Bleu ou jaune ?

l’open data contre la société


mercredi 16 mai 2029

0 h 55 — diode bleue

Mon taxi über me dépose en bas de chez moi. Mon téléphone vibre pour me notifier le montant de la course et me demander de noter le conducteur, ce que je ne fais bien sûr pas. En attendant l’ascenseur, je repense à l’expression “taxi über”. Une sorte d’oxymore, les frères ennemis d’hier réunis dans un même nom. Je souris en pensant qu’en 2014, dans la bataille des vieux taxis contre les VTC, un responsable politique avait proposé de supprimer la géolocalisation pour les applications de mobilité ! Comment avait il pu penser ça ? Il faut dire qu’à l’époque, les générations au pouvoir avaient grandi avant l’internet.

Avant l’internet… “Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”, c’est de Pascal, non ? Mais que dire d’un monde sans l’internet ? Effrayant, pire même. Comment même le penser aujourd’hui ? L’alcool m’a toujours fait digresser…

C’était une bonne soirée. Laurent et Agnes ont eu raison de me faire rencontrer Aurore. Non seulement elle est très mignonne, mais j’ai beaucoup aimé la façon dont elle parle de la fin de la démocratie élective. Ok, je ne suis pas naïf et je me doute bien que son propos est aussi son meilleur argument de vente pour sa société qui commercialise des applications de décision. Le truc fonctionne à la grec ancienne, sur la base du tirage au sort des membres des organisations concernées. Je n’ai pas bien compris le principe de son algorithme, mais j’ai bien vu comment elle pouvait vendre son produit. Parfois un sourire peut suffire à convaincre n’importe quel DSI !

Et puis ce nouveau restaurant valait vraiment la peine. C’était bon, très bon même, mais j’ai sans doute un peu trop bu. Et la dernière poire était inutile. Ou tout du moins, de trop. Ne pas oublier de prendre une aspirine. J’ai intérêt à être frais demain pour la réunion de planification de l’année à venir. Un patron qui a la gueule de bois, ça ne se fait pas. Surtout lorsqu’on doit se séparer de 3 collaborateurs. “Demain est un autre jour”. Ca, c’est pas de Pascal… Recharger le téléphone, et dormir.

3h 40 — diode bleue

Faich….J’ai trop mal à la tête. Je déteste avoir à me relever. j’aurais du prendre tout de suite mes 1000 mg de doliprane. Le temps que ça fasse effet, je vais encore perdre 45 minutes de sommeil. Plus de poire, plus de poire, plus jamais de poire… Combien de fois faudra t il me le répéter ?

7 h 55 — diode jaune

C’est bien la peine de mettre le réveil à 7h00 pour se réveiller si tard ? J’ai encore vaguement mal à la tête, le thé me fera le plus grand bien. Rien de neuf dans le monde me dit brief.me sur l’ipad de la cuisine, et Les Jours ruminent tranquillement leurs obsessions du mois. La bourse est stable et l’eurovision, c’est ce week end. Comment un programme télé de ce genre peut il encore exister en 2029 ? Ah, Aurore me suit. J’avais retrouvé son profil sur twitter dans le taxi über, mais je n’avais pas osé un tweet, ni encore même un DM, j’ai juste décidé de la suivre. A mon âge on apprend à se tenir ! C’est drôle cette photo de profil, ça ne lui ressemble pas vraiment. Je la trouvais plus jolie hier soir. L’appli Optymod de mon téléphone couine : compte tenu de la circulation, il faut que je me dépêche et que je file sous la douche

8 h 17 diode jaune

Mais c’est quoi ce truc ? la diode est jaune ? N’importe quoi. Je suis nauséeux et mon téléphone déconne. La journée commence bien ! Si seulement je pouvais me redémarrer comme va le faire cette machine. Ce serait une bonne idée ça. Remettre toutes mes applications et idées dans le bon ordre, faire de la place mémoire, et être au top pour la journée.

8h20 diode jaune

C’est pas sérieux. Si j’imagine quelque chose avec Aurore, il faut vraiment que je fasse quelque chose pour ce ventre. C’est bien la peine d’avoir tous ces produits avec lesquels je me tartine. Ça ne marche pas. Le sport ? “No sport”. Churchill avait peut être tort…

8h31 diode jaune

Mais ça va pas non ? Diode Jaune, encore ! Comme si j’étais passé durant la nuit de contributeur à bénéficiaire ! Pourtant j’ai du réseau. Un second démarrage lui fera le plus grand bien. Un téléphone qui n’a pas 3 mois. Au prix où l’on paie ces jouets, c’est pas sérieux…

Chemise blanche, pas de cravate et mocassins noirs. c’est bien ça, les mocassins sur mon costume Agnes b, ça fait décontracté, mais pas trop. Je ne sais pas si Romain, Ali ou Lucas vont lire cette subtile touche dans mon élégance. De toute façon, ils s’habillent n’importe comment. Et puis, je ne suis pas obligé de leur dire aujourd’hui que leur contrat s’arrête. ’Faudra que je demande à la DRH la dead line exacte.

8h 22 diode jaune

Jaune encore ? mais ça commence vraiment à me faire chier. Pas question que je sorte avec cette foutue diode jaune. Où ai-je mis mon ancien téléphone puisque celui ci déconne ?


émission

Tout avait commencé vers 2017. Le mouvement d’ouverture des données — l’open data — avait déjà quelques années derrière lui, mais seuls certains geeks y croyaient vraiment. Il y avait eu quelques expériences ici ou là, des circulaires ministérielles incompréhensibles et non suivies d’effet. Mais le vrai décollage est sans doute lié à des causes extérieures.

La création d’une “CNIL européenne” figure sans doute parmi les premières raisons. Le poids grandissant des députés europhobes au parlement européen en 2014 a été un déclic pour la majorité pro-européene. Il fallait faire quelque chose de visible, de marquant, et si possible de moderne. L’initiative parlementaire a été reprise par la commission et, fait unique dans l’histoire, en moins de 2 ans, l’ensemble des 28 pays de l’union européenne s’accordait pour aligner leur législation relative aux libertés numériques au corpus qu’allait construire la toute nouvelle agence européenne pour les données et les libertés (EADL). Bien sûr, si le parlement et la commission étaient d’accord, il y avait une bonne raison. L’un s’achetait à peu de frais une légitimité par la création d’une agence qui parlait de liberté et de numérique. L’autre avait le secret espoir qu’une telle création libérerait les carcans réglementaires qui entravaient le développement économique de la vieille Europe dans le domaine des nouvelles technologies. Comme d’habitude, ce fut la commission qui eut raison : l’EADL a petit à petit détricoté l’ensemble des droits et des protections dont avaient commencé à bénéficier les internautes européens. Les données ont réellement été ouvertes. Toutes. Les données personnelles, fiscales, bancaires, administratives… Les entreprises qui commençaient à proposer des services et à dégager de la valeur ajoutée sur le traitement du big data se sont ruées sur ce nouvel eldorado européen.

Les rares tenants d’une souveraineté numérique avaient depuis longtemps baissé pavillon. En 2016, une directive européenne enjoignait les pays membres à interdire toute création de data center au sud du 60eme parallèle nord et subventionnait le déplacement de ceux existant déjà. Là encore, les raisons initiales étaient toutes empruntes de bons sentiments : il s’agissait de diminuer l’empreinte carbone de ces fermes climatisées en les installant à des latitudes ou un refroidissement naturel était possible. Et puis les pays nordiques, très influents à l’époque en raison de leur rigueurs budgétaires, n’y ont vu que des avantages pour leur économies locales. Mais la conséquence immédiate fut la dé-territorialisation des données que d’aucun tentait encore de qualifier de “souveraines”. Les listes électorales, les fichiers fiscaux, sociaux, des entreprises publiques et privées, tout cela migra peu à peu vers le nord.

code couleur

Nombreux sont ceux qui pensent aujourd’hui que ce mouvement de dé-localisation et d’ouverture des données a d’abord été voulu pour générer de nouvelles recettes fiscales. Dès 2013, le rapport Colin & Collin sur la fiscalité de l’économie numérique faisait les premières propositions en la matière. Il y était question d’une fiscalité assise sur la collecte et le traitement de données. Ce rapport précisait que l’objectif principal ne devait pas être de produire des ressources budgétaires mais d’inciter les redevables à adopter un comportement conforme à des objectifs d’intérêt général . Parmi ces objectifs, arrivait en tête l’accroissement de la protection des libertés individuelles sur l’internet, au travers d’une ré-appropriation par les internautes de leurs données personnelles. Ce n’est qu’accessoirement que “la création de valeur dans l’économie nationale” était citée. Ces bonnes intentions ont volé en éclat avec la stagnation de l’économie européenne et la poursuite des dé-localisations de toutes les activités qui pouvaient être produites ailleurs à moindre coût. La défense des libertés individuelles laissa d’autant plus vite la place à la création de richesse que celle ci pouvait donc être taxée par l’union européenne, une union qui marquait ainsi son évolution vers une organisation régionale plus intégrée. Dès 2019, le premier impôt européen voyait le jour sous la forme d’une taxation des données et de leurs traitements. Chaque internaute européen, en ayant accepté de livrer la totalité de ses données, exprimait une nouvelle forme de consentement à l’impôt et contribuait, dans le même mouvement, à l’accroissement de la légitimité des institutions européennes.

Fort logiquement, Le mouvement du Quantified Self trouva à s’épanouir sur ce terreau fertile. Toutes les applications permettant à chacun de mesurer ses données personnelles, de les analyser et de les partager connurent un boom phénoménal. Chacun redécouvrit qu’il pouvait accéder à des centaines d’informations consciencieusement récoltées et conservées durant des décennies par les pouvoirs publics. Il y avait bien longtemps que les téléphones analysaient les déplacements de leurs propriétaires pour leur indiquer le meilleur moment pour partir au travail ou le meilleur circuit pour éviter les bouchons. Personne ne fut surpris de voir se multiplier les applications basées sur les données médicales, scolaires, professionnelles, sentimentales, sportives…

Et personne n’aurait du s’étonner du succès sans précédents des applications qui ont commencé à “attaquer” les bases fiscales désormais totalement ouvertes. Le site de l’ancienne commission française d’accès aux documents administratifs (CADA) indiquait encore en 2017 que “de manière générale, la communication de listes nominatives implique de trouver un point d’équilibre entre la protection de la vie privée et l’intérêt personnel ou collectif que peut présenter la communication”. Il était déjà possible à l’époque, dans la mesure où l’on était soi même contribuable, de consulter les contributions de telle ou telle personne assujettie à l’impôt sur le revenu, aux impôts locaux ou à l’impôt sur les sociétés. Mais avoir accès ne signifiait pas traiter. Il fallait se rendre physiquement dans un bureau et consulter le rôle sur papier. Et surtout, il était interdit de publier l’information que l’on avait pu trouver !

Des disquettes et des cédérom ! www.cada.fr

Tout cela a volé en éclat 2 ans après la création de nouvelle agence européenne pour les données et les libertés. Tout était désormais accessible à tout le monde, tout le temps, et de partout. Tout pouvait être traité.

C’est en 2020 qu’est apparu le premier service en ligne de calcul du différentiel contributeur / bénéficiaire. Chaque citoyen européen pouvait introduire dans le système son numéro européen unique d’identification (UEIN) et savoir s’il contribuait ou bénéficiait du système de redistribution. L’application interrogeait toutes les bases de données fiscales et sociales, nationale et européenne, et calculait selon un algorithme si le citoyen-contribuable bénéficiait des services des collectivités publiques dans lesquelles il évoluait, ou s’il en était au contraire un contributeur net.

Ce premier service fût à l’origine d’un véritable débat au niveau européen. Pouvait on permettre à chaque citoyen de savoir s’il contribuait ou bénéficiait du système dans lequel il vivait ? Le mot “bénéficiaire” résonnait trop dans certains pays avec celui de “profiteurs” alors même que chaque gouvernement tentait d’optimiser ses dépenses. Les fiscalistes français, forts de leur très longue expérience rappelèrent la vieille règle de non affectation des dépenses aux recettes et la nécessaire obscurité qui devait régner sur les modalités de redistribution. Une commission d’éthique citoyenne et contribuable fut mise en place à la demande du parlement européen au prix d’immenses efforts tant sur le cadre de sa mission que sur sa composition.

Le jour même de l’installation de cette commission, l’application citizenmatch était disponible sur tous les stores d’applications pour mobiles. Désormais, le calcul de la position bénéficiaire / contributeur était calculé à partir de son smartphone et réactualisé toutes les semaines. Cette application fut immédiatement téléchargée par des millions d’européens désireux de connaître leurs situations et convaincus qu’ils ne pouvaient être que contributeurs. Les nombreux et complexes systèmes de redistribution mis en place en europe au cours des décennies et intégrées dans l’algorithme de l’application eurent raison de ce secret espoir. En moyenne, seuls 13% des personnes ayant téléchargées cette application s’avéraient être contributeurs nets. L’immense majorité des européens était bénéficiaire de la redistribution de la richesse produite sur le continent. Mais ces 13% représentait aussi la portion la plus éduquée, la plus dynamique et la plus riche de la population européenne. Il n’a fallu que 18 mois pour que les deux plus gros constructeurs de téléphones intelligents proposent des modèles haut de gamme qui incluait l’application citizenmatch par défaut dans leur système d’exploitation. Mieux, les deux constructeurs s’entendirent pour un code couleur de diodes qui signifierait la position du propriétaire dans l’échelle des contribuables. Bleu, il était un contributeur net et pouvait s’enorgueillir de financer le système ; jaune il devenait bénéficiaire de la redistribution. Les membres des conseils d’administration des grandes entreprises, les startupers, les cadres dirigeants, et tous les créateurs de richesse s’arrachèrent ces téléphones qui disaient leur situation dans la société. La diode bleue était devenu l’ultime sésame pour intégrer la caste des puissants.


le sens du courant

9 h 17 — diode jaune

Mais putain, mais ce n’est pas possible ! 3 téléphones et toujours cette saloperie de diode jaune. Avec ce que je paie comme impôts, je ne peux pas être bénéficiaire. Il doit y avoir une erreur de calcul. Ou alors, mon compte a été piraté. C’est ça. J’ai été hacké par une personne qui veut se présenter comme contributeur. Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? Ca devait bien arriver un jour. Il devait y avoir quelque part dans le dark internet un marché aux numéros européens uniques d’identification (UEIN) permettant à ces sales jaunes de s’acheter du bleu pour pas cher. C’était même un bonne idée, ça, pourquoi ne l’avais-je eu pas moi-même ?

9 h 52 diode jaune

Rien, je n’ai rien trouvé sur une possibilité de marché parallèle d’UEIN. Ca n’existe peut être pas encore. Et puis j’ai du mal à croire que je serai le premier à être victime du vol de ma situation de contributeur net.

Mais comment pourrais-je être passé en bénéficiaire ? Qu’est qui a changé dans ma vie pour me faire passer de l’autre coté ? Le traitement de l’anorexie de ma fille ? Elle est dans une institution privée qui me coûte un bras. Il y a peut être de l’argent public, mais franchement, je ne vois pas où il passe ! Pareil pour la maison de retraite de ma mère. Elle a refusé tous les établissements que je lui ai proposé pour n’accepter, le mois dernier, que le plus chic. Heureusement qu’elle finance le quart du coût de journée ! J’ai entendu dire que la métropole allait doubler les effectifs de la police urbaine pour garantir la sécurité des secteurs en limite d’agglomération. Les raids de “pauvres périphérique” en colère se multiplient, mais ce n’est quand même pas la centaine de salariés publics qui va changer l’équilibre. Et puis d’ailleurs, je ne profite de cette sécurité que de manière très indirecte. Je n’ai jamais vu de “pauvres périphérique” en centre ville. Ou alors, c’est ma nouvelle maison de campagne. Il parait que le nouvel algorithme de citizenmatch intègre désormais plusieurs externalités négatives. Des conneries comme la trace carbone de mes déplacements ou mon éloignement des réseaux. Comme si on n’avait même plus droit au tout à l’égout…

10 h 15 diode jaune

Commencez sans moi, je suis un peu souffrant. Denis me fera un brief de la réunion tout à l’heure. Oui, ça va aller, mais je préfère retourner me coucher

Tu parles d’un bobard… Et demain, qu’est ce que j’invente pour éviter de me balader avec cette saleté de diode jaune ? Je retrouve mon bon vieux nokia pour la jouer vintage ? pas sûr qu’il supporte la 7G…

Mais comment je vais faire ? Et Aurore ? Même plus la peine d’y penser. On n’a jamais vu une bleue s’intéresser à un jaune.

Si je prenais une poire pour oublier toute cette merde ?