Monsieur M

Anh Mat


Des enfants jouent sur un rivage, et aperçoivent un corps échoué. C’est celui de monsieur M. — une énigme à résoudre, jusques et y compris dans la fable qui peu à peu devient fantastique, mêlant l’enfermement de qui écrit à ce qui l’oppose aux mots d’ordre hurlés. Les voix qu’il entend dedans la page encore à écrire, et celles d’un dehors devenu carcéral, vociférant ordres et mots d’ordre. Aux mises en abyme successives qu’organise le récit, aux labyrinthes d’une bibliothèque — vide de tous ses livres brûlés, sauf un seul encore à écrire — , aux jeux de miroirs que peu à peu le geste d’écrire fait naître de lui-même, le roman vient proposer, comme autant de nouveaux reflets, l’écho de portraits successifs.

Ils viennent comme démultiplier, dans leur champ propre, l’interrogation que porte le récit, que porte peut-être tout récit. Dans la clôture d’une chambre, que peuvent écrire ou peindre ? Les deux actes, entiers dans leur geste, viennent, chacun à leur mesure, dépasser la condamnation qu’ils portent en eux-mêmes. Un papillon noir, fasciné par la flamme du rêve dans un rêve, vole vers la nuit elle-même.

Jean-Yves Fick


Un extrait du texte

Parce qu’une histoire, chaque histoire, commence toujours dans le meurtre d’une autre.

Les enfants arrêtent subitement de jouer. Quelque chose vient d’échouer sur la plage. Ça ressemble à une silhouette humaine recrachée par le courant :

— Qu’est-ce que c’est ? Regarde !
— Un corps ?
— Quoi ?
— Un corps !
— Un corps de quoi ?
— Un corps comme le nôtre !
— Tu veux dire un corps d’homme ? Un corps de noyé ?
— Oui, un noyé ! Un noyé !
— Va prévenir quelqu’un ! Mais vas-y bon sang !

La puanteur est insoutenable. Même les plus curieux, ceux qui veulent à tout prix voir le cadavre, même ceux-là gardent leurs distances tant l’odeur de la mort semble contagieuse. Seul un enfant ose s’approcher. La main devant le nez, il regarde le corps brûler au soleil, la bouche ouverte sur le ciel bleu. La peau commence à fondre, les os à rouiller telle une épave, celle d’un naufrage, le naufrage d’un nom à jamais confié à la mer. Malgré la peur, il veut voir d’encore plus près, penche la tête sur le visage blanchâtre et remarque un trou, un trou entre les deux yeux du mort échoué.

Le petit garçon désormais sans mot, devant l’horizon et son drame, vieillit en une seule nuit. À l’aube, une question lui brûle les lèvres. Il ne peut s’empêcher de l’adresser au corps inerte :

— Comment avez-vous échoué ici ?
— On m’a jeté à la mer. Ils me croyaient mort. Je ne l’étais pas encore. Chacun de mes membres était brisé. Nager m’était impossible. Le courant m’éloignait lentement du rivage. J’ai repris espoir à la vue d’une lumière encore allumée. Je pouvais même distinguer la silhouette d’un homme à sa fenêtre. Il me regardait. J’ai appelé à l’aide : il n’a pas bougé le moindre cil. Peut-être ne me voyait-il pas dans l’obscurité, mais nul doute qu’il m’entendait. Il n’a pu ignorer mes cris désespérés avant la noyade, leur écho, leur solitude glaciale. Comment ma terreur n’a-t-elle pu éveiller en lui ni compassion, ni pitié ? N’importe quel humain aurait tenté quelque chose ! Même un chien aurait au moins aboyé ! Je ne lui reproche pas de ne pas avoir plongé, mais il aurait pu hurler à son tour, frapper aux portes des alentours pour ainsi trouver quelque secours ! Au lieu de ça, il m’a regardé mourir comme une mouche se noyant dans un verre de bière, sans même un semblant de stupeur dans son regard. C’est dire l’indifférence qui l’habitait…

— Qui était cet homme ?
— Un certain monsieur M.
— Où puis-je le trouver ?
— Dans la nuit d’un livre à venir…
— Je promets de vous rendre justice, j’écrirai et vous vengerai.
— Si tu le retrouves, méfie-toi de lui comme de toi-même.


L’auteur

Je suis né en 1982, à Toulouse. Après des études de psychologie clinique, je suis parti vivre au Vietnam, à Saigon, sans raison particulière.

Après coup, je crois avoir quitté la France pour prendre une distance avec ma langue maternelle. C’était donc, me semble-t-il, une décision d’écriture. Par la suite, je suis devenu professeur de français langue étrangère, afin de garder un point d’attache entre la parole et le français, que je ne parle que très rarement, et qui pour mes élèves est une langue bien étrange, suite de règles, de mots, de dialogues absurdes à travailler, de la matière…

Aujourd’hui, devant mes lectures, mes écrits ou mes cours, j’ai parfois l’impression que la langue française m’accueille soit comme un nouveau venu, soit comme un revenant.

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Monsieur M | Anh Mat | Sortie le 09.02.2015 | 4,99€ | Ce livre est disponible aux formats EPUB et MOBI sur toutes les plateformes de téléchargement | ISBN 9782371771048

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