Denai Moore — Elsewhere

Les E.P. The Lake, Saudade et I Swore n’étaient pas qu’encourageant, ils étaient déjà aboutis en eux-mêmes. Ne restait plus à Denai Moore qu’à passer à l’album pour que ces bonnes intentions se confirment en long format. Réponse est donnée avec Elsewhere.
La ligne directrice de Denai Moore apparaît à première vue évidente : sa voix. Son grain particulier, à la fois fuyant et captivant semble puiser naturellement et directement dans les tripes. Elle rappelle l’émotion immédiate que peut produire un Sampha en deux vocalises, et ça n’est pas tant un hasard. Sampha s’est fait connaître lors de ses collaborations avec SBTRKT, et Denai Moore a également collaboré sur des projets de l’acronyme qui cache Aaron Jerome.
Dès la première piste cette voix prend toute sa place, se situant dans une inspiration à la fois traditionaliste mais aussi suivant une veine RnB résolument moderne dans sa définition noble, et non comme sous-produit d’un style hip-hop de grande surface. Une voix régulièrement prolongée comme par des échos. Ceux-ci sont composés de la chorale d’une même voix multipliée, réponse un peu triste à la solitude qui se dégage de l’album.
Denai Moore offre de nombreux éclats d’énergie au travers d’Elsewhere, assez souvent insoupçonnés et qui font leur effet. Il ne semble quand même pas exagéré de qualifier de minimaliste sa musique. Peut-être est-ce là la raison la conditionnant à se répondre à elle-même, esseulée sur sa planète intime.
Pour exemple dans un autre registre, Mickael Jackson aurait-il personnellement chanté les « bad, bad, really really bad » du morceau Bad si Prince avait accepté le projet initial de duo ?
Même si l’omniprésence de l’identité vocale posée par Denai Moore est incontestable, cet Elsewhere parvient toutefois à se colorer de différents reflets.
Bon, immanquablement, qu’il s’agisse de celles d’une guitare ou d’un piano, les cordes viennent rejoindre la voix de Denai Moore, pour une danse comme celle animant les couples de patineurs artistiques, tantôt indépendants tantôt synchronisés mais à l’ensemble toujours mélodieux, aux impressions aériennes.
Mais on constate qu’en première moitié d’album, de Blame à Flaws les contours sont presque pop, avec Detonate comme exemple le plus représentatif. Même Flaws avec un substrat plutôt dramatique est habillé d’une gratte printanière. Sur cet ensemble ne dénote qu’Elsewhere, chanson éponyme de l’album qui s’en détache pourtant un peu, avec son rythme comme une sentence et son harmonie contrariée qui construisent une évocation assez cinématographique. Ce qui n’est globalement pas le cas sur tout l’album.
Après cette passade pop Elsewhere est plus profondément soul, du genre qui prend à la gorge. Felling est la plus entraînante, la plus masquée des pistes inscrite dans cette tendance, manque de bol la démo acoustique de cette chanson est présente sur l’E.P. I Swore et y dévoile sa véritable tonalité.
Toute cette partie est évidemment sublime. Un titre ressort particulièrement, à savoir No light et ses élans paradoxaux de volonté et d’abattement. Tout aussi paradoxal que d’entendre la chanteuse répéter « there is no light here », parce qu’il semblerait bien que du côté de l’auditeur, la lumière c’est évidemment vous, mademoiselle Moore.
Chose très étrange sur Elsewhere, la présence d’une chanson comme Let me go. Elle s’inscrit complètement dans la seconde tendance de l’album et ce grâce à un piano presque enfantin, et donc bien mélancolique. Mais le plus fascinant est la manière dont elle semble répondre à une autre chanson, Never let me go de Florence and The Machine sortie en 2011. Dans leur construction graduelle jusqu’à même leur toute fin, l’aspect très simpliste de leur base musicale, et surtout l’intention qui semble sous-tendre aux deux, ces chansons aussi éloignées soient-elles peuvent bien se rejoindre. Une sorte de courageuse fuite en avant les domine, comme si malgré l’inéluctabilité, la perte était la seule option possible face à l’imminence du désespoir.
L’apparition de Denai Moore sur la scène musicale, avec un premier album aussi conséquent, fait un peu l’effet de l’arrivée d’une Norah Jones avec son Come away with me. Ca n’invente rien mais ça dit tout, avec tranquillité sans pour autant être superficiel, une hauteur parfois attachée aux êtres sensibles et pourtant une facilité déconcertante à immédiatement créer un lien, toucher au cœur.
L’argument promotionnel :
« Sur le compte twitter de Denai Moore, à la date du 28 avril 2015, on trouve un gif tiré de l’épisode des Boondocks sur Martin Luther King où Huey pète la gueule à un conservateur d’un lancer de chaise »