
MacGuffin
Anne-Sophie Barreau
Le principe du MacGuffin, élément moteur qui fait avancer une histoire en entraînant les personnages dans ses péripéties, presque toujours un objet, généralement mystérieux, date des débuts du cinéma, mais l’expression est le plus souvent associée au cinéaste Alfred Hitchcock. Dans le livre d’Anne-Sophie Barreau, cet objet est un téléphone, son iPhone perdu à San Francisco, le jour de son anniversaire, lors d’un voyage effectué avec son compagnon en Californie.
Qu’est-ce que l’on perd au juste quand on égare son téléphone portable ? Des images, des souvenirs, des contacts ? Les souvenirs refont surface peu à peu dans le désordre du surgissement des images, le labyrinthe qu’elles décrivent en nous, en même temps que certaines disparaissent à jamais. L’auteur se rappelle des photographies qu’elle n’a pas prises. Le livre s’apparente alors à une enquête en forme de quête, permettant à l’auteur de sauver certaines images de son voyage faisant apparaître en creux des souvenirs plus lointains, enfouis, comme révélés par les images perdues, disparues, ravies, et d’assembler ainsi, dans ce périple à travers l’Amérique et de son parcours personnel, ce qui est au fond le propre de toute histoire, un tissu rapiécé, un pêle-mêle.
Odradek est un nom inventé par Kafka dans sa nouvelle inachevée « Le souci du père de famille ». Objet de toutes les interprétations et les détournements imaginaires possibles, il est à la fois une poupée et un prodige tombé du ciel, une mécanique de l’horreur et une étoile, une figure du disparate et un microcosme ; en somme, le modèle réduit de toutes les ambiguïtés d’échelle de l’imaginaire. Ce livre d’Anne-Sophie Barreau est une fiction sur le pouvoir de l’image, l’imaginaire des voyages, la versatilité de notre mémoire à l’ère du numérique et la capacité de l’art à nous permettre de retenir le temps. Comme l’Odradek, MacGuffin est la forme que prennent les choses oubliées. — Pierre Ménard
Plongez dans le livre, plongez dans le web…

Un extrait ?
C’est un été des années 80. L’enfant voit ses parents partir, elle se plaît beaucoup, et depuis toujours, dans la maison de ses grands-parents en Charente-Maritime, là n’est pas la question, c’est juste que ses parents s’envolent pour un endroit qui la fait rêver. La veille de leur départ, c’est comme si elle était avec eux, elle sait quand ils vont arriver à Paris, elle connait l’heure exacte du décollage de leur avion. Si elle embarquait elle aussi, son excitation ne serait pas différente. Sur le cadran de la montre de son grand-père, sur l’horloge du salon, elle guette l’heure. Quand celle-ci arrive enfin, elle se rappelle que le voyage dure neuf heures, une éternité, elle imagine ses parents dans un avion au-dessus de l’océan, elle rêve de Los Angeles où l’avion va atterrir.
Ils sont partis à trois couples. Elle ne sait plus très bien mais elle se doute qu’à l’origine, l’objectif de ce voyage est professionnel, qu’une fois certaines obligations remplies, ils prolongeront leur séjour par d’authentiques vacances. En juin, elle était là lorsqu’ils se sont retrouvés tous les six pour décider ensemble d’un itinéraire.

Deux ans plus tard, ce sont les Américains qui viendront en France, elle sera très fière d’être leur guide pendant la visite du château d’Angers, plus fière encore quand Marshall de Denver – elle se souvient de son prénom et de la ville dont il est originaire – la félicitera pour son anglais.
Mais pour l’heure ses parents atterrissent sur le sol américain. Un court appel téléphonique les informe, elle et ses grands-parents, qu’ils sont bien arrivés. Ensuite, plus rien pendant plusieurs jours. Elle connaît le prix des communications téléphoniques entre les États-Unis et la France. Elle essaye d’imaginer. Sans doute puise-t-elle dans son stock d’images, comme pour la plupart des enfants de sa génération, ce fond, sans être inépuisable, est très riche. Aux centaines d’images vues à la télévision, s’ajoutent les photographies des guides de voyage achetés par ses parents avant leur départ, mais aussi des images de films, elle a déjà bien dû voir au moins trois ou quatre Hitchcock.

Pendant qu’elle joue avec ses cousins et cousines – sa sœur est en Loire-Atlantique chez ses autres grands-parents –, dans le jardin tout en étages de cette maison de son enfance, d’autres rêves se superposent sans doute à ceux que lui inspire depuis toujours le lieu familial. Quand ses parents appellent une seconde fois, la conversation est beaucoup trop brève à son goût. Il y a tant de questions qu’elle veut leur poser, elle doit pour l’heure se contenter d’apprendre qu’ils sont ce jour-là dans un endroit appelé « Four Corners », du nom de l’angle droit formé à leur intersection par les États de l’Arizona, du Colorado, de l’Utah et du Nouveau-Mexique. Au départ, elle trouve qu’elle a bien peu à se mettre sous la dent, puis au fil des jours, ce « Four Corners » finit par faire son bonheur, elle n’en finit pas de se raconter des petites histoires. D’ailleurs, elle peut mettre une image sur ce lieu lorsqu’elle reçoit deux semaines plus tard la première des deux cartes postales que lui adressent ses parents qui, eux, ne sont plus à « Four Corners » depuis longtemps. Après cela, ils n’appellent plus. Elle les retrouve fin août bronzés et heureux. Elle aime observer ses parents lorsqu’ils reviennent de vacances. Ils sont transformés. L’été d’avant, elle a eu la même impression déjà à leur retour de Grèce. Elle ne perd pas une miette des récits qu’ils font de leur voyage.
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MacGuffin | Anne-Sophie Barreau | Sortie le 25.11.2014 | 4,99€ | Ce livre est disponible aux formats EPUB et MOBI sur toutes les plateformes de téléchargement | ISBN 9782371710245
