Dossier post-vérité : Défiance raisonnable ou société parano ? (partie 2/5)

Pierre Pilleyre
Aug 22, 2017 · 8 min read

Confiance : Sentiment de quelqu’un qui se fie entièrement à quelqu’un d’autre, à quelque chose.

Méfiance : État d’esprit de quelqu’un qui se tient sur ses gardes face à quelqu’un d’autre ou à propos de quelque chose.

Défiance : Manque de confiance, crainte d’être trompé ; méfiance.

Les fake news que nous avons évoqué dans la première partie du dossier se développent dans un contexte particulier. Dans cet article je veux vous montrer comment la méfiance générale, amplifiée par la perte d’autorité et de confiance des médias et des politiques, a fourni un terreau fertile aux fake news.

Méfiance générale

La science a toujours guidé le monde et permis l’évolution de nos sociétés. Elle a révélé les vérités les plus essentielles, elle s’est toujours opposées aux courants obscurantistes, elle a augmenté notre espérance de vie et nous a rendu plus intelligent. Elle est le moteur du progrès mais surtout la garantie d’une approche pragmatique. Le Larousse définit l’approche scientifique en ces termes :

« Qui, dans le domaine de la connaissance, présente les caractères de rigueur, d’exigence, d’objectivité caractéristiques de la science ou des sciences »

Et pourtant, que ce soit le nucléaire, les OGM, l’intelligence artificielle ou encore la médecine moderne, les suspicions de l’opinion publique se développent. Elles sont révélatrices d’un nouvel état d’esprit au sein duquel « faire confiance » est devenu un gros mot.

Si vous faites confiance aux politiques vous êtes un mouton. Si vous croyez aux médias vous êtes une victime de la société de consommation. Si vous croyez la science, malheureux, vous avez perdu la raison et ne comprenez surement pas qui tire les ficelles en ce bas monde.

Dans le monde entier, mais surtout en France, numéro un incontesté du pessimisme et de la morosité, la confiance et l’espoir sont réservés aux fous, tandis que les gens raisonnés et raisonnables ont l’apanage du doute permanent et n’hésitent pas à en faire leurs fonds de commerce. Le cercle vicieux des fake news en somme.

Trop de transparence tue la transparence

Face à cette défiance apparaissent des initiatives qui visent à la transparence et même à la moralisation de la vie publique. Pour Gérald Bronner elles sont dangereuses pour la démocratie. La transparence, aussi bien intentionnée soit-elle, se heurte brutalement à la paranoïa collective et à la suspicion systématique, au-delà de toute raison.

On le voit concernant la communication obligatoire du patrimoine des politiques en France, qui en plus d’être permissive, fait couler beaucoup d’encre et nourrit les fantasmes de beaucoup. Pour au final pas grand-chose. En fait, nous privilégions l’accessibilité du mensonge plutôt que la complexité d’une vérité souvent nuancée.

Explication : internet nous donne la liberté d’avoir accès à une gigantesque quantité de connaissances. Mais comme toujours la liberté entraine des responsabilités. Ici le libre accès à la connaissance entraine la responsabilité d’avoir un œil critique sur l’information qui circule pour en avoir une compréhension globale. Or notre monde est tellement complexe que beaucoup ne font pas ces efforts.

En effet notre cerveau cherche toujours à créer des modèles pour expliquer notre environnement. Ils sont réducteurs mais nous permettent d’appréhender le monde et d’y voir des liens logiques. Mais quand la vérité surgit en dehors des modèles que nous nous construisons, notre paresse cérébrale, quoique toute naturelle, nous poussent vers les solutions les plus simplistes. C’est sur ce mécanisme que s’appuient les théories du complot.

L’hypothèse du complot, bien que farfelue, paraît plus rassurante et plus compréhensible qu’une vérité souvent complexe et nuancée. Nous en venons à douter de toutes les informations.

Le complot est une addiction

Les théories du complot sont une drogue. Leur simplicité nous laisse croire que nous comprenons le monde, que nous détenons une vérité accessible à une minorité. Ainsi le sentiment que tout est caché prend rapidement le dessus. Il permet aisément de mêler nos fantasmes et croyances dans une réalité qui nous est propre, qui nous fascine.

L’engrenage se met en route et notre attention ne se porte plus sur le vrai mais le vraisemblable. Et si Barack Obama n’était pas né aux Etats-Unis ? Quelle est sa véritable religion ? L’affaire du pizza gate est un des meilleurs exemples.

Le problème est que l’engrenage ne s’arrête jamais vraiment. En effet, s’il est possible de prouver que quelque chose existe bel et bien, il est impossible de prouver que quelque chose n’existe pas de manière définitive. Gerald Bronner l’explique de manière limpide : « Je peux prouver qu’il existe des chevaux, mais je ne peux pas prouver qu’il n’existe pas de licornes ».

Ainsi ces complots investissent l’espace publique telle un poison incurable. Malgré tous les efforts mis en œuvre les rumeurs restent tenaces et ne sont jamais complétements effacés de nos esprits.

Avec les avancées techniques permettant à l’aide d’effets spéciaux de faire apparaître des OVNI ou autres créatures légendaires dans des vidéos nous devons être vigilants. Un bon début serait de suivre le conseil de Patrick Ferté :

« Il y a deux travers à éviter dans cette perspective : sombrer dans la paranoïa et voir partout des tentacules de sociétés secrètes aux pouvoirs surestimés ; ou à l’inverse, se figer dans un scepticisme aveugle et nier purement et simplement leur activisme. Se défier autant des œillères que des loupes ! »

Malheureusement les médias semblent adorer cette drogue.

Méfiance envers les médias

Les médias traditionnels, à savoir la télévision, la presse papier et la radio, sont encore aujourd’hui les principaux vecteurs de l’information. Concurrencés par le numérique et n’arrivant pas à trouver un modèle économique viable ils sont devenus accrocs aux complots. Ce n’est, à priori, pas la meilleure solution pour restaurer leur image.

On le voit bien aujourd’hui, plus personne ne considère les médias comme un contre-pouvoir. Bien au contraire ils sont devenus un pouvoir comme les autres, corrompu et mal aimé. Ainsi la méfiance à leur encontre grimpe : en France seuls 24% des français croient que les journalistes sont indépendants.

On cite régulièrement la « French Théory » comme le point de départ de ce phénomène. Menée par Foucault ou encore Derrida, elle soutient que les journalistes peuvent « s’affranchir de leur devoir de neutralité face aux événements ». Répétez bien cette phrase plusieurs fois dans votre tête et mesurez son impact sur l’information d’aujourd’hui.

Dans ces circonstances les journalistes ont-ils toujours pour rôle d’analyser les événements et de les retranscrire ou bien de raconter des histoires ?

La porte est grande ouverte pour les théoriciens du complot qui utilise ce changement de paradigme à leurs fins. Ils diffusent dans les médias des solutions et des explications, dépeignant le monde de façon manichéenne, mais qui par leur simplicité rentrent dans nos modèles de compréhension. Toutes ces informations, grâce à internet, sont accessibles de la même manière que d’autres informations émanant de sources vérifiées. Ainsi tout nous paraît du même niveau. C’est pourquoi Il devient de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Henri Madelin l’explique parfaitement:

« En somme, le mythe du complot pour combler une case vide tend à remplir une fonction sociale qui est celle de l’explication. Explication d’autant plus convaincante qu’elle se veut simple, globale et dépouillée de subtilités ou de nuances. Tout est ramené́ à une unique causalité́, tout est mis de force dans un cadre — et spécialement les éléments les plus troublants et porteurs d’angoisses »

En difficulté économique, les grands médias utilisent les mêmes techniques pour nous faire lire un article ou regarder une émission. Ils mêlent fantasmes et imaginaires pour créer des histoires captivantes, que nous croyons tout naturellement. Mais ces histoires s’éloignent trop de la vérité.

Ces pratiques devenant systématiques, les médias ont perdu la confiance de leurs audiences respectives. Mais plutôt que de se remettre en question, ils optent pour des créations tels que le « Décodex » ou le « FactCheck » et dénoncent les sources d’informations alternatives comme fondées sur la rumeur. Oui, ils dénoncent leurs propres méthodes de travail. C’est ce qu’on appelle s’enterrer soi-même.

Si seulement nous pouvions au moins être certains de leurs indépendances envers l’argent et le pouvoir …

Connivence médias et politique

« Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent »

Cette citation d’Henri Queuille reprise plus tard par Charles Pasqua symbolise pour une majorité des français ce qu’ils détestent en politique : le mensonge, la manipulation et l’abus de confiance. En effet 9 Français sur 10 estiment que leurs élus « ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme nous » ou qu’ils sont corrompus. On peut ajouter que 70% considèrent que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout. Un verdict sans appel.

Les Français n’ayant plus confiance ni dans les médias, ni dans les politiques, ces derniers ont eu la bonne idée de s’allier pour les reconquérir. Du génie.

Cela nous a permis d’assister à des scènes comme la conférence de presse de Janvier 2008 en présence de Nicolas Sarkozy, alors président de la république. Laurent Joffrin, un journaliste, lui pose alors une question à propos de la « monarchie élective ». Sujet un peu tabou. Nicolas Sarkozy n’a pas répondu à cette question, et s’est contenté d’en rire. Tout l’auditoire de journalistes français l’a imité dans une connivence malsaine. Cela a beaucoup choqué les anglo-saxons chez qui, quand un politique ne répond pas, les journalistes répètent inlassablement la question afin d’obtenir une réponse. Il serait temps de s’en inspirer.

La France est aussi spécialiste du journalisme embarqué, où un journaliste va suivre un politique sur une période plus ou moins longue. Dans ce cas-là, soit le journaliste garde ses distances et il n’a pas accès aux informations croustillantes, soit il se rapproche du politique et la complicité devient réelle. C’est une constante qu’on retrouve durant les « déjeuners » : des réunions en off où journalistes et politiques échangent autour d’un repas. Difficile de ne pas y voir une proximité incestueuse.

Sur ces sujets je vous conseille vivement le film Les Nouveaux Chiens de Garde qui montre la proximité des élites françaises.

Les directeurs de journaux n’étant plus des journalistes mais des milliardaires, les français comprennent bien les relations plus qu’ambiguës que nos élites politiques, médiatiques et financières entretiennent. À la lumière de ces manœuvres ils jettent le discrédit sur médias traditionnels et les politiques au profit de sources alternatives d’informations. Et c’est là une aubaine pour quiconque souhaite diffuser de l’information erronée.

Perspectives

C’est donc dans un secteur informationnelle chaotique que les fake news et théories du complot trouvent toute la place de se développer.

Mais les nouveaux auteurs de la poste-vérité savent aussi utiliser d’autres opportunités que nous verrons dans les prochains articles :

· L’influence d’internet et des réseaux sociaux

· L’infobésité et le primat de l’émotion sur la raison

· Les pistes pour mieux discerner le vrai du faux

On se retrouve dans quelques jours pour la suite du dossier !

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