Faire des choix et des compromis pour tout le monde… (Crédit : Samuel Zeller)

La galère du choix des speakers pour une conférence

Pierre-Yves Lapersonne
Jun 4 · 6 min read

Après avoir organisé la 1ère édition du DevFest du Bout du Monde avec Code d’Armor (le GDG des Côtes d’Armor) et les copains du FinistDevs (celui du Finistère), j’ai décidé d’aborder le dur choix de la sélection des intervenants pour une conférence, car plusieurs façons de voir les choses s’opposent, les polémiques se répètent, et aucune solution n’est vraiment meilleure que l’autre…

➡️ Savoir se lancer, et minimiser les risques

Je prends exemple ici du DevFest du Bout du Monde même si finalement on retrouve cette problématique partout.
Lorsque l’on décide de créer la 1ère édition d’une conférence, en plus de tout le travail de lancement du projet, on doit faire le choix des personnes qui interviennent pour des conférences, quickies ou ateliers, et un outil de Call For Paper (comme Conference Hall) fait généralement grandement l’affaire. Chaque organisateur vote mais se pose souvent les même questions que ses collègues : quelle stratégie adopter ? qu’est-ce qui ferait consensus ?

On pourrait miser sur les gros poissons, et dans l’IT ce n’est pas ce qui manque. En 2019 une entreprise du secteur qui n’a pas de Dev Rel / Dev Advocate / Dev Evangelist / Dev {insérez un titre qui claque ici} n’a pas tout compris à la culture software. Derrière ces candidats-là ce sont des entreprises qui rémunèrent les intervenants et qui sont objectivés à faire des tournées un peu partout pour partager voire évangéliser sur un sujet, une techno ou sur le fait que c’est l’entreprise que-c’est-elle-la-meilleure-avec-des-paillettes. Et parfois on peut se retrouver avec ces rockstar speakers à participer à leurs tournées comme si on était leur roadies en leur préparant la scène et avoir la chance insigne de les avoir.
Dans les faits le contenu proposé par les intervenants est rôdé dans une majorité des cas, et il n’y a pas de regret à avoir quand à leurs prestations (ouf !). Mais parfois, on se dit qu’avoir telle ou telle entreprise représentée dans les conférences peut ramener davantage de monde et faire gagner l’événement en visibilité (et en r€cettes) ; on peut être amené à faire le choix de simplement profiter de son aura sans s’assurer d’avoir quelque chose de qualitatif derrière. C’est con, mais pour se lancer on doit prendre des décisions et ne pas faire des paris trop risqués pour assurer la viabilité du projet. Quitte à avoir Jean-Rufus qui (re)parle encore dans un grand slideshow du fonctionnement du nouveau BullShitLayout proposé dans la pré-alpha-release d’une lib.


➡️ Savoir se lancer, mais miser sur le local

On peut aussi faire le choix du local pur-terroir-certifié-bien-de-chez-nous-100%-green. L’intérêt ici est de mettre en avant des p’tits nouveaux, de chercher des talents ou des intervenant.e.s qui ont du potentiel et de construire l’aventure avec elles et eux.

Cette façon de faire a un bel avantage qui est celui de donner une identité régionale à l’événement avec des thématiques pas forcément abordées ailleurs. Ainsi on aurait, si toutes les conférences équivalentes faisaient ce choix, des événements avec leur identité propre et faisant que le public se déplace pour profiter du contenu plus ou moins original.
Miser sur les talents locaux résous un autre problème qui est que, au jour d’aujourd’hui, si on prend les plus grosses conférences (voire d’autres plus petites aussi), on retrouve les mêmes intervenants. Constamment. Pire encore, on retrouve les mêmes sujets mais à des dates et lieux différents (vous vous rappelez quand je parlais de tournées ?). De fait quand bien même ce serait qualitatif, le paysage déjà saturé ne va pas spécialement faire de place aux nouveaux venus qui veulent tenter l’aventure. Dit autrement, si ta boite au gros capital ne te paye pas pour te déplacer partout pour faire des conférences racoleuses, tu pourras au mieux te contenter des meetups du coin. N’est pas le U2 du dev qui veut nan mais oh. Les Stades de France du logiciel ne sont pas pour les keupons du coin.

Mais le problème du “tout local” est que des conférences peuvent ne pas faire le même poids que d’autres. Elles pourraient se retrouver malgré elles trop spécialisées sur un domaine n’attirant pas assez de monde, ou alors en concurrence frontale avec d’autres spécialisées dans le même sujet mais avec plus de moyens. Miser sur le “100% local ou presque” implique aussi que le public ait à se déplacer exprès, ce qui peut parfois être bloquant lorsque l’on habite sur la côte méditerranéenne et que l’on veut aller à une conférence en Hauts-de-France ou dans le Finistère. Pourquoi aller au Congrès National de l’Oignon Rouge à Plougasnouët alors que je peux aller au Salon National de l’Oignon à Paname ?

Quand bien même cela pourrait marcher, il faudrait avant tout que les entreprises du secteur s’investissent. Pour certaines être sponsor n’est pas envisageable (💸) ou implique des process particulièrement complexes (🤪), pour d’autres envoyer des collaborateurs animer des conférences ne représentent pas d’intérêt ni de retour sur investissement (💸💸💸). Curieusement ce sont souvent les mêmes qui se plaignent de ne pas réussir à recruter des talents ou à les voir s’en aller vers de plus verts open spaces (-‸ლ).

Bref, proposer du contenu trop local rendrait l’évènement trop… local, il faut savoir ce que l’on veut. Pour Libre en Fête en Trégor 2018 on a pris ce paris, il a été réussi. Plus de 700 personnes en une journée avec ateliers, stands et conférences, une belle réussite :-) On a appliqué la même stratégie pour le Café Vie Privée 2018 de Lannion : un bar bondé avec une bonne quarantaine de personnes, des conférences d’acteurs du coin, et de vrais bons retours.


🏁 Et alors dans tout ça ?

Je voudrais dire qu’il faut réussir à faire le bon compromis.

Pas celui qui sécurise un projet qui n’a même plus besoin de l’être car il est bien rôdé et reconnu.
Pas un compromis qui ne répond qu’aux lois sacrées des bilans sur tableur, où on doit attirer des têtes d’affiche et des grosses boîtes pour faire venir un maximum de spectateurs histoire de s’assurer d’avoir des bénéfices à 5 chiffres 🤑.
Non. Clairement pas. Surtout pas quand on retrouve les mêmes conférences partout alors qu’elles ont été enregistrées plusieurs fois et mises sur YouTube.

Il faut faire un compromis qui satisfait à la fois les organisateurs et le public, et ce n’est pas facile.

Avoir des speakers de renom va éviter aux personnes de faire des déplacements trop longs : on fait venir les speakers reconnus auprès des gens pour qu’ils en profitent, et il faut le faire. Ce que l’on fait parfois dans nos meetups de GDG ou autres user groups peut être refait ici : on fait venir des bons intervenants de loin pour les gens du coin. En plus, ça sécurise le projet et, ouf !, ça rassure.

Mais il faut aussi laisser leur chance aux autres. Je ne parle pas de laisser 10% des slots disponibles pour les “petits” avec des quickies de 15 minutes le midi lorsque tout le monde mange, quand les “grands” eux ont 90% des slots toute la journée. Non. Plutôt faire du 50–50. Il ne faut pas confondre l’égalité devant le sacro-saint CFP et l’équité entre les intervenants n’ayant de base pas les même chances ni la même visibilité. Quand on organise une conférence on doit proposer du contenu intéressant d’abord, et flatter l’égo des uns et des autres ensuite. Pas l’inverse.

Ca peut être couillu et risqué, mais il faut tenter. Les GDG et autres users groups servent à ça aussi : faire connaitre et tester des intervenants du coin pour ensuite les propulser sur des événements plus gros, ou échanger entre eux des infos sur des speakers pas encore connus d’autres régions mais qui peuvent faire de belles choses. Du côté du DevFest du Bout du Monde, on a réussi à avoir 25% d’intervenants de Bretagne, 42% si on compte ceux venant de Nantes (troll spotted?). Pour une première c’est pas mal déjà. Mais le choix ne fut pas évident du tout, on s’est bien pris la tête, sachant aussi que l’on se refusait de mettre en avant des collègues. On ne voulait pas avoir des commandos de nos entreprises respectives dans le programme.


Bref. Que l’on soit organisateur d’événements ou pas, on retrouve souvent les mêmes remarques : des speakers de renom qui ont répondu présents 👍, et parfois un manque de speakers peu connus qui pourtant peuvent proposer de belles choses 👎. Pourtant il y a moyen de corriger ça. Faut juste du courage et de la curiosité, et prend des risques.

Toi qui râles d’avoir les mêmes noms dans les confs, j’espère que tu comprendras mieux la problématique. Mais toi qui organises ces confs, j’espère que tu comprendras le réel problème ;-)

Pierre-Yves Lapersonne

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Software developer keen on privacy, freedom, open source and punk.