Soigner et restaurer la confiance à l’Est de la RDC

Après plus d’une décennie de conflits et le recours au viol comme arme, les violences sexuelles font encore tristement partie de la réalité de femmes et d’hommes à l’est de la République démocratique du Congo. Des congolaises et des congolais multiplient courageusement les efforts pour faire disparaître ce fléau. Témoignages.

L’hôpital de Bunia, dans la province de l’Ituri en RD Congo, accueille les victimes de violences sexuelles et leur offre un suivi médical et psycho-social au travers du programme « TUPINGE UBAKAJI », financé par le Canada et mis en œuvre par le PNUD, UNFPA, UNESCO et le BCNUDH.

Victime d’un viol à l’âge de 14 ans, Faida est tombée enceinte. Sa mère l’a rejetée et elle a dû arrêter l’école pendant plus d’un an.

Faida a surmonté son trauma et renoué avec sa mère grâce à l’intervention d’Espérance.

Pour traverser toutes ces épreuves, Faida a pu compter sur l’accompagnement d’Espérance, psychologue en charge de l’accompagnement des victimes de viols et détachée à l’Hôpital de référence de Bunia, dans la province de l’Ituri. « Espérance m’a aidée à comprendre que la vie continue malgré tout » confie Faida.

Espérance continue de voir Faida et les autres victimes régulèrement.

Espérance reçoit chaque jour 2 à 3 nouvelles victimes, et assure le suivi régulier de 5 à 6 personnes sur la journée. “ Les dimensions sociales et environnementales sont importantes à prendre en compte. Par exemple, le rejet par la famille est terriblement traumatique pour les filles et femmes violées. Cela peut prendre des années de suivi thérapeutique pour survivre à un viol, ” explique-t-elle.

Espérance travaille en synergie avec le docteur Bassara, Directeur de l’hôpital de référence de Bunia. “ Cela permet une meilleure intégration de nos services au cœur de l’hôpital. Selon moi c’est la meilleure option pour le suivi psychosocial car tout se passe discrètement au sein de l’hôpital et les victimes ne sont pas stigmatisées . ”

Espérance visite chaque jour à l’hôpital les patientes et jeunes mamans dont elle assure le suivi psychologique.

Le docteur Bassara joue également un rôle clé dans la vie des patientes : « Quand les victimes viennent me voir pour la première fois, certaines ne se livrent pas tout de suite. Avec mon flair de médecin et les formations reçues dans le traitement des victimes de violences sexuelles, j’arrive à trouver les mots et les attitudes à adopter pour les faire parler. Cela demande de la patience et de l’écoute. »

A gauche le docteur Bassara. Au sein de l’hôpital, trois médecins et trois infirmières ont été formés à la prise en charge spécifique des victimes de violences sexuelles et basées sur le genre.

« Depuis 2014, nous avons pris en charge 596 victimes sur le plan médical et 351 cas sur le plan psychologique. C’est une preuve que la population reconnaît les services que l’hôpital offre » — Dr. Bassara


En parallèle, la cellule spéciale de lutte contre les violences sexuelles de Bunia oriente immédiatement les victimes vers les services médicaux pour une prise en charge rapide et gratuite. Cette structure centralise tous les dossiers de la province et reçoit chaque jour plus de 10 dossiers de plainte pour viol. La moyenne d’âge des victimes est de 15 ans…

De nombreux dossiers viennent de territoires isolés, des zones minières et des régions frappées par les groupes rebelles où les conflits des années passées ont eu un impact négatif sur les mentalités et perpétuent un climat d’impunité.

Yava Muteb est 1er Substitut du Procureur de la République. Il est responsable de la cellule spéciale de lutte contre les violences sexuelles de Bunia.

« Inverser la tendance demande un grand travail de sensibilisation. Nous organisons des ateliers, des séminaires, des émissions radio pour informer la population. Notre plus grand défi ? Informer les familles et la population car beaucoup ignorent la loi » — Yava Muteb


Eugénie est animatrice dans l’association ANAMADE à Komanda, située à trois heures de route de Bunia. Elle coordonne la création et l’accompagnement d’associations génératrices de revenus pour les victimes.

En tant que leader communautaire, elle agit aussi comme conseillère pour les victimes de viols et les accompagne à l’hôpital : “ elles ont confiance en moi et viennent même me trouver à la maison quand elles ne vont pas bien. J’essaie de les aider à tous les niveaux ; psychologique, économique, et juridique.”

Eugénie (à droite) a suivi plusieurs formations dans la prise en charge psycho sociale des victimes au travers du projet. Elle visite chaque semaine les porteuses de projet et leurs familles.

“Dans notre projet d’associations génératrices de revenus, les femmes ont pu réaliser de grandes choses. Il peut toujours y avoir un changement positif dans la vie des gens, même après avoir connu les pires sévices. Sur 44 bénéficiaires, 35 continuent avec motivation et succès leur projet de commerce. Il y a même un changement au sein des foyers ; l’acceptation des maris et de la communauté des femmes qui ont subi un viol. »

En 2016, plus de 1 700 victimes ont retrouvé une activité économique.

Les témoignages ci-dessus sont ceux d’acteurs de terrain impliqués dans le programme “Tupinge Ubakaji” financé par le Canada à hauteur de 18 millions de dollars. Il est mis en oeuvre conjointement par le PNUD, UNFPA, UNESCO, BCNUDH. Dans ce cadre en 2016, sur un total de 5 795 victimes de violences sexuelles et basées sur le genre prises en charge sur les plans médical et psychosocial, 1 755 cas ont été accompagnés en justice parmi lesquels 783 jugements prononcés (79,6% de jugements de condamnation et 20,4% de jugements d’acquittement).

En termes de réinsertion, 1 729 bénéficiaires majeurs (1 560 femmes et 169 hommes) et 665 mineurs (635 filles et 30 garçons) ont été réinsérés respectivement sur les plans socio-économiques et scolaires.

5797 survivant(e)s des VSBG parmi lesquels 5695 femmes et 102 hommes ont eu accès à la prise en charge médicale et psychosociale à travers les formations sanitaires (FOSA) appuyées.

Pour plus d’informations sur le programme Tupinge Ubakaji, visitez notre site web


Texte et photos : Aude Rossignol / PNUD en RDC