Il ne se passe rien à La Chapelle-Pajol

Rappelez-vous : il ne s’était rien passé à Cologne. Il ne se passe jamais rien à Sevran, du moins rien qu’on ne pourrait observer dans le « fin fond de la Creuse » (sic). Il n’y a pas de quoi fouetter un chat antiraciste quand se tiennent des « camps décoloniaux » à Reims ou des ateliers en « non mixité racisée » dans des locaux universitaires ou ailleurs.

Tout ce qui se dit, s’écrit et se rapporte sur de soi-disant incidents mettant en jeu la tranquillité, le respect, voire l’intégrité physique des femmes dans certains territoires, n’a aucune consistance, aucune réalité. Il ne s’agit que de « paniques identitaires ». On excusera les prétendues victimes : si elles interprètent mal les insultes, les mains aux fesses, les prises à partie, c’est qu’on leur a lavé le cerveau. Un conglomérat maléfique, qui va de l’extrême-droite identitaire à la gauche républicaine, leur bourre le crâne à coups « d’insécurité culturelle », sur fond de détestation de l’islam, de résurgence nationaliste et de passion réactionnaire. Les victimes sont trop bêtes pour comprendre qu’elles sont victimes d’une illusion d’optique, alors ce sont des universitaires qui se chargent, grâces leur en soient rendues, de leur expliquer que ce dont elles sont victimes, ce n’est pas du tout d’agressions de la part d’hommes qui se comportent comme des porcs : elles sont victimes des intoxications d’une bande d’identitaires qui jouent sur les peurs car « c’est leur intérêt ».

On voit en effet tout le parti que ces « mâles blancs riches et puissants » (on peut lire ce genre d’invectives sur les réseaux sociaux) tirent de leurs prises de position : des tombereaux d’insultes. Mais les quolibets ne sont jamais aussi violents que lorsque ce sont des femmes, et plus encore des femmes d’origine immigrée, « non blanches », comme ces doctes les appellent, qui prennent la parole. Que des mâles blancs défendent des femmes, blanches ou pas, c’est déjà assez inadmissible : dans une démocratie ouverte et pluraliste, comme chacun sait, il n’est légitime de défendre que ses semblables. Mais que des femmes, des musulman-e-s, des descendants d’africains s’y risquent, et c’est la tondeuse des réseaux sociaux qui les attend. Tout y passe : bounty, collabeur, nègre de maison, etc. Nombre de nos amis continuent d’en faire les frais. Leur crime, en effet, est impardonnable : ils pensent par eux-mêmes et donnent leur avis. Ils tentent de se former une opinion d’après les faits, sans tenir compte de leur couleur de peau ni de celle des protagonistes.

Voilà où nous en sommes. Que ces charges soient le fait de quelques excités, passe encore. Mais elles sont relayées par des médias tout ce qu’il y a de respectable. Elles s’auréolent d’une double légitimité, celle d’un savoir scientifique derrière lequel se retranche ce qui n’est rien d’autre que de l’activisme militant ; et celle d’un « fact-checking » de commande, appuyé sur des contre-enquêtes partielles et partiales, qui utilisent exactement les mêmes procédés rhétoriques que ceux déployés par les identitaires pour amplifier, et parfois pour fabriquer, des scoops à connotation identitaire et religieuse.

Nous n’avons pas à accepter ce chantage moralisateur. Nous n’avons pas à tolérer que des journalistes qui font leur travail de façon rigoureuse et indépendante soient attaqués, moqués et décrédibilisés. Et nous n’avons pas à supporter les insultes de ceux qui veulent imposer une quelconque vérité officielle, à plus forte raison quand ils prétendent à l’objectivité scientifique ou à la neutralité journalistique. Qu’ils expriment leur opinion, très bien. Mais qu’ils s’arrogent le monopole de la vérité au point de nier effrontément les conflits et les tensions qui traversent la société française est inacceptable, et au surplus dangereux.

Nous ne nous laisserons pas imposer cette omerta et nous défendrons les victimes, toutes les victimes, sans jamais nous soucier de savoir si leurs origines ou leurs croyances font d’elles des « bons clients » d’une histoire réifiée par les entrepreneurs identitaires d’où qu’ils viennent.

Gilles Clavreul