Roxane

Son intercepteur filait anarchiquement et un peu vite par rapport à l’allure de ses deux coéquipiers. Roxane risquait à chaque instant un télescopage avec un ailier, alors que ceux-ci tentaient tant bien que mal de semer un ennemi plus nombreux, et surtout beaucoup trop hargneux. Ils envoyaient des leurres pour tenter de neutraliser une nouvelle salve de torpilles qui seraient sur eux dans moins d’une minute. Et elle avait perdu l’intégrité de ses déflecteurs arrières. Elle suait à grosses gouttes, essayant de se concentrer sur le vecteur d’interception de trajectoire de ses deux derniers leurres -les contre-mesures du salut, pria-t-elle-, et de plus elle se sentait gagnée d’un accès de claustrophobie dans l’étroitesse du cockpit de son Griffon Mk III. Elle n’était pourtant pas bien épaisse, avec son un mètre quatre-vingt et ses soixante-huit kilos. A travers la verrière de son appareil, l’espace la narguait, avec ce havre protecteur que constituait la station spatiale tactique Vercingétorix, qui était en retard au rendez-vous, où alors était-ce eux qui avaient foiré sur le timing. Allez savoir ! Ca y était, le compte à rebours de la dernière chance s’était mis en route. Vingt secondes avant impact. L’ennemi avait compris la manœuvre des trois Griffon, et se désengageait, comptant sur l’efficacité à peu près imparable de la salve qui courait sur un objectif quelque peu pathétique. Elle revérifia une fois de plus le vecteur d’interception de ses deux missiles anti-missiles, alors que les secondes s’égrenaient, inexorables au décompteur.

-Merde ! explosa-t-elle, réalisant que la deuxième contre-mesure était alignée sur un vecteur erroné d’interception.

Le compte à rebours approchait du zéro. La première torpille ennemie fut neutralisée, alors que la seconde torpille, une seconde plus tard, percutait de plein fouet l’intercepteur privé de ses déflecteurs arrières, causant son inévitable déchéance, dans un flash d’énergie pure.

« Encore loupé, Mademoiselle de Lussac ! Je préfère vous savoir en charge d’un poste à l’engineering informatique du Mayflower que détentrice d’une licence de pilotage gagnée à la tombola de la kermesse aux iguanes de Wolf 359 ! »

L’éclairage revint dans le simulateur de vol. La jeune femme se libéra de la résille de sécurité du fauteuil de pilotage, et remit de l’ordre dans sa coiffure un chouia excentrique, typée des années cinquante sur Terre -l’époque du rockabilly- avec une charmante capoule revenant sur l’avant et ses longs cheveux châtains attachés en queue de cheval cascadant dans son dos. Son beau visage long et fin affichait une évidente contrariété. Ses yeux noisettes, d’ordinaire rieurs, étaient sombres, et sa bouche sensuelle au sourire prompt, livrait une moue de déception. Le coude droit dans la main gauche, elle tapota de son index l’arête de son nez aquilin en signe de perplexité.

-Dois-je m’acharner sur ces séances de pilotage en simulateur, ou me résigner à mon incompétence en la matière ? Roxane de Lussac, regarde tes résultats en face ! Même en induction neuro-synaptique, c’est franchement bof ! se dit-elle en râlant.

Elle quitta la cabine de simulation, accueillie par la préposée de service aux simulateurs de vol, une jeune asiatique aux cheveux noir de jais et au visage avenant.

-Mademoiselle de Lussac, il n’y a pas de honte à reconnaître vos talents démesurés dans le domaine de l’informatique, et à accepter que vous n’êtes pas faite pour endosser à long terme la combinaison de pilote des Forces Armées Spatiales de l’Alliance Terrienne Unifiée.

-Mademoiselle Li, c’était un vieux rêve de gosse. Veuillez m’excuser, mais je crève de chaud.

Sans attendre un éventuel assentiment de la préposée de service, elle vira sa combinaison de vol, qui, il faut bien le reconnaître sentait un peu le vieux gymnase. Elle se retrouva en slip et en top aux armes de la mission M 31. Un bel écusson en pochette côté cœur présentant un clipper racé aux lignes futuristes sur fond de la galaxie spirale d’Andromède, tout en teintes claires allant de l’ivoire, en transitant par du jaune pâle, du gris acier, du blanc glacier, de l’orange clair et du bleu roi. L’emblème était circulaire, souligné d’un bord relativement large l’entourant, avec écrit dedans en haut Mayflower M 31 et en bas une inscription latine « Species efficitur stellis », traduite cela disait « aux espèces évoluées les étoiles ».

-Mademoiselle de Lussac, votre prochaine séance est prévue pour lundi prochain, quatorze heures.

-Pas trop sûre de venir, je vous préviendrai avant.

-Merci. A lundi, Mademoiselle de Lussac.

-Ouais, sans doute.

Elle quitta la salle aux simulateurs et se dirigea vers les vestiaires pour y prendre une bonne douche.

Elle fit taire le réveil-matin d’un geste sec. Elle s’étira en baillant et, prenant appui sur son coude gauche, assista au réveil de son amie. Celle-ci ouvrit un œil, puis l’autre et émergea de sous la couette, ses cheveux mi-longs couleur de feu en pagaille. Elle bailla.

-Bonjour Roxane !

-Salut Ree !

-C’est pas à quatorze heures, ta séance d’entraînement ? demanda-t-elle.

-Le département d’astrophysique de l’Université de New Springfield m’a appelé hier soir, tard alors que j’allais te rejoindre, pour des mises à jours urgentes de leur serveur principal. Tu dormais déjà.

-Dommage, nous ne profiterons pas de mon jour de congé, du moins d’une matinée…

-Il y aura d’autres occasions !

Deux bouches se trouvèrent, deux langues s’unirent dans l’exaltation de deux corps s’apprêtant à partager un intense moment de sensualité, au rythme de leurs anatomies parcourues des frissons du désir, du plaisir et d’une jouissance partagée, couronné d’une apothéose fusionnelle puissante, pour ensuite, dans les bras l’une de l’autre et haletantes, reprendre le cours de ce lundi dix-neuf juin deux-mille-sept-cent-septante-huit.

-Tu vas me manquer, Roxane, chuchota Ree, languide.

-Le départ du Mayflower n’a lieu que dans deux petits mois, tu pourrais peut-être encore rentrer ta candidature. Une esthéticienne de talent à bord du vaisseau-colonie, ça aurait son utilité !

-Tu sais bien que c’est impossible. Les formations des membres d’équipage sont déjà quasiment à terme, c’est trop tard pour prendre le train en marche. Et de plus, tu connais mon allergie pour les vols spatiaux.

-Oui… Comme on a dit, je te file gratos mon appartement toutes ces années ou je serai à Andromède, et tu mets qui tu veux dans ton lit, et dans ton cœur, promis !? On avait dit, pas d’attaches, carpe diem !

-Promis ma chérie ! Carpe diem. Je te taillerai le minou avant ton embarquement, comme ça tu penseras à moi. Un petit cœur de toison pubienne châtain, ce sera tout mignon. Et maintenant, va travailler !

Et elle administra une claque amicale sur le cul de son amie.

Elles éclatèrent de rire, bondissant hors du lit dans leur splendide nudité, pour courir à la salle de bains.

-Le simulateur de vol vous attend, Mademoiselle de Lussac !

-Merci, Mademoiselle Li. Vous voyez, je suis quand même venue.

-Je vous en félicite. La séance d’aujourd’hui portera sur un scénario plus tactique. Vous verrez !

-Tant que vous ne me jouez pas le coup du Kobayashi Maru…

-Je vois que Mademoiselle de Lussac connaît ses classiques ! Installez-vous, l’invita l’asiatique, ouvrant la porte de l’appareil d’entraînement.

L’ingénieur-informaticienne s’installa, après avoir fermé la porte du simulateur. Elle verrouilla le cockpit, alors que toute une série de voyants lumineux s’allumaient, indiquant par-là que l’appareil était prêt. La séance pouvait commencer.

Elle quitta le simulateur de vol exténuée. Des auréoles de sueur maculaient les aisselles de sa combinaison de vol ainsi que l’encolure centrale jusqu’à la convergence de sa poitrine. Ses cheveux plaquaient.

-Alors, c’était comment ? sonda la jeune femme.

Elle aurait été incapable d’évaluer son taux de succès.

-C’est pas mal, Mademoiselle de Lussac, vous êtes en progrès, mais la route est encore assez longue.

-Ha ! Vous pourriez être plus précise, si ce n’est trop demander ?

-Vous dépassez les cinquante pour cents, ce n’est pas donné à tout le monde.

-Arrêtez la pommade !

-Le plus gros travail qui vous attend est une meilleure maîtrise de votre stress, favorisant de ce fait la pertinence de vos choix et une meilleure synchronisation de vos gestes. Le coup du leurre était osé, dommage que vous ayez raté le bon créneau. Vous pouvez y arriver, mais vous devez être patiente, je ne peux plus vous proposer qu’une séance d’entraînement d’ici l’appareillage du Mayflower. Le carnet de bal est surchargé !

-Filez-là à quelqu’un d’autre ! J’y reviendrai peut-être un jour.

-C’est vous qui voyez, Mademoiselle de Lussac.

-C’est tout vu, m’est avis.

Déception et lassitude pouvaient se lire sur son visage. Elle gagna les vestiaires en se disant que ce rêve de gosse, elle ne devait pas le renier, juste y revenir d’ici quelques années. Un sourire lumineux posé sur son beau visage, elle entra dans la douche.

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