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¿Libra, la revolución?

Pierre-Yves Lapersonne
Jun 18 · 8 min read

Ca y est, un nouvel (énième) acteur débaroule dans le monde des cryptomonnaies : Facebook avec Libra ! Étant pas mal intéressé par ce domaine, j’attendais ça depuis un moment. Je ne suis ni expert ni Nakamoto, mais j’ai pas mal d’espoir dans ce genre de projets de barbus.
Finalement c’est ce 18 juin que la cryptomonnaie du géant du web a été annoncée, 79 ans après l’appel du Général De Gaulle, mais ça n’a rien à voir. Le white-paper et les annonces ont été faites, alors regardons tout ça.

0 — Le contexte

Être disruptif, favoriser les échanges financiers, se positionner là où les banques sont absentes, résoudre miraculeusement les problèmes des cryptomonnaies actuelles qui rencontrent des écueils concernant leur stabilité et leur gouvernance. Bon en même temps avec Bitcoin et ses forks il faut avouer que l’on est bien servi niveau bordel.
Tandis que des opérateurs de télécommunication se lancent dans la banque, d’autres misent sur le Bitcoin (non ce n’est pas cool, oui c’est navrant). Certains comment Deutsche Telekom n’ont pas attendu et ont rejoint Hedera. Là c’est une troisième option qui arrive, mettre en place une nouvelle cryptomonnaie (tant qu’à faire). Et cerise sur le gâteau, court-circuiter les systèmes capitalistes des banques usuelles (je paraphrase l’introduction du livre blanc). On sent que Libra veut surfer sur la hype des cryptomonnaies avec des valeurs humanistes d’accès à l’argent pour tous avec une gouvernance décentralisée etc., enfin bref la même philosophie qui a accouché de Bitcoin. Et peut-être aussi taquiner le cousin Chinois WeChat qui propose des transferts d’argent.

Mais on va déchanter un peu par la suite ;)

1 — Qui derrière le projet ?

Derrière ce projet se trouve pas mal de monde, et du beau.
Par exemple côté paiements on retrouve Mastercard, PayPal et PayU. Côté services il y a eBay, Facebook, Lyft, Spotify, Uber… On peut trouver également des opérateurs de télécommunications avec Iliad et Vodafone. Est-ce étonnant de voir Xavier Niel débarquer ? Pas vraiment, un bon coup a peut-être été flairé. On retrouve bien entendu des acteurs du monde des blockchains comme Coinbase ou Xapo. Et aussi des ONG et institutions universitaires !
Tout ce beau monde humaniste et désintéressé se regroupe dans l’organisation à but non lucratif The Libra Association basée… en Suisse​. La monnaie est soutenue par une réserve d’actifs, dont au moins des dizaines millions de dollars des fondateurs, et ce afin de garder un cours stable. Vu les acteurs en place, on peut supposer avoir bientôt des applications grand public.

Vous pouvez avoir la liste exhaustive des acteurs ici, et les conditions à remplir pour prétendre rejoindre le groupe.

2 — La blockchain

Elle serait lancée réellement au 1er semestre 2020. D’après le site web il va falloir se contenter seulement du testnet d’ici là, c’est déjà un bon début pour jouer avec. La blockchain est une blockchain à consortium / à permission donc finalement privée. Tout le monde ne pourra pas faire tourner des noeud de validation sans accord en amont. Une hérésie pour les puristes… Personnellement je perçois ça comme un dévoiement des idéaux initiaux ayant donné naissance aux 1ères blockchains. Si on centralise chez des acteurs donnés un système de cryptoactifs normalement à décentraliser on n’est pas sorti du sable…

Mais attention, Libra aurait pour ambition dans les années à venir de basculer en mode sans permission une fois la blockchain et son écosystème lancés. La promesse est belle, mais elle n’engage que ceux qui y croient et il faudra être prudent quand à la maitrise des noeuds du réseau. C’est bien beau d’ouvrir sa blockchain mais si le traffic est monopolisé par les vétérans du projet on n’ira pas loin non plus.

On retrouve des promesses de confidentialité des transactions avec les évolutions du protocole orchestrées par la Libra Association. Mais les limites arriveront face aux réglementations en vigueur, dit autrement les lois des pays. Devrait-on s’attendre à une confidentialité à plusieurs vitesses ? Autant rester sur du Monero pour se prémunir de ces ambiguïtés ;-)

Le papier est ici :)

3 — Les smart contracts

Petit nouveau côté programmation, pas de Viper ou de Solidity mais Move comme langage de programmation des smart contracts, fraichement inventé pour renforcer des aspects liés à la sécurité de la blockchain et ses smart contracts. Ça peut être intéressant de dénicher des benchmarks histoire de voir où les nouveautés sont. Visiblement il y a une volonté d’avoir un langage de programmation avec des sécurités inhérentes concernant les transactions, les actifs voire la gouvernance. Clairement bien devant Solidity donc.

Les specs sont ici.

4 — Sous le capot

Dans sa conception pas de révolution visiblement, consensus de type Byzantine Fault Tolerant comme Bitcoin ou Ethereum mais pas d’implémentation avec du Proof Of Work. En même temps ça aurait été aberrant d’avoir un consortium pour la validation mais avec du brute force pour obtenir le consensus. LibraBFT se base sur autre chose et visiblement du Proof Of Stake.

Le stockage des données se fait classiquement avec un arbre de Merkle. Par contre l’architecture de la blockchain serait différente :

Contrairement aux blockchains précédentes, dans le cadre desquelles une blockchain est un ensemble de blocs de transactions, la blockchain Libra est une structure unique de données qui enregistre l’historique des transactions et des états au fil du temps

Quelques détails ici.

Peut-on vraiment parler de blockchains finalement, ou ne serait-ce pas qu’un bon coup de marketing bullshit ? Je n’ai pas l’impression que l’architecture de ce registre distribué ne repose sur des chaînes de blocs (comme Bitcoin, Ethereum, Monero etc) ou sur des graphes orientés acycliques (comme Hedera avec son Hashgraph ou IOTA avec son Tangle).

5 — Les actifs

Libra disruptif, oui et non. La valeur des tokens ne sortira pas de nul part, et pour assurer une stabilité (fiable ?) sera basée sur d’autres valeurs comme indiqué dans le livre blanc :

Contrairement à la majorité des cryptomonnaies, la Libra est entièrement garantie par une réserve d’actifs réels. Divers dépôts bancaires et titres gouvernementaux à court terme seront conservés dans la réserve Libra pour chaque Libra créée, afin de renforcer la confiance envers sa valeur intrinsèque.

On peut lire aussi que :

[la cryptomonnaie] est soutenue par un réseau d’échanges concurrentiel pour l’achat et la vente de la Libra.

Si on regarde du côté de la réserve de Libra, il n’y a pas de secrets : apports par les fondateurs et investment tokens d’un côté, achat de tokens Libra en monnaies fiduciaires par les utilisateurs de l’autre. Donc oui, le projet tacle les cryptomonnaies actuelles en pointant du doigt leur volatilité à cause des achats / ventes de tokens par les utilisateurs, mais c’est le même principe est utilisé ici (différemment).

Dit autrement, on met en place un système financier alternatif piloté par un consortium, mais tout de même adossé à des valeurs existantes. Libra fait donc du neuf avec du vieux, et se place en concurrent des systèmes financiers souverains. Cette solution réussira-t-elle là où d’autres ont échoué ? Les réactions des gouvernements pourraient être intéressantes à suivre.

Là où il faudra être vigilant est la gestion des actifs. Certaines blockchains par essence produisent mécaniquement une quantité limitée ou illimitée de tokens, mais ici la Libra Association s’occupera de la production ou la destruction de ses actifs. On remet donc l’humain et les entreprises au centre des décisions. À tort ou à raison ?

4 — Les services

Il faudrait pour le coup regarder du côté de Calibra même s’il n’y a presque rien à se mettre sous la dent au jour d’aujourd’hui. Derrière ce nom se cache une filiale de Facebook destinée à garantir la séparation des données personnelles et financières, mais aussi pour proposer des services utilisant la Libra. On aurait ici le même genre d’outils que MyEtherWallet pour la blockchain Ethereum.

Sauf que quelque chose ne colle pas. Le projet pose clairement que des obligations légales existent, notamment pour éviter le blanchiment d’argent ou les fraudes fiscales. Comment pourrait-on alors avec un cloisonnement si parfait pour pouvoir être en règle légalement (donc surveiller les échanges financiers) tout en gardant à part les données personnelles (trouver les personnes incriminées) ? Il y aura nécessairement à un moment ou un autre des dépendances entre ces deux ensembles de données. Une confidentialité pour les uns, mais qui tombent vite pour les autres. Finalement la même problématique que pour les messageries chiffrées : chiffrement de bout en bout pour les uns, mais backdoors pour les autres.

Bref…

Quis custodiet ipsos custodes?

Clairement, moi qui aime le côté cypherpunk des cryptomonnaies je suis content de voir un poids lourd débarquer avec des gros acteurs histoire de mettre un peu plus le bordel. J’espère vraiment que les lignes bougeront dans le bon sens, même si je n’attends pas grand chose de Libra. Les idées sont belles, mais les valeurs initiales des blockchains et cryptomonnaies sont vite abandonnées.

Par contre, le problème reste le même : là où on centralisait des décisions dans des organismes étatiques on en vient à centraliser dans un consortium. Ne choisirait-on pas ici la peste pour le choléra ? Quelles sont les règles en vigueur au sein de cet ensemble d’acteurs ? Les intérêts des uns s’arrêteront-ils face aux ambitions des autres ?

Avoir un système de paiement mondial pour tous, affranchi de presque tout et en dehors des banques fait rêver. Mais Libra n’a pas l’apanage de ça, d’autres cryptomonnaies étaient déjà là, avec leurs problèmes certes. Il faudrait juger les services qui se baseront sur Libra. On pourrait obtenir une réelle plus-value avec ce projet. Mais on pourrait autant s’enfermer nous-mêmes involontairement dans un système déjà verrouillé. Dit autrement, de nouveaux services pourraient arriver attirant de nouveaux utilisateurs / clients. A qui cela profitera-t-il ? Est-ce que sciemment Facebook n’est pas en train d’accroitre sa force de frappe et sa puissance ?

Pour les amateurs de science-fiction et de cyberpunk on commence vraiment à se rapprocher de ces conglomérats tentaculaires qui sont partout, et souvent ça finit mal. On peut aussi voir les prémisses d’une monnaie commune comme les crédits universels que l’on retrouve dans un paquet d’oeuvres de SF : une planète, une devise. Et pis c’est tout. Mais on rêve un peu.

Bref c’est sympa, excitant, mais ça a un côté faussement punk bon-chic-bon-genre. Pas d’emballement à avoir pour l’instant, on peut déjà se faire plaisir avec Ethereum et Monero.

Une blockchain à consortium, tsssss

Des liens utiles à lire au chaud au pied de sa ferme d’ASIC :

Pierre-Yves Lapersonne

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Software developer keen on privacy, freedom, open source and punk.