Mennel : la liberté ne s’use que si l’on censure

Avant qu’on ne nous pousse à démentir toute implication dans l’affaire des Irlandais de Vincennes, dans le scandale de Panama, dans l’affaire des fiches et dans celle du collier de la Reine, tordons le cou au dernier canard lancé au sujet du Printemps Républicain : nous n’avons pas obtenu le départ forcé de Mennel, la jeune candidate de The Voice, pour la simple et bonne raison que nous ne l’avons ni demandé, ni souhaité.

Cette jeune femme est sans doute la pièce la plus authentique de cette farce où tout, absolument tout, sonne faux : une Française de vingt ans qui chante mieux que bien, aux traits innocents, et aux idées complotistes choquantes, irréfléchies et hélas si banales. Une jeune chanteuse qui porte turban et qui est musulmane : c’est bien assez pour actionner la tenaille identitaire, avec d’un côté ceux qui veulent la faire taire, non parce qu’elle a dit des choses inacceptables, mais du simple fait de sa religion, et de l’autre, ceux qui l’excusent par avance et la soutiennent sans examen, pour la même raison, parce qu’elle est musulmane, et qu’en conséquence, quoi qu’elle dise et fasse il faudrait la défendre. Triste débat, ou plutôt triste confiscation de tout débat.

Nous le redisions il y a quelques jours à propos de « l’affaire Maurras », et nous le répétons : réserve faite des actes et des propos qui tombent sous le coup de la loi, nous sommes profondément hostiles à la censure, et le départ forcé de Mennel n’est une bonne nouvelle pour personne, sinon pour les identitaires de tous bords.

Autant il était normal que l’on sache à quoi s’en tenir sur les propos que Mennel tenait encore l’année dernière ; autant il était bon qu’on se rende compte que le soutien dont elle a bénéficié n’avait rien de spontané, lorsqu’on a vu les « féministes intersectionnelles » et autres starlettes de le la hype islamiste sortir du bois comme les escargots quand vient l’orage. Autant son auto-éviction dramatisée, qui ajoute au martyrologe des militants « anti-islamophobie », finit d’ôter toute possibilité à Mennel de tirer lucidement un trait sur des bêtises de jeunesse, de sortir du rôle dans lequel les uns et les autres rêvent de l’enfermer, et de poursuivre son destin artistique. Ceux qui la censurent, comme ceux qui la défendent, s’entendent pour faire d’elle un stéréotype et une effigie, et lui refusent d’être un individu, une personne singulière, consciente et responsable de ses choix. A l’âge identitaire, on n’est pas jugé pour ce que l’on fait, ni ce que l’on dit, même pas pour ce que l’on est : mais pour l’identité à laquelle des idéologues ont décidé de vous assigner.

Dans ces conditions nouvelles, préserver la possibilité d’un débat critique devient vital. C’est pourquoi nous n’avons jamais demandé, et nous ne demanderons jamais, qu’on interdise un spectacle, comme l’ont fait ces étudiants imbéciles qui ont voulu censurer Charb ; nous n’appellerons jamais au boycott d’un artiste, comme ces zozos qui ont manifesté devant l’Opéra où se produisait une troupe de danseurs israéliens ; nous n’établirons jamais de pétition pour demander la déprogrammation d’un intellectuel comme tels petits marquis qui ont voulu interdire Marcel Gauchet.

En revanche, nous continuerons sereinement mais fermement à rétablir la vérité des prix, quand on fait passer Maurras, l’une des figures de l’extrême-droite antisémite, pour un écrivain estimable ; quand un pseudo-colloque académique sert à légitimer des officines islamistes et des énergumènes complotistes ; quand toute une presse qui se prétend progressiste porte aux nues, en toute connaissance de cause, un garçon aussi empli de haine que dénué de talent ; quand l’Etat accueille dans ses propres instances ceux qui l’accusent d’être « raciste » ; quand on retourne contre les défenseurs de la liberté, de la tolérance et de l’égalité entre les femmes et les hommes l’accusation de racisme, de sexisme et de xénophobie.

Détourner de l’essentiel, jeter un voile d’ignorance et d’illusion sur la réalité, tel est le propre du divertissement. Nous ne demandons pas qu’on interdise cette mauvaise pièce, mais voilà : ce spectacle ne nous plait décidément pas.