Riyad, KSA

La fin du règne Saoudien

Pour comprendre les mouvements de fonds qui entrainent le Monde Arabe à s’entredéchirer avec une poussée toujours plus vive des oppositions sectaires et qui conduisent certains jeunes occidentaux à se faire les porte-voix d’un Islam le plus rigoriste il faut sortir d’urgence de la lecture religieuse.

Ce qui se joue en réalité c’est un chant du cygne face à l’héritier du trône du Paon. Derniers soubresauts d’une renaissance éclair de la civilisation nomade et tribale qui est sur le point de finalement se fracasser sur la réalité de l’imperturbable civilisation sédentaire et marchande.

Dans son ouvrage « Les Empires Nomades » Gérard Chaliand décrit cette lutte millénaire qui opposa les nomades aux sédentaires. Le point d’orgue de la démonstration, visant à prouver que le temps joue systématiquement contre les peuplades nomades, vient quand Chaliand explique que si Gengis Khan envahit l’Iran ce n’est pas le chef militaire qui soumet le pays mais bien le pays qui soumet l’envahisseur. En effet, au contact du pays la dynastie de Gengis Khan bien que toujours conquérante, commence à prendre la mesure du labeur qu’impose la défense des frontières, l’administration, la logistique, la soumission des populations conquises, les alliances nécessaires et tout ce qui compose la gestion d’un empire. L’empire est divisé en entités administratives, les officiers supérieurs se convertissent à l’Islam et en fin de compte le nomadisme Mongol meurt inéluctablement. Près de 150 ans plus tard ce sera le même destin éclatant mais tout autant fulgurant pour Tamerlan et sa dynastie, dont la trajectoire sera elle aussi immobilisée par la Perse. Le nomade réalisant toujours un peu tard qu’il est beaucoup plus facile de détruire que de construire.

Dans Les Sept Piliers de la Sagesse, T.E. Lawrence explique la naissance du nomadisme arabe ainsi :

« Ce processus, [expulsion du surplus de population yéménite dans le désert saoudien] observable encore aujourd’hui sur des familles isolées et sur des tribus dont on peut mesurer et dater exactement les étapes, a dû se poursuivre depuis le premier jour où le Yémen fur pleinement peuplé. Le Widian, entre la Mecque et Taïf, est plein de souvenirs de cinquante tribus qui sont parties de là et que l’on retrouve aujourd’hui dans le Nedjd, le Djebel Chammar, le Hamad et jusque sur les frontières de Syrie ou de Mésopotamie. C’est là qu’il faut chercher le point de départ des migrations arabes, l’usine à nomades, la source du Golf-Stream humain errant dans le désert. »
Gengis Khan

Pendant des siècles la plus large partie de la péninsule arabique et qui compose aujourd’hui l’Arabie Saoudite, n’est qu’un vaste territoire dans lequel errent des tribus concurrentes dont les codes de conduites extrêmement sévères visent à apporter un semblant de stabilité, sécurité une sorte d’ordre de paix et de guerre légiféré. Les empires régionaux ont d’ailleurs tous été bien avisés de ne jamais trop s’y aventurer, les locaux connaissant bien mieux le terrain et finalement le désert ne proposant aucun attrait particulier, en ressources, position stratégique ni même richesse.

Pendant des siècles ce désert sera soumis aux lois immuables de la “tribalité” et son cortège de règles que les populations sédentaires considèrent comme barbares. Car en parallèle de cette société nomade, émergent des sociétés sédentaires sur toutes les côtes et dont l’activité marchande permet le développement des cités. Les liens entre les deux mondes sont anciens mais la méfiance réciproque est profonde. Le Koweït par exemple. Son nom trouve plusieurs origines et l’une d’entre elles signifie « forteresse construite près de l’eau », en raison des protections défensives que la ville portuaire a été forcée de dresser contre les attaques des tribus voisines. Des murs défensifs ont même dû être créés au début 1920 alors que la ville se faisait attaquer par l’Émirat du Nejd d’Ibn Séoud avant que ce dernier ne fonde l’Arabie Saoudite en 1932.

L’introduction de l’Islam elle-même a permis de mettre un terme aux guerres fratricides tribales et endiguer le cycle éternel de violence qui consumait la région et plus particulièrement le désert. Mais il n’y a rien d’étonnant de constater la différence des évolutions idéologiques entre des espaces isolés, désertiques, violents soumis à des règles ancestrales d’une part, et des espaces ouverts, dynamiques, côtiers, citadins d’autre part. Ainsi les évolutions idéologiques d’une même religion séparent au fil du temps l’interprétation qui en est faite dans tout le Levant et l’interprétation qui en est faite dans le cœur du désert saoudien. Djeddah, la ville portuaire de la Mer Rouge et poumon économique du Royaume Saoudien actuel, a donc évolué de manière fondamentalement différente de Riyad, le cœur politique et administratif du pays, même si Djeddah se trouve à quelques dizaines de kilomètres des villes saintes de la Mecque et de Médine.

Rome

Les hubs portuaires dans l’histoire de l’humanité ont toujours été des espaces libéraux de vie économique intense et des lieux de rencontre entre différentes civilisations. Des places d’échanges aussi bien marchands, qu’intellectuels, que culturels. Bien entendu les ports seuls ne sont pas les uniques zones multiculturelles dans l’espace international, et d’autres cités ont également été le siège d’intenses échanges comme Babylone, Rome ou encore Damas. Mais le désert saoudien, lui, est resté en marge des échanges internationaux presque jusqu’à l’unification et la création du Royaume par Ibn Saoud en 1932. Et ce précisément parce que les puissances tutélaires ayant asservie son pourtour depuis des siècles, n’ont jugé ni utile ni intéressant de véritablement contrôler ces larges pans de territoires inhospitaliers. Pendant donc ce temps, cet espace est resté hermétique à tous les courants de pensées, furieux débats, guerres idéologiques, économiques et territoriales qui ont traversé l’Histoire de la Méditerranée, du Golfe Persique, du Proche Orient et de l’Extrême Orient. Laissant cette population nomade aux affres du tribalisme, même islamisé mais dont la religion ne s’est pas substituée aux codes de conduites ancestraux mais qui s’est au contraire adaptée à eux. La naissance du Wahhabisme est la représentation la plus éclatante de la victoire du nomadisme tribal sur la religion.

Une forme conservatrice dans le sens d’un retour aux origines du message prophétique au temps duquel le tribalisme était la norme. L’Islam était censée sortir les locaux de leurs guerres fratricides en imposant une ligne de conduite adaptée à l’âpreté de l’environnement tout en ne s’aliénant pas frontalement les populations locales habituées à des modes vies antiques. Elle a évolué par l’exercice de l’homme là où il se trouvait en contact avec d’autres cultures, mais la naissance du Wahhabisme au XVIIIe siècle marque le rejet de ces populations à l’égard d’une modernisation à laquelle ils n’ont pas accès. Le refus de l’incompréhensible tentative d’homogénéisation de l’Oumma (la communauté des croyants) entre populations ne vivant pas les mêmes réalités territoriales. Déjà le hanbalisme dominant en Arabie, une des Madhhabs (écoles) sunnites, consistait en une adaptation de la pensée musulmane à destination des populations tribales. Le conservatisme se trouvant toujours parmi les populations les plus isolées, abandonnées. Le Wahhabisme n’en est que la continuité intellectuelle.

Al Azhar, Caire, Egypte

Le mépris affiché durant des siècles par l’intelligentsia musulmane siégeant à l’Université al-Azhar du Caire à l’égard du Wahhabisme saoudien est très emblématique de cet isolement complet des populations du désert de la péninsule. Mais tout change avec la découverte du pétrole saoudien qui a considérablement et profondément modifié les rapports de forces. A partir des années 1930 et suite à d’intenses combats pour obtenir la jouissance du précieux moteur de l’industrie mondial, Riyad a pu prendre une revanche éclatante sur le Monde Musulman. Depuis lors la manne pétrolière permet au pays, ses dirigeants politiques mais également religieux, de rayonner à travers le monde et financer leur interprétation « provinciale » de la religion. Mais au-delà de la religion, qui n’est qu’un véhicule idéologique, c’est bel et bien la mentalité tribale et nomade qui façonne l’axe de lecture saoudien. Depuis le début du XXe siècle, le monde est le témoin de la renaissance éclatante du nomadisme et de sa conquête totale sur toutes les anciennes cités sédentaires et marchandes du Monde Arabe.

Et telle un razzia nomade, elle détruit tout sur son passage, mettant au pas les dédaigneux commerçants des métropoles brillantes. Tels Attaturk ou Hafez al-Assad qui ont tous deux utilisé le véhicule de l’armée, méprisée en leur temps par les élites bourgeoises marchandes, pour prendre le pouvoir et imposer leurs revanches d’opprimés, l’Arabie tient dans son courant idéologique et à grands renforts d’argent du pétrole, son véhicule pour imposer sa revanche.

Ikhwan, KSA

Simplement, comme pour toute société nomade en peine de création que la sédentarisation permet, l’Arabie court inexorablement vers sa propre perte. Depuis des années qu’elle dispose de sa rente pétrolière, rien pourtant ne sort véritablement des usines saoudiennes. Peu de créations pour une multitude de franchises étrangères qui, pour avoir le droit de vendre sur le territoire, doivent être parrainées par un sponsor local qui profite du flux financier en ouvrant son carnet d’adresses. Et la prise de conscience saoudienne ne vient que tout juste d’avoir lieu avec l’arrivée au pouvoir d’un clan familial conservateur mais conscient des reformes économiques immenses à entreprendre. La branche familiale Sudairi, même si elle en a usé pour se hisser encore une fois au pouvoir, a pris la mesure de l’handicap que peut représenter le tribalisme et la “wasta” (qui peut être traduite par népotisme, piston et relations) dans la gestion d’un pays inscrit dans une ère de Globalisation. Ce qui pourrait être une des explications au “coup de palais” opéré le 20 juin 2017 avec la nomination soudaine, mais peu surprenante, de Mohammad bin Salman en tant que Prince héritier à la place de son cousin Mohammad bin Nayef, dans le but de rebattre les cartes dynastiques et rajeunir la gouvernance de la famille royale.

Mais trop tard.

La fin du pétrole, annoncée certes à de maintes reprises mais qui néanmoins ne peut qu’approcher, et l’émergence de l’Iran risquent de mettre un terme à la fulgurance saoudienne. Son actuelle lutte contre le Qatar n’est qu’une façon pour l’Arabie Saoudite de ne pas attendre de chuter à la faveur du rival chiite iranien, mais d’accélérer le processus pour essayer de le surmonter.

Ce n’est pas la religion qui est à l’origine du tumulte régionale mais bien le tribalisme qui est en train de se briser sur l’impassible mur de la sédentarisation.

(21/06/2017) Une mise à jour a été opérée suite à la nomination de MbS en tant que prince héritier.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.