : je sais qu’en face de moi c’était un irlandais, étudiant à Santiago, à sa gauche, c’était un anglais trop bruyant pour me paraître agréable et en face de lui, une jeune, blonde, frisée et séduisante, juste au goût de l’anglais. Un néo-zélandais se taisait au bout de la table. J’entame une conversation de voyageurs avec l’irlandais en lui demandant d’où il vient, tout simplement. La conversation était banale et l’anglais en faisait trop, c’était presque gênant. C’était soit un génie, soit le pire des dragueurs mais il fallait bien une fille de dix-sept ans comme celle qu’il avait en face de lui pour se laisser prendre au jeu. Heureusement, un deuxième groupe entra, revenant aussi du concert, et firent éclater le groupe à mon soulagement. Des nouvelles conversations se formèrent, une partie des gens s’en alla près de la piscine et la petite blonde et l’anglais filèrent vers les chambres. Une grande brune qui venait d’arrivé les regarda s’en aller l’air contrariée. Je me dis que c’était une question de jalousie, mais son air déçu était trop tendre pour ça, elle s’intéressait à elle. Même si je me fais la remarque, je retourne assez vite à la conversation initiale et j’arrête de me soucier de leur cas.
L’anglais revint assez vite, trop vite pour avoir profité de son temps à l’écart, en fait. Il partit directement se chercher une bière puis revint s’asseoir en lâchant un grand râle consterné. Il secoua la tête. La scène se passa ainsi : le regard perdu dans le vide du sol gris, il se redresse en nous regardant les lèvres pincées et les sourcils hauts, essayant de flatter notre expérience pour en tirer de la compassion :
-”Love… it’s such a pain…” lâcha-t-il en détournant sa tête pour quitter du regard cette idée tragique qu’il venait d’entrevoir. On le regarde en souriant, plus ou moins interrogés par sa gestuelle théâtrale,
-”I’ve never seen such a beauty, continua-t-il prêt à se lever de sa chaise, such a special, peculiar… kind of woman. My heart is bound to explode, I can feel it in every breath I take now! Wow! I’m…”
Sa tirade fut interrompue par le retour de la grande brune revenant des chambres, le visage marqué d’un regard sévère surplombant son grand sourire. Elle était magnifique et rieuse quand elle s’assit penchée vers l’anglais, les coudes appuyés sur ses genoux et les mains tournées vers le ciel pour lui imposer un silence interrogateur.
- « I’m in love! » déclara-t-il comme si ça expliquait quelque chose, et elle, elle rit en levant les yeux au ciel. Il semblait content de son effet et continua :
-« I’m in love! What can I do about that, despair hit me last night… I have to turn myself in and I’ll be in the jail of her will all my life now. But how cruel is it, really? She’ll leave and I’ll go my way, I know my fate and I wonder about hers
- Yes, that’s better », l’interrompit-elle.
Il se tourna vers nous à nouveau, en secouant la tête avec son regard en recherche d’approbation, puis la dénonçant du bras :
- « Can you believe her?, puis sans nous laisser le temps de répondre (ou seulement poser une question), she witnessed love and… (il cherchait sa réplique) and her dead heart … spits on it!
- I can’t believe it… He’s been playing like that for two days now, he doesn’t care and she’s only seventeen ! », nous confia-t-elle alors qu’il continuait de nous expliquer qu’il aimerait s’arracher le cœur et vivre encore, sans la douleur de l’amour, mais que malheureusement c’est un organe vital. Alors juste des parties peut-être, pour expier une histoire trop dure à surmonter. C’est peut-être ça la vérité, on consume notre force vitale et on s’arrache des petits morceaux de vie ou de cœur de temps à autre, on ne se consume pas par amour mais par vie et l’on vit pour aimer. Quoi qu’il en soit, notre cœur brisé avait fini sa complainte et l’on acquiesça tous, finalement, devant son énergie et la poésie qu’il s’efforçait d’entretenir. On prit aussi le temps de questionner sur l’histoire dont on parlait puisque ni le néo-zélandais, l’irlandais et moi ne savions ce qu’il se passait réellement.
- « Oh! The first time I saw her face among the crowd…
- They met in a club in Florianopolis, soupira-t-elle pour l’interrompre
- Oh really!? And how did you end up here then?
- Luck or destiny », dit l’anglais, le regard en braises.
On découvrit alors que Rupert, l’anglais, avait rencontré la jeune petite blonde à Florianopolis, où elle habite avec sa sœur (la grande brune). Il y avait été avec son pote deux semaines plus tôt pour draguer et profiter de l’ambiance pré carnaval. Foz do Iguazu où nous nous trouvions désormais avait été pour Rupert et sa dulcinée un sujet de conversation et il savait qu’elle viendrait. Ça faisait 7 jours que lui et son pote étaient à l’hostel bien qu’il n’y ait pas grand-chose à faire ici pour la plupart des touristes. Il était le seul à savoir s’il l’attendait ou non, et c’était dur de s’imaginer qu’il lui porte un intérêt aussi intense qu’il s’efforçait de montrer. Quoi qu’il en soit, il s’était mis en tête de conclure dès qu’il l’avait vu arriver à l’hostel ce qui déplaisait à la sœur. Pourquoi ? Rupert avait 29 ans et l’amour sincère dont il se déclarait n’aurait pas rendu un homme normal aussi fougueux et obsédé, mais plutôt ébahi et maladroit. C’était même plus que de la fougue : il l’embrassait, cette passion, et tout son corps, par ses gestes, venait exprimer ce sentiment avec lui pour rendre claire et évident à tout spectateur qu’il était éperdument amoureux. Ça rendait très mal dans le monde réel mais la jeune brésilienne y croyait, elle, et sa sœur déplorait de la voir tomber pour un type dans son genre.
Je partis me coucher ce soir-là, laissant Rupert et la grande brune à leur discussion. Le lendemain, Rupert se réveilla vers quinze heure puis déambula dans l’hostel un peu retourné par sa nuit. Son pote qui s’était réveillé pour le rejoindre la veille était statufié près de la piscine, figé par les rayons du soleil. Je demandais comment s’était passée la soirée à l’irlandais mais il était parti presque après moi, il me dit juste qu’il avait été réveillé tôt le matin par Rupert et son pote rentrant cuits de leur nuit : ça expliquait la tronche que tirait Rupert malgré son heure de réveil.
Les deux sœurs rentrèrent de leur journée vers dix-huit heures alors que Rupert, éteint, était repartis se coucher pour une sieste, préparant sa nuit suivante. Il était comme une cigarette, gris et fumant la journée mais qui se transforme en rayon cuivré et flamboyant lorsqu’on les jette après la tombée de la nuit. Toute sa fougue nocturne ne transparaissait plus, il était simplement différent. Il tombait le masque pour quelques heures et reprenait sa vie. Il nous rejoint avec une bière à 19h alors qu’on écoutait deux autres anglais, Kalum et Georges, jouer de la guitare et chanter près de la réception. Il était réveillé mais pas encore flamboyant. Je remarquais surtout qu’il était beaucoup plus agréable et naturel comme ça.
- « We can see that you are really passionate you two, leur dit-il
- Georges is desperately trying to bang everything to make drum sounds!
- Sadly, I only bang drum sets…
- You’re an Apache helicopter
- Sort of, yeah
- No, really guys! How long have you been playing for? This is incredible.
- Three hours minimum, lança le réceptionniste (Saul) depuis le bureau, he’s unstoppable!
- That’s true passion! insista Rupert, puis se tournant vers le reste, And do you guys also play any instruments?
- I bought the guitar two weeks ago, and I’m practicing everyday, dit Josep
- That’s how it works. I came to think that a talent is just something you do every day. There is no secret, just keep going, make mistakes, fail… It’s…
- What do you do yourself ?
- To me it’s acting ! dit-il les mains crispées, comme s’il tentait de saisir son rêve (Son regard était tendre et lumineux). I just can’t stop doing it. You can explore complete universes and personalities, from anywhere. You can live many lives in one, it expands your vision, you know…” il ne trouvait plus les mots. Cette fois-ci, son discours n’était pas entrecoupé par une gestuelle trop expressive, il était sincère. Son personnage de la veille n’existait plus, il ne jouait pas le rôle du passionné de théâtre ou de l’amoureux follement épris, il existait pour lui-même. Etrangement, personne ne lui demanda s’il était “vraiment” acteur, c’est à dire professionnel. Ça ne semblait pas nécessaire et puis aucun de nous n’était “vraiment” artiste après tout, c’est ce qui rendait cette discussion agréable et de bonne foi.
La soirée s’avançant et la caïpirinha gratuite faisant, tout le monde à l’hostel se décida à aller au concert du soir dans le bar/club à deux blocs de là.
Le bar était situé en face d’un fast food/grill et d’une station-service où la bière était bien moins chère. Assez logiquement, on se retrouvait assez vite dehors pour boire et fumer, et on rentrait de temps à autres pour danser. La soirée se déroulait dans la rue, simplement, entre les néons rouges du bar et la froide lumière blafarde de la station essence, le tout dilué dans le halo orange des vieilles ampoules de réverbères.
Je trouve que la nuit, la rue est parfaitement agréable, c’est un endroit où l’on se cache dans l’ombre pâle et l’alcool. On s’y révèle en réalité, une fois que l’on oublie le regard des autres et qu’on laisse tomber les apparences. Comme les magasins aux vitrines rendues transparentes, nous dévoilons notre intérieur. Tous ces lieux éclairés où l’on se sent à nouveau vulnérables et mis à nus sont autant de lieux où l’on se rhabille de nos parures humaines. Puis on se replonge dans l’obscurité, soulagés de pouvoir se révéler de nouveau. La nuit est un voyage entre nos secrets. Entre ces deux lieux, on s’exprimait librement, en chantant, en dansant et en jouant à dire ce qui nous passe par la tête, démasqués par l’obscurité.
Rupert arriva plus tard car il avait naturellement attendu l’une des deux sœurs. La grande ne jouait plus et elle restait près de la plus jeune. Le truc, c’est que Rupert avait réussi à conclure la veille, je ne sais ni où ni comment mais c’en était trop pour la grande sœur. Elle était trop jeune pour lui, et il s’en moquait, d’elle, en vérité. Cependant, cela ne les empêchait pas de profiter de leur soirée. Elles étaient à leurs aises et souriantes comme toujours. Rupert, était mal à l’aise dans cette pénombre joyeuse. Travaillé par quelque chose, il buvait, aller danser à l’intérieur loin des gens de l’hostel et semblait ne pas savoir quoi faire. Son pote était son seul refuge, mais il passait son temps à boire et draguer, laissant Rupert sur le côté, sans distraction. Il était désarmé, sans personnage, forcé d’être naturel face à elle. Dans la pénombre, il n’y avait plus d’acte à jouer, seulement la vérité. Rupert l’avait perdu la vérité, et il remplissait le vide par une soirée futile, vécue des centaines de fois déjà. Finalement, ayant trop bus, il se calmèrent et vinrent s’asseoir avec nous. Rupert recommença à draguer la petite frisée, maladroitement, sous le nez de la grande, sans succès. Tout le monde rentra à l’hostel et se dispersa. Elle disparut dans leur chambre. Rupert reprit une bière.
Le lendemain matin, je me réveillais tôt pour travailler et le vis sur une chaise longue, entouré de cadavres de bières achetées à la réception et peut être même ailleurs. Il écoutait de la musique et marmonnait des choses pour lui-même. Il ne me vît pas et j’en profita. Quand je repassais dix minutes plus tard, il dormait et il était impossible de le réveiller. On travailla une heure avec Josep avant que le petit-déjeuner ne commence et il restait complètement immobile, vautré sur le flanc, à moitié sur la chaise longue, dégustant la fin de sa cuite au lever du soleil. L’arrivée des autres clients nous décida à le réveiller.
- « Come on Rupert! Let’s eat breakfast, then you’ll go to bed, it will be better!
- Yep! That’s a fine idea you have here! Let’s get a beer. »
Il entra en fanfare dans la cuisine, réveillé par l’alcool, et se prépara une sorte de petit-déjeuner. Les deux sœurs s’étaient réveillées tôt pour leur départ. Il les rejoint et alors que je mangeais plus loin, j’entendais Rupert :
- « Before, I had hopes and dreams like every man! But now, I’ll stay uncomplete and helpless until my last breath…»
Elles partirent juste après. Rupert et son pote eux attendirent le lendemain pour s’en aller. Ils ne firent rien ce dernier soir, vidés de leurs soirées passées, sans but et sans contenance. Rupert tout particulièrement ne se ressemblait plus une fois séparé de son public. Il n’avait existé que pour elle, se déchargeant ainsi d’avoir à exister pour lui-même.
