A lire : “Le Malaise français, comprendre les blocages d’un pays”

Eric Fottorino, co-fondateur du 1, excellent hebdomadaire, a dirigé un petit ouvrage sorti en juin dernier que j’ai eu plaisir à lire.

Destiné à nous éclairer sur les blocages que rencontre la France, il regroupe les textes de plusieurs personnalités aussi diverses que JMG Le Clézio, Michel Rocard, Erik Orsenna, Alain Finkelkraut, Gaspard Koening, Christian Salmon, Pierre Nora, Marcel Gauchet, Irène Frain, Norma Mayer ou encore Christophe Guilluy, parmi d’autres.

Si certains contributeurs ne font franchement guère avancer le débat (c’est souvent le défaut de ce genre de livre), j’ai toutefois vraiment apprécié nombre d’écrits et la construction de l’ouvrage qui, bien que passant très rapidement d’un sujet à l’autre(les textes sont souvent très courts), finit par faire ressortir une véritable cohérence à ce “malaise français”. C’est là le vrai intérêt de ce petit opus.

Car oui, on sait tous qu’il existe des territoires défavorisés, que l’éducation nationale peine, le mot est faible, à briser les inégalités, que nos Hommes politiques sont dépassés par les événements, que les citoyens sont las de nos élites, que certains français estiment leur identité menacée, etc.

Mais, et c’est bien ce que nous dit le titre de l’ouvrage, “comprendre”, tous ces malaises sont liés les uns aux autres, ils découlent d’une même logique politique, conjoncturelle, sociale, culturelle et finissent par former un ensemble, “le malaise français”.

A la base de ces malaises, il y a le changement d’organisation globale du monde que n’ont pas anticipé ou refusé d’accompagner nos Hommes politiques. C’est ce que Nicolas Colin appelle par ailleurs “le moment Polanyi” du nom de l’économiste Karl Polanyi, soit “un moment où le modèle économique dominant change alors que les institutions politiques et sociales tardent à le faire”.

Ce changement, c’est celui qui s’est d’abord opéré avec l’exode rurale, qui a profondément modifié la nature même de la France, pays des campagnes, où nombre de gens vivaient de l’agriculture. L’autre changement majeur, il est plus récent, c’est celui qui a conduit à détruire des pans entiers de l’industrie et à précariser davantage les actifs. Ces mutations économiques vers le tertiaire et même vers une sorte de fin du salariat a conduit à renforcer certains territoires au détriment d’autres, la fameuse France périurbaine de Guilly. Ce-dernier a d’ailleurs une remarque intéressante à propos de cette mutation : “pour la première fois dans l’histoire, les catégories populaires ne vivent pas là où se créent l’emploi et la richesse, et cela concerne toutes les régions”.

Dans ce contexte (mutations économiques et chômage de masse récent), l’école devient pour les Français le lieu où tout va se jouer. Or, notre système éducatif est celui le plus inégalitaire parmi les pays développé, reléguant toujours plus d’un côté les enfants défavorisés et de l’autre ceux favorisés, entre différents établissements, voire même au sein d’un seul. Nathalie Mons résume ainsi les choses : “la ségrégation sociale est une bombe à retardement pour la société française. Ce séparatisme social et scolaire à l’école explique les difficultés de l’éducation prioritaire depuis trente ans”.

Face à ces défis nouveaux, à bien des égards considérables, la grille de lecture des Hommes politiques ne s’est pas adaptée et, phénomène concomitant, leur capacité d’action s’est elle-même réduite, par le biais d’un néo-libéralisme assumé depuis les années 70 et par la construction européenne qui a, d’une part, réduit la souveraineté des Etats membres sur certains sujets et, d’autre part, amené la résolution des problèmes à un échelon supérieur, dépassant largement celui français sur des problèmes majeurs. Or, parenthèse, le rejet des peuples vis-à-vis de l’UE a stoppé net depuis 11 ans toute les avancées pourtant nécessaires sur la fiscalité, la défense ou autres.

De cette impuissance, se crée une crise de légitimité du pouvoir et des élites et se développe chez certains Français un sentiment d’insécurité, sociale, culturelle et identitaire, qui amène nombre d’entre eux à choisir de s’abstenir lors des élections ou à voter Front National.

Deuxième grand problème, lorsque les Hommes politiques veulent faire, ils se retrouvent bloqués face aux différents corporatismes, lobbys, groupes de pression, peu importe leur dénomination, dont le seul enjeu (et cela est d’ailleurs respectable) est évidemment de défendre leurs seuls intérêts.

Troisième grand problème, l’Etat lui-même, terriblement archaïque dans sa façon de penser la France, dans sa façon de l’administrer, dans le rapport parfois paternaliste qu’il peut entretenir avec les citoyens, tuant dans l’oeuf nombre d’initiatives issues de la société civile et pourtant à même de faire avancer les choses.

Bref, si ce petit opus n’apporte pas de solutions, le fait majeur de nommer les problèmes et de créer une lisibilité globale des logiques conduisant au “malaise français” permet déjà d’apporter un diagnostic pertinent sur l’état du pays. Or pour bien soigner un malade, on sait que c’est l’étape la plus importante.

Le malaise Français, comprendre les blocages d’un pays, sous la direction d’Eric Fottorino, aux éditions Philippe Rey. 7,90 euros.

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