Arm et Olivier Mellano — Cahier d’un retour au pays natal

« En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots »

Voilà deux ans, le rappeur Arm accompagné du guitariste Olivier Mellano mettait en scène le texte de l’incontournable mais un peu occulté Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal. Une prestation qui a donné lieu à un enregistrement gracieusement laissé en téléchargement libre. A une heure où soi-disant la qualité doit se payer, voici 40 minutes de pause intemporelle.

« Je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance »
Le principe de la lecture n’est pas inédit en théâtre. On pose deux tables sur une scène avec une lumière de bureau intimiste, on engage deux acteurs vieillissant qui attendent leur prochain rôle dans une comédie française se passant à la campagne, et pouf ! Une heure sur la montée du nazisme au travers d’une correspondance privée.

« Je reviens vers la hideur désertée de vos plaies »
Ici les choses sont légèrement différentes. Il s’agit bien d’une lecture, le texte n’est ni joué ni chanté. Quand c’est Fauve qui le fait, c’est du spoken word c’est jeune et frais et ça passe sur France Inter, quand c’est un rappeur c’est la médiocrité de celui qui ne sait pas chanter. Sobre et fidèle, Arm livre tout de même une véritable interprétation de ce Cahier d’un retour au pays natal. Il suffit de jeter une oreille à l’un ou l’autre des albums que la décade de carrière du rappeur rennais a produit pour s’en rendre compte : Arm ne débite pas les mots de Césaire comme si c’était les siens. Il reste dans un style minimaliste porté par un timbre rocailleux mais semble tellement respecter cette poésie libre qu’il entretient dans une sorte de distance, qui se fait sentir au cours de pauses tendues. Néanmoins sans trop modifier le rythme, Arm fait passer des paliers d’intensité au texte comme pour le faire planer au-dessus des têtes de son auditoire. Ca tape moins que son rap au diapason du rythme musical, mais ça pèse, ça vient même s’abattre parfois sous le poids du thème.

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche
Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir
 »
Parce que toute la poésie de Césaire et la voix d’Arm subliment un sujet qui, même aujourd’hui en ce début d’un nouveau siècle, imprègne encore les mentalités. L’aspect parfois irréel, difficilement intelligible des mots dans la construction de cette poésie a rapproché Arm de Césaire. Le « cette foule si bavarde et muette » de Césaire a bien pu inspirer le « quand cette foule hystérique s’éveillera » d’Arm sur Quand tout s’arrêtera. Et lorsqu’il s’élance à dire « au bout du » on se surprend à attendre le « pont » qui venait finir la sentence dans Des lumières sous la pluie. Finalement c’est « au bout du petit matin », et l’on cherche ailleurs la proximité du rappeur et de l’écrivain martiniquais. Or il suffit d’écouter, et Césaire dit tout. Arm ne dicte pas le texte en intégralité, mais une sélection dans cette sorte de monologue fougueux comme un discours faisant ressortir la quête d’universalité d’un homme jeté contre le mur des hiérarchies humaines, et raciales en premier lieu.

« Et qui ne me comprendrais pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre »
Il est impossible d’aborder cette œuvre sans concevoir tout l’aspect de lutte qu’il revêt. Première œuvre d’un homme qui s’est battu toute sa vie, elle esquisse le concept de négritude qui a influencé toute une génération de penseurs et de leaders. Et qui travaille encore à l’estime de soi des relégués racialisés. Cahier d’un retour au pays natal prend appui sur le stéréotype du nègre, celui en retard, figé, inférieur même si bien utile et sympathique au fond. Un nègre qui n’a jamais fait œuvre de domination au sein de son environnement. Une image vécue dans l’avant-guerre par Césaire, et qui a trouvé récemment quelque réactualisation au plus haut sommet de l’Etat français.
Cette France, Césaire l’a bien connue pour y avoir fait ses études. Et elle perle dans Cahier d’un retour au pays natal notamment avec l’évocation de cette « Grande peur » qui peut faire référence à l’été 1789, où quand les grands idéaux alimentent le délire destructeur.

Alors au départ il y a une colère sourde, très bien incarnée par Arm qui monte palier par palier. Césaire vient tapisser le panorama exotique des Antilles de ce folklore mêlé d’alcool fort et de zombies, car « un homme qui crie n’est pas un ours qui danse ». Il n’y a pas que de l’autre côté de l’Atlantique que les choses sont à remettre au point. « Raison je te sacre vent du soir, bouche de l’ordre ton nom, il m’est corolle du fouet ». C’est bien cette raison qui a justifié les élans civilisationnels du Blanc envers le reste du monde, et sous son égide que s’est trop souvent opérée la négation des êtres en différents lieux et à bien des dates de l’histoire. Et là l’infériorité du Noir peut être source de considération, « nous nous réclamons de la démence précoce, de la folie flambante ».
Cette négritude que Césaire étend à cet « homme cafre », cet « homme hindou de Calcutta », cet « homme noir de Harlem qui ne vote pas » et bien d’autres, elle fait écho à cette volonté de Frantz Fanon qui dans les Damnés de la Terre faisait du Tiers-Monde le prolétariat de la société née des accords de Bretton Woods.

Les cordes de guitare tanguent entre rythme et ambiance, un peu comme si Olivier Mellano aussi jouait l’équilibriste sur le mince fil de la négritude, entre acceptation de l’image collant aux Noirs et sa revendication pour construire la lutte.
Menée par les sons de Mellano, Cahier d’un retour au pays natal est conduit à sa conclusion pacifiée. Parce que depuis sa colère Césaire n’en vient qu’à une volonté de compréhension. Un homme qui n’a jamais été naïf, toujours pugnace sur l’intolérant, mais qui semble-t-il ne s’est jamais égaré, favorisant toujours l’esprit, pensant jusqu’au bout que la parole peut porter. Césaire a insufflé à sa révolte une douceur, une proximité contre ces hiérarchies humaines qu’il aurait voulu voir s’éteindre de son vivant. Un homme, peut-être de la même trempe qu’un Martin Luther King mais qui aura eu le mauvais goût de ne pas se faire assassiner si tôt. Un homme qu’il a donc un peu fallu oublier sous peine de constater tout le travail qu’il nous reste à faire. Chacun de nous resté « un enfant qui ne sait pas que la carte du printemps est toujours à refaire ».

Le lien de téléchargement :

http://psykicklyrikah.bandcamp.com/album/cahier-dun-retour-au-pays-natal-aim-c-saire

L’argument promotionnel :

« C’est GRATUIT »
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