Françoise Sagan — Bonjour tristesse

Cette couverture s’accompagnait d’un bandeau en papier avec en blanc sur fond rouge la mention “Le livre culte” …


Françoise Sagan a une importance dans la littérature française. Son nom parle, parmi l’entourage de tout le monde il y a quelqu’un qui connaît. Dans une vie de lecteur on est amené à croiser la route d’un de ses livres. Ca n’est pas obligé, mais ça arrive. Alors sans s’en faire une idée précise, on attend quand même un peu d’un Sagan. C’est vrai que c’est souvent mieux de partir sans à-priori, mais ça n’est pas parce qu’on a une certaine exigence que l’œuvre doit obligatoirement être décevante non plus. Non non.


Bonjour tristesse raconte une fille de 19 ans qui s’amuse bien pendant ses vacances d’été, entre une autorité paternelle permissive et sa rencontre avec un jeune homme. Le panorama est entaché par l’arrivée auprès de son père d’une vieille amie qui ne va pas tarder à devenir plus. Là l’histoire prend une autre tournure. Malgré cet élément perturbateur, et c’est bien malheureux à dire, Bonjour tristesse va rester l’histoire d’une gamine ne voulant pas bosser son examen de philosophie, emprisonnée dans la considération égocentrique de l’adolescente face aux parents (manquant forcément de considération), et qui va finir par perdre sa virginité.


Donc ça c’est super. Si on est soi-même une jeune fille chatouillée par ces affaires. Sinon c’est assez pénible à suivre comme histoire, d’autant plus que l’environnement construit ne facilite pas l’immersion, cette volonté des écrivains d’embarquer sans distinction son public. Des villas, du people, des maîtres de maison et leurs bonnes omniscientes et silencieuses, des bateaux (à voile, bien sûr), de chics robes de soirées et des boîtes branchées qu’on quitte au volant de voitures rutilantes, en dessous ça n’intéresse pas Sagan. Aucune vie en dehors. La chose est rapidement entendue et ça n’en bougera pas, l’intérêt s’en trouve vite très limité. Surtout qu’on ne place au milieu de tout ça qu’une gamine égocentrique, dont l’omniprésence du « je » agace sans tarder, et dont les expériences superposent les clichés vraiment voyants au final. La jeune fille de bonne famille qui penche vers les hommes plus mûrs, ce Cyril adepte de voile et bien évidemment engagé en études de droit. Leur relation va être l’occasion de bien des niaiseries, du fameux « joues contre joues » à l’accélération du rythme cardiaque parce qu’il lui a effleuré l’épaule, en passant par l’usité parallèle entre les battements du cœur et le mouvement des vagues. Parce que la villa est sans surprise au bord de la mer, toujours plus agréable pour péter sa crise d’ado.


Le cœur de l’histoire n’est pas supposé reposer là-dessus. Bonjour tristesse dit vouloir montrer le drame d’un égoïsme jusqu’au boutiste. Sauf que ça échoue à plusieurs niveaux.
D’abord parce que l’égoïsme n’est pas travaillé mais posé, littérairement posé, et assez lourdement posé. Le personnage principal pense comme une adolescente, mais s’exprime avec des velléités littéraires, d’où une sorte de surcharge parfois, comme une peinture tâchée de couleurs primaires dans des zones légitimement reléguées. Ces élans prennent des allures franchement rococos par instant. « Des petits grains de sable entre ma peau et mon chemisier me défendaient seuls des tendres assauts du sommeil », voilà Sagan quand ça la gratte.


Alors ok. Soudain, ce qui fut la première manifestation physique de ma marche forcée vers la maturité se mit à tirailler un épiderme encore trop conservé dans une innocente sensibilité par ces juvéniles amours, au diapason de mes caleçons, en coton. Franchement, même pour l’esthétique du truc, est-ce que ça vaut vraiment mieux que de simplement dire : j’ai les poils de bourse qui me démangent ?
A suivre le fil des pensées de cette enfant de 19 ans, on est embarqué dans des perspectives frôlant le plan quinquennal, pour de suite assister à la prise de conscience qu’elles n’ont aucune pertinence. Une manie gênante qui parfois s’embarrassent de flagrantes contradictions en seulement deux paragraphes, ce qui accentue l’aspect fouillis de cet esprit ni brillant, ni méchant, ni marrant, seulement adolescent. Un esprit qui parfois admet son insignifiance, mais ce faisant n’appelle aucune affection, ça a juste le désagréable effet de désamorcer toute double lecture. S’il y a bien une volonté de faire quelque chose avec les mots, certains procédés littéraires n’en restent pas moins très limites, comme ces « notes pour moi-même » faisant penser à un journal intime et prétexte à un passage contemplatif de descriptions sur trois pages, où Françoise Sagan a toute latitude pour abreuver le lecteur d’un péché mignon persistant : l’abus de virgules.


Ensuite, et c’est en corollaire, l’égoïsme s’appuie sur une attitude snob manifeste. Dès qu’il y a le moindre interstice pour pouvoir se sentir supérieur à un autre, absent ou ignorant, tout le monde s’y engouffre l’auteur en premier. Les quelques interactions sociales ont tout ce qu’on devait trouver lors des tenues du salon de Mme de Stael : une intelligence vaine, une subversion confortable, une négation volontariste de l’idée même d’un univers extérieur. Certes la Cécile de Sagan semble vive, mais quand les adultes autour sont dépeints stupides, parfois à la limite du crédible. Cette tonalité excluante est désagréable et rend d’autant plus pesante cette littérature.


Et enfin, cette centralité du personnage est confinée dans une ambiance faite d’un modèle d’arrivisme conservateur, de mariages intéressés et autre reproduction sociale banalisée. Cécile y navigue avec la facilité de ceux qui ne veulent pas s’imaginer autre chose. Pour le lecteur c’est étouffant. On a l’impression d’être devant le tableau des Tontons flingueurs en pas drôle, qui tournerait autour du personnage de la fille, et qui par contre garderait le passéisme du noir et blanc. Ce qui vient toucher les personnages n’arrivent alors que comme des drames sentimentaux montés en neige depuis cette viscosité transparente que sont les vies des gens comblés qui s’ennuient. Peu de place pour la naissance d’une empathie à mesure qu’on tourne les pages.


La fin, qui devrait faire éclater le drame comme point d’orgue, frise la nullité, la médiocrité. Elle est attendue cette fin, et pas parce que la construction y amène logiquement. Elle ne peut qu’être ça parce qu’elle se fait la plus commode pour résoudre ce roman dans les quelques pages qui restent. Le dénouement précipité tombe sans rien apporter, ni même ne rien laisser au fond. Anesthésié par toutes ces lignes de brouillon de pensée, le lecteur ne peut être atteint par le tourment final. Et s’il a encore deux minutes pour réfléchir au livre qu’il vient de terminer, il se dit que si la volonté de l’auteur était de faire court, bien des choses auraient pu être éliminées au profit de la mise en place d’une tension qui aurait donné une véritable valeur à l’issue du scénario.


Bonjour tristesse a été salué pour son aspect très novateur, porté à l’époque par une jeune fille ce qui était rare, et qui parlait de sexe ce qui l’était encore plus. Le livre ne parle pas de sexe, il esquisse en des mots convenus une sexualité très prude et circonstancielle. Il n’innove en rien depuis les émois des dames en pâmoison au 19ème siècle. Tout cela reste à l’adresse d’un public de bonne compagnie dans un langage qui va avec.
L’aspect visionnaire du livre peut être concédé au fabuleux égocentrisme qui, d’une certaine manière, a pu annoncer la culture de ce nouveau monde à naître et dans lequel on baigne aujourd’hui. Or, vu la gueule qu’il a, il n’y a rien de quoi être fier.
L’apport littéraire de Sagan ici se résumerait à cette application, parfois effectivement de style, à ne strictement rien dire. La construction des phrases dénote de capacités littéraires, mais alors quels efforts fournis pour consciencieusement éviter de travailler les thèmes, et garder l’émotionnel à un niveau superficiel ! On en trouve des échos aujourd’hui chez quelqu’un comme Amélie Nothomb, et une nouvelle fois il n’y a là aucun motif de fierté.


Bonjour tristesse a été l’acte de naissance d’un des plus importants auteurs français de cette deuxième moitié du 20ème siècle. En fait bien plus que cela, ce livre a sûrement signé l’avènement des écrivains du néant, tombant à une époque où ils ont le plaisir de constater que cela résonne avec la culture ambiante, qui en font malheureusement des champions des milieux autorisés.


L’argument promotionnel :

« (Merde)… Euh… J’sais pas, le livre est court ? »