Nous avons besoin d’une agora numérique —Voilà pourquoi.

270 000. Le nombre de commentaires annuels sur le site du Monde. 
260 000. Le nombre de commentaires annuels sur le site du Figaro.
Photo de Edwin Andrade

Très souvent, il m’arrive de regarder les commentaires des articles que je lis. Ils sont parfois intéressants, parfois argumentés, mais (trop?) souvent vides et injurieux. Pourtant, je continue à les lire.

Suis-je le seul ? J’en parle à un de mes amis, Henry. Il m’avoue qu’il fait la même chose. Et que nous sommes très nombreux dans ce cas. Surprise. Soulagement.

Puis les questions. Une pluie de questions.

Qui sont ces gens qui lisent les commentaires ? Pourquoi le font-ils ? Comment ? Avec qui ?

Henry n’en sait rien. Moi non plus.

A ce moment précis, Henry et moi savons que les prochaines semaines seront celles de l’enquête.

Une enquête, deux réponses

Cette enquête, ce sont les interviews de 350 lecteurs d’articles en ligne.

Les premiers résultats ont été stupéfiants. Les suivants les ont confirmés.

Parmi les lecteurs d’articles en ligne, 88% lisent les commentaires et 33% en ont déjà écrit. Pourtant, lorsqu’il leur est demandé de noter la qualité de ces commentaires, la moyenne s’élève à 4.3/10.

Malgré les critiques dont il fait l’objet le commentaire reste un incontournable levier d’expression.

Parmi les utilisateurs n’écrivant pas, seul 23% d’entre eux se déclarent prêt commenter. Il y a une différence certaine entre les utilisateurs exposant leur opinion que nous appellerons “commentateurs” et ceux qui se contentent d’explorer les commentaires, ici les “lecteurs”.

Pourquoi cette différence ? Parce qu’ils n’ont pas les mêmes motivations.

Le lecteur parcourt les commentaires pour se forger sa propre opinion sur des sujets qu’il ne maîtrise pas toujours. Il veut comprendre les différentes opinions dominantes, saisir les divergences principales pour se positionner lui-même.

Imaginons que le lecteur s’appelle Remy Aubert. Il parcourt les commentaires sur différents sites d’opinions. Il déplore la perte de temps induite par la non hiérarchisation des informations. Voici Rémy :

Remy, le lecteur

Le commentateur a des motivations plus complexes. Il affirme vouloir convaincre son auditoire. Toutefois, nos entretiens nous indiquent qu’ils sont plus attachés à la reconnaissance sociale que leur maîtrise du sujet pourrait leur procurer. En réalité, le commentateur veut appartenir à une communauté qui le reconnaisse comme expert.

Le commentateur, nous l’appellerons Paul Mollet. Paul aime partager son opinion, mais surtout se sentir reconnu par une communauté. Au fond, ce qu’il souhaite vraiment, c’est être au centre de l’agora, entouré de disciples.

Voici Paul:

Paul, le commentateur
“Les gens peuvent tenter de débattre sur un sujet qu’ils ne connaissent pas et rester persuadés d’avoir raison” Alexandre, assidu lecteur de commentaires en ligne

Une idée de l’agora numérique

Et s’il était possible de satisfaire ces besoins d’information et d’expression avec le même outil ?

Nous avons poursuivi nos recherches, et avons demandé aux utilisateurs comment améliorer l’espace de commentaire.

Les centaines de réponses convergent et nous donnent déjà des pistes de réflexion.

1. La pollution de l’espace commentaire : l’absence de modérateur ne met pas en avant les opinions argumentées. Aussi, l’ouverture de l’espace commentaire à tous est jugée inefficace : des utilisateurs peu documentés ou peu concernés s’approprient des sujets qu’ils ne maitrisent pas.

2. Le manque de pertinence : les commentaires les plus pertinents ne sont pas suffisamment mis en avant. L’accès à un résumé intelligent mettant en avant les commentaires les plus construits et leurs divergences est fondamentale à la compréhension du débat.

“Il faudrait mettre en avant les interventions qui présentent leurs sources, et dévaloriser les autres”.
Antoine, commentateur d’articles en ligne

La création de l’agora numérique

L’idée de combiner les compétences de développement web d’Henry et les miennes d’UX/UI designer pour créer une agora numérique. Elle se construit autour de trois piliers :

Expression — Reconnaissance — Information

L’agora numérique ne pouvant exister qu’avec l’engagement des commentateurs, elle doit répondre à leurs besoins. L’agora numérique serait donc un réseau social, où les commentateurs les plus populaires seraient suivis par des lecteurs.

L’agora numérique est un réseau social du débat.

Comment construire l’agora numérique ? Comment pourrait-on créer un réseau social permettant à des groupes de s’organiser, de mettre en scène et de diffuser leurs débats d’opinions ?

Nos ateliers d’idéations menés avec des étudiants en UX/UI design d’Ironhack nous ont mené à plusieurs conclusions, et surtout à notre première maquette.

L’objectif principal consiste à créer des débats entre commentateurs. Il s’agit de leur proposer un espace de discussion épuré, clair et engageant.

Comment organiser ce débat ?

La lecture du débat est ouverte à tous. Chacun peut lire, voter pour les propositions les plus intéressantes, s’informer sur un sujet donné.

En revanche, l’écriture est restreinte à un groupe de commentateurs. Un commentateur ouvre un débat et y invite des commentateurs de son niveau (4 maximum). Chacun dispose de 3 messages pour donner son avis et répondre aux autres. Nous voulons ici retranscrire la vie d’une agora dans son format numérique. Quelques commentateurs disposent d’un temps de parole équivalent pour proposer leur analyse du sujet. Les plus acclamés gagnent des disciples (plus communément des followers) et voient leur exposition grandir au sein de l’agora.

Le débat est modéré par les followers eux-mêmes. Leurs votes et leurs signalements alimentent la sélection des commentateurs les plus talentueux.

Chacun peut ouvrir un débat et par là devenir commentateur. Mais attention : l’apprenti commentateur doit être rigoureux. S’il est signalé pour commentaire injurieux, non sourcé ou illégitime, il est exclu de l’agora.

Pour construire la plateforme, Henry et moi nous sommes inspirés de designs de réseaux sociaux très épurés. Le défi ? Créer une design léger pour une plateforme à l’architecture élaborée.

Des plateformes comme Médium ont été des exemples de simplicité et d’utilisabilité pour construire notre plateforme : Logora (contraction de “Logos”, le discours écrit en grec et de “l’agora”).

Inspirations UI

Le choix des couleurs nous a été évident : le bleu, synonyme de confiance et d’engagement puis le noir, le blanc et le gris en gage de neutralité et d’élégance. Les typographies sont simples à lire : Poppins pour les headers et son marriage avec Raleway en body pour proposer une interface agréable à parcourir malgré une quantité de texte non négligeable.

Elements de styles & Co-Construction

Construction de l’interface : premiers essais

Construire la plateforme, c’est d’abord construire ses éléments. Ces briques se retrouvent dans la conception de l’atomic design. Approche modulaire, elle permet la création du design global (aussi appelé “style guide”) à partir de petits composants, “les atomes”. Les atomes, prenons comme exemple un cercle, s’associent pour former des molécules, comme un avatar, puis devenir organismes, templates et pages. L’atomic design assure la cohérence, l’uniformité de la plateforme et facilite les éventuelles modifications.

Premières briques

Premiers prototypes

La première maquette raconte une histoire.

Celle d’un commentateur, Pierre Laburthe, naviguant sur le site en vue de créer un débat.

Sa page d’accueil lui propose des thèmes de débats populaires et de reprendre ses débats en cours.

Elle lui propose également des actions secondaires au service de la création du débat. C’est le cas de la lecture d’opinions : à la manière d’une tribune, les utilisateurs ont la possibilité de s’exprimer librement et sans contestataire sur un sujet donné. Ces opinions sont vecteurs de débats: leur auteur peut être sollicité par des lecteurs pour engager une confrontation.

Enfin des informations concernant la philosophie du débat légitiment les contraintes imposées au commentateur et l’informe de son impact potentiel.

Lors de la création du débat, de nombreuses informations sont requises : il s’agit ici de décourager les commentateurs les moins assidus. La source du débat (un article, une opinion, une brève en ligne) est la clef de voûte de sa mise en forme. Elle offre une base commune aux commentateurs et permet d’amener les participants à une co-construction.

A la création du débat, Pierre est dans le cas présenté ci-dessous récompensé. Son activité sur la plateforme le gratifie d’un nouveau niveau, ici ambassadeur (niveau 20). Les commentateurs les plus actifs sont mis en avant pour entretenir la communauté, les engager au long terme.

Le débat est créé. Les informations essentielles, celles requises à la création du débat son mises en avant (titre, description, tags, source, participants). 
Toutefois, d’autres informations concernants le débat sont isolées : l’avis des spectateurs, commentaire le plus populaire, commentaire le plus sourcé…

Ainsi, le lecteur peut avoir facilement accès aux temps forts du débat en se détachant du fil de la conversation.

Les messages des commentateurs sont répartis en deux “camps” : à gauche les pour, à droite les contre. Les messages peuvent évidemment être nuancés. La lisibilité du débat prévaut. Chaque message se voit attribuer des votes, positifs ou négatifs des lecteurs de la page. Le message le plus plébiscité revêt le bleu de confiance, de la sérénité.

Enfin, Pierre navigue sur son profil : il y compte ses publications, ses disciples, son niveau actuel et a accès a ses débats, opinions et groupes de débats actifs et archivés.

Le prototype est ici présenté sous format gif (30 secondes):

Premier High Fi en images (gif)

Et ici sous format vidéo, un peu plus exhaustive (2 minutes):

Premiers High Fis ! (vidéo)

Tests de désirabilité

Lors des tests utilisateurs, nous avons utilisé la méthode de Microsoft “desirability toolkit” pour éprouver notre maquette.

Après utilisation, les testeurs choisissent parmi une série de 40 adjectifs, les 5 les plus proches de leur expérience. Si les 5 choisis sont ceux-prédéfinis par les designers, l’expérience est concluante. Les mots que nous avons choisis étaient les suivants :

Test de désirabilité

Après validation des tests, la maquette a été validée et porte notre identité graphique, nos valeurs et le coeur de la plateforme en cours de construction.

A venir

Logora est en cours de construction. Chaque semaine, depuis 20 décembre, une nouvelle version est en ligne. Nous expérimentons pour trouver le format de débat en ligne le plus adapté, le plus engageant, le plus populaire. Aussi, la plateforme est amenée à grandir et à évoluer selon les retours des utilisateurs.

L’aventure commence, si le projet vous intéresse n’hésitez pas à nous contacter. De la suite dans les idées, du sens au débat. Logora.