Le Sec du Kraken

Le trio évoluait avec grâce dans l’élément liquide. Ils allaient atteindre le fond sablonneux d’ici quelques mètres. Déjà se profilaient, ondulant à quelques centimètres du sable, quelques petits spécimens d’architeuthis. L’homme détourna le faisceau de son phare de plongée pour ne pas effrayer les petits céphalopodes. Ils devaient mesurer un bon mètre de longueur, de la nageoire coiffant le manteau à l’extrémité des tentacules. A cette profondeur -32 mètres- il faisait encore suffisamment clair, avec Mango dans le ciel, dominant l’azur, gratifiant Plymouth de son glorieux éclat. Il fit signe aux deux femmes qui l’accompagnaient de s’approcher. Il avait repéré dans un buisson de laminaires non-loin de là un couple de poissons-Napoléon en pleine parade nuptiale. Elles se rapprochèrent, dans de gracieux coups de palmes. Une grande brune, toute en charme, à la longue chevelure indisciplinée, vêtue d’un bikini noir de principe, semblait la plus expérimentée des deux femmes. Ses grands yeux azur clair étaient protégés par un masque de plongée d’à peu près la même couleur. L’autre, élégante et élancée, aux longs cheveux châtains probablement aussi indisciplinés que ceux de sa consœur d’exploration sous-marine, portait un bikini blanc minimaliste, et un masque de plongée noir maintenait au sec des yeux noisette rieurs. Lui, habillé d’un short noir, avait un masque de plongée au cerclage vert, en accord avec les yeux qui étincelaient derrière les verres en plexiglas. Tous les trois se déplaçaient dans la grande bleue au moyen de longues palmes d’un matériau souple et étaient équipés d’un gilet de sécurité sur lequel était fixé un bloc-bouteille relié à un détendeur par lequel les plongeurs respiraient un air comprimé à deux-cent bars de pression. Une ceinture abritant quelques plombs, un tuba, une interface de plongée, une vibro-lame et une lampe de plongée venaient compléter l’équipement des trois visiteurs du monde du silence. Tout en douceur, ils s’approchèrent du couple de poissons-Napoléon, alors qu’un architeuthis curieux les suivait à quelque distance. La parade nuptiale mettait en scène un mâle de relativement petite taille -un peu plus d’un mètre cinquante- et une femelle plus petite encore. Le mâle tournait en cercles concentriques autour de la femelle, exhibant fièrement sa bosse frontale proéminente, et poussant par devant lui, grâce à sa bouche charnue et protractile, des morceaux de petits poissons, que la femelle venait picorer, acceptant par là de participer à une prochaine parade assurant la pérennité l’espèce.

Les trois plongeurs abandonnèrent les deux amoureux à leur intimité, contournant le bosquet de laminaires, pour partir à la découverte d’un important conglomérat de massives roches sombres posées aléatoirement sur le fond, qui semblait le siège d’une activité importante. Les ineffables minéraux étaient constellés d’algues, d’éponges, et de magnifiques coraux roses et d’autres, typés gorgone. Des essaims de petits poissons batifolaient autour de ce paradis végétal. On pouvait aisément reconnaître des barbus cerise, des gouramis bleu, des labeos, des amphiprions ocellés, et des nothobranches de Rachov. Le sol était le repère d’étoiles de mer, dont certaines de taille honorables, de pina, d’une grande diversité de coquillages et de nonchalants concombres de mer. La brune sortit d’une poche de son gilet de sécurité un appareil de prises de vues sous-marines et immortalisa sous une batterie d’angles différents la scène miraculeuse qui se donnait sous leurs yeux. Les deux autres étaient fascinés par ce spectacle. Spectacle que venait compléter l’apparition d’une pieuvre de bonne taille, attirée probablement par les flashs de l’appareil photo, s’extirpant d’en-dessous d’une grosse pierre plate à l’aide de ses huit tentacules. L’apparition de l’octopode leva un début de vent de panique dans l’essaim de poissons tropicaux, bien vite dominé, la pieuvre ne manifestait pas un comportement agressif.

Le Sec du Kraken -site de plongée de nos trois explorateurs sous-marins- s’érigeait en havre de paix pour bon nombre de petites espèces, à deux titres. Le premier étant que les ichtyosaures, et autres mosasaures ou élasmosaures préféraient éviter la présence de leurs ennemis jurés, les grands architeuthis, et la seconde étant une eau un peu trop chaude pour les grands prédateurs préhistoriques. Un équilibre -soumis néanmoins aux lois de la pyramide alimentaire- s’était établi, dans l’intérêt général des communautés de poissons tropicaux, des octopodes et des grands céphalopodes. En parlant d’eux, une ombre vint planer sur le paradis sous-marin. Le Sec du Kraken recevait la visite d’un des représentants de la famille qui lui avait valu son nom. Un fort beau spécimen d’architeuthis dux, autrement dit un calamar géant -kraken dans la mythologie scandinave- déambulait en eau libre à quelques mètres au-dessus de l’éden aquatique. Il projetait son ombre, majestueux. Il mesurait au moins dix mètres de long, d’un bout à l’autre de son anatomie élancée. La jeune femme en bikini noir ne manqua pas de prendre en photo ce superbe spécimen, alors que ses compagnons de plongées admiraient l’imposante créature. Celle-ci, suivant sa route, passa son chemin, s’éloignant dans l’infiniment bleu. L’émerveillement se lisait sur le visage des trois plongeurs. L’homme consulta l’interface attachée à son poignet gauche, et un instant plus tard, fit le signe universellement connu des pratiquants de cette discipline subaquatique de la remontée vers la surface. Ses deux compagnes de plongée répondirent par le tout aussi universellement connu signe OK, et entamèrent une remontée à vitesse contrôlée, calquée sur la vitesse de remontée des plus petites bulles s’échappant du détendeur. L’homme, un peu en contrebas, ne pouvait s’empêcher d’admirer ces deux magnifiques naïades aux formes parfaites, ondoyant d’une manière sensuelle, donnant d’amples coups de palmes rythmant esthétiquement leur remontée vers la surface. Il se sentait un peu à l’étroit au niveau de son bas ventre et du short qui l’habillait. Il remonta à leur suite, jetant un dernier coup d’œil au Sec du Kraken. Deux paliers de décompression -un à six mètres et un autre à trois mètre- plus tard, ils trouaient le surface des flots, épanouis de cette merveilleuse incursion dans la grande bleue. Une centaine de mètres à la palme les séparait du Physeter Catodon attendant en mode amphibie. Quelques petites minutes plus tard, ils abordaient le ponton amovible déployé contre la coque du yacht spatial de la famille Kermadec. Il remonta en premier, se proposant à récupérer les lords équipements tels que bloc-bouteille et ceintures à plombs. Ce geste fut unanimement apprécié.

-Tu es sûre que tu n’as pas envie d’assister ce soir à la pièce de théâtre de la Compagnie du Bourg, mise en scène par le Père Maximilien et son épouse, Raellee Ha Doonann ?

-Désolée Morgane, le théâtre et moi, ça fait deux !

-Allons allons, Roxane ! C’est du Shakespeare, le Roi Lear, un chef d’œuvre !

-Je n’en doute pas un seul instant, Erwann, mais vous ne m’aurez pas. Je vous vois bien venir tous les deux ! Pour une plongée de nuit en votre compagnie, je signe à deux mains, mais une soirée au théâtre, c’est trop me demander, et de plus, j’ai plein d’épisodes en retard de la série « Stellis Exoticae ». C’est vraiment une chouette série !

-Tu prendras quand même bien un petit apéro au Cottage !? insista Morgane, hissant la bouteille à laquelle était attachée le gilet de sécurité de leur amie plongeuse.

-Bien sûr !

Elle prit appui sur ses avants-bras et se hissa sur le ponton, soutenue par sa vieille amie de fac’ d’exobiologie de New-Wexford. Un heureux hasard les avait fait se retrouver au Bourg quelques mois plus tôt. Roxane avait été du voyage vers Andromède, en tant qu’ingénieur-informaticien et occupait un poste à responsabilité à la tour de contrôle de l’astroport de Plymouth Bourg. Les deux vielles amies avaient renoué des liens d’amitiés, étendus à Erwann, ainsi qu’au reste de la famille Kermadec. Clémentine, Eléanore et Brendan appréciaient beaucoup cette sympathique jeune femme, et qui plus est, une adepte de la plongée sous-marine.

Erwann, depuis le sas du pont 1 commanda le mécanisme réintégrant le ponton amovible à l’intérieur du vaisseau alors que sa femme et leur amie l’attendaient au turbo-lift desservant les quatre ponts du luxueux yacht spatial. Elles s’essuyaient avec un grand drap de plage chacune. Il referma le sas, et les rejoignit. Une minute plus tard, ils débarquaient sur la passerelle de commandement du vaisseau. Le temps de mettre les systèmes sous tension, et le Physeter Catodon décollait des flots azur à destination du Cottage by the Sea familial.

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