Retour sur le discours de Macron à la Mutualité

J’aime bien Macron. Je l’aime bien parce qu’à un moment où beaucoup se plaignent de l’inconsistance et de la faiblesse intellectuelle de nos Hommes politiques (peut-on leur donner tort ?) Macron surnage. Macron a des idées, qui elles-même font partie d’un tout, qui offrent une vision, sont la base, n’ayons pas peur des mots, d’une idéologie. C’est là l’intérêt du personnage : il offre à chacun le loisir de se forger son opinion sur une base objective, éloignée de tout contingent émotionnel ou irrationnel.
Son discours de la Mutualité du 12 juillet dernier en a encore apporté la preuve. Comme je le suis vraiment attentivement depuis un peu plus d’un an, ce discours ne m’a pas surpris. Il était ainsi fidèle à ce que j’avais pu entendre en juillet 2015 lorsqu’il avait organisé un moment de pédagogie autour de sa Loi. Loin de débiter des éléments de langages tout fait, il avait alors parlé du monde tel qu’il le voyait, des défis qui étaient les nôtres, des réponses que le système politique actuel ne pouvait pas apporter et de sa vision pour la France et l’Europe.
Un an après, sa pensée a muri, la mécanique intellectuelle s’est affinée, les exemples se font encore plus précis et pertinents. Et il faut lui reconnaître une certaine finesse dans le propos, notamment lors de certains passages que certains auraient pu qualifier de populiste si le ministre n’avait pris soin d’expliquer sa logique et parfois même, de reconnaître que lui-même n’était pas exempt de tout reproche. On retrouvait d’ailleurs là une des grandes spécificités de sa pensée : le droit à l’erreur. Si l’erreur est un mot banni en politique, pour Macron, ce droit est partie prenante du libéralisme qu’il défend. Il n’y a pas pire selon lui que celui qui n’ose pas parce qu’il aurait peur, quand bien même tout aurait été mis en place pour l’inciter à entreprendre, innover, avancer.
Mais le discours de la Mutualité s’était d’abord attaché à mettre en avant les incroyables défis économiques, géopolitiques, sécuritaires, écologiques auxquels le pays est désormais soumis. Selon ses propres termes, l’Histoire est ainsi redevenue tragique. Or dans cette période de rupture, il faisait le constat qu’aucun des partis traditionnels n’était à la hauteur de la situation. Et cela il l’expliquait par l’obsolescence du clivage politique, construit sur un autre temps, un autre monde.
“Sur le travail, sur les inégalités, sur l’Europe, sur la place de la France dans la mondialisation, sur ce qu’est une société ouverte, sur la transition énergétique, sur tous ces défis, il y a des réponses à gauche et à droite, mais il n’y a pas un vrai consensus de gauche, un vrai consensus de droite. Les partis existants sont divisés sur ces questions, parce qu’ils se sont construits sur les défis d’hier.”
Désormais, pour répondre à ces défis considérables, il convenait de construire et de proposer un autre projet, un plan d’action progressiste, car pour lui le progressiste est le seul qui “regarde la France en face”.
Ce projet progressiste, Macron l’articulait alors sur la base de 3 convictions :
1- la liberté,
2- les “vraies” solidarités,
3- l’Europe.
Pour le ministre, il ne cesse de le répéter, si la France est bourrée d’énergie, cette envie d’aller de l’avant est sans cesse contrainte par différents types de blocages, notamment ceux des corporatismes dont il appelait à en sortir.
“J’ai adhéré à des corporations, des gens qui avaient un intérêt à préserver, et on le fait toujours en toute bonne foi, on est tous d’accord avec les semblables et avec soi-même quand on est dans un camp, mais on bloque les autres, on contribue à un peu étouffer le pays. Donc remettre de la liberté, c’est aussi accepter de revisiter les corporatismes, aller voir les corps constitués, qu’ils soient dans la haute fonction publique, du côté des élus, dans les entreprises, dans le syndicalisme.”
L’autre partie de sa démonstration portait sur la défense d’une égalité réelle, car son idée du libéralisme ne peut se départir de la volonté de placer chaque individu dans des conditions similaires pour accéder à la réussite.
“Penser que la liberté s’oppose à l’égalité, c’est une erreur profonde. Notre erreur depuis des décennies, c’est que nous avons divisé la devise républicaine. Nous avons séparé la liberté et l’égalité. Mais on va réconcilier les deux, parce que ça fonctionne ensemble. Parce que quand on libère, on redonne des accès. On redonne la seule véritable égalité, l’égalité d’opportunités, d’accès, la vraie égalité, celle qui existe pour les plus faibles. La vraie égalité, c’est que chacun chez soi, d’où il est, quelle que soit sa condition, sa famille, ait les mêmes opportunités à chaque moment de sa vie, puisse accéder aux mêmes choses.”
Dès lors, le ministre pouvait développer sa deuxième conviction, celle portant sur la promotion de “vraies” solidarités.
Et c’est bien là où je considère qu’il est un homme de gauche, c’est qu’il ne veut pas que son libéralisme équivaut à la loi de la jungle ou à celle du plus fort. Pour lui, le rôle de la puissance publique est ainsi de protéger les plus faibles et de leur permettre d’accéder eux-aussi à la même réussite que les autres.
“On ne peut pas demander aux Français de prendre des risques, parfois importants, et plus importants pour ceux qui viennent de nulle part que pour ceux qui sont bien nés, on ne peut pas demander de prendre des risques s’il n’y a pas des filets de sécurité, de solidarité, quelque chose qui nous fait avancer ensemble.”
Pour lui, ce premier filet de sécurité passait par l’école, celle qui, à ses yeux, permet de corriger les premières inégalités. Pour autant, on le sait tous, cette réussite scolaire dépend de l’endroit où on est né et de la richesse des parents. C’est cela qu’il a annoncé vouloir combattre même si, et c’est là le reproche que l’on peut faire globalement à son discours, aucun début de proposition n’est venu, à part peut-être une réforme du système de notation. Lui-même s’était bien gardé au début de sa prise de parole de vouloir délivrer un programme clé en main. Le temps était là d’abord celui du diagnostic et de la méthode : comprendre les défis qui sont les nôtres et dépasser les clivages pour y répondre grâce à un projet progressiste.
Mais revenons aux “vraies” solidarité au sein desquelles il plaçait dans un second temps la laïcité et l’identité française, thématiques relativement nouvelles dans ses prises de parole (à l’exception de son discours d’Orléans pour la fête de Jeanne d’Arc).
“La laïcité protège des identités fermées, elle permet de veiller à ce que justement nul ne soit assigné à résidence par son identité, ou par sa religion. Je ne crois pas, pour ma part, qu’il faille inventer de nouveaux textes, de nouvelles lois, normes, pour aller chasser le foulard à l’université, pour aller traquer dans les sorties scolaires celles et ceux qui peuvent avoir des signes religieux. Par contre, la laïcité, elle a un sens plein et entier. Et nous devons faire respecter les règles absolument, et ces règles sont claires : toutes les religions se conforment aux règles de la République. Dans notre République, il n’y a pas d’inégalités entre les hommes et les femmes. Il y a des règles et elles doivent être respectées par tous. Mais en même temps, ce combat, ce n’est pas un combat contre une religion, ça, c’est l’erreur à ne pas faire. Ce combat, ce n’est pas un combat de la laïcité contre une religion, l’islam, ça n’aurait aucun sens, ce serait une erreur fondamentale. Nous avons un ennemi, une menace, les djihadistes, Daech, mais ce n’est pas l’islam.”
Enfin, il s’attachait ensuite à défendre l’Europe, qui pour lui est le coeur du projet progressiste. Si lors du discours de la Mutualité il a plutôt été évasif sur le sujet par manque de temps, il a tout de même rappelé combien l’échelon européen était le seul pertinent pour permettre à la France de faire face, offensivement et défensivement, à la mondialisation, pour répondre aux défis énergétiques et géopolitiques au premier rang desquels figurent la crise migratoire et celle ukrainienne. Mais il rappelait que, et c’était tout le sens de la tribune qu’il avait alors signé avec Sigmar Gabriel, le projet européen ne pouvait plus se faire sans les peuples, au mépris de leurs aspirations et inquiétudes.
Alors maintenant, une fois dit tout cela, que va-t-il se passer ?
Macron a rendu hommage aux milliers de volontaires d’En Marche qui vont chaque jour à la rencontre des Français en porte à porte. Le temps 1 est ainsi celui de l’écoute, celui qui permet de saisir l’état du pays à un instant T. Le temps 2, celui qui aura lieu à la rentrée, sera de mettre en perspective les résultats de cette opération de porte à porte et les réflexions des différents groupes d’intellectuels pour permettre de construire un plan d’action pour le pays. Enfin, le temps 3 sera celui de savoir quelle personnalité portera ce plan d’action.
J’ai voulu passer du temps à revenir sur le discours et les idées de Macron car la seule chose qui intéressait les commentateurs après la Mutualité était de savoir si le ministre allait se présenter aux présidentielles. La question est certes légitime et peut-être importante, mais elle n’est pas primordiale : vote-t-on pour des personnes ou pour les idées que ces personnes portent ? Depuis trop longtemps nous avons pris l’habitude de voter pour les personnes et privilégions le vote de contestation, le vote contre. Tout l’enjeu de l’aventure Macronienne, il est là : c’est enfin de permettre aux Français de voter pour. Ce n’est pas une mince affaire.